LIVRE IV. == DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE BAPTÈME
aux temps apostoliques. Ces témoignages d'origines diverses ne peuvent donc fournir que des arguments de probabilité, et l’on ne peut point, par conséquent, reconnaître, au point de vue chronologique, une valeur absolue à la prescription suivante que les Constitutions apostoliques (r) attribuent à saint Mathias :
« Au sujet de l’eau et de lhuile, moi, Mathias, je prescris que ce soit l’évêque qui en fasse la bénédiction. Si l’évêque est absent, un prêtre le remplacera, accompagné d’un diacre. Quand l’évêque y sera, le prêtre et le diacre l’assisteront et il prononcera ces paroles : « Sei- « gneur, Dieu des armées célestes, Dieu des vertus, qui avez créé l’eau « et qui avez procuré l'huile, Dieu plein de miséricorde et ami des « hommes, qui leur avez donné l’eau pour en boire et s’en laver, et « l’huile pour répandre la joie sur leur visage et le vivifier, sanctifiez « aussi vous-même, par Jésus-Christ, cette eau et cette huile, ainsi que « nous vous le demandons au nom de celui ou de celle qui vous les a « offerts, et donnez-leur la vertu de guérir et d’éloigner la maladie, de « chasser les démons et d’écarter les embüches, par Jésus-Christ Notre: « Seigneur, à qui l'honneur, la gloire et les hommages sont dus, ainsi « qu’à vous et au Saint-Esprit. Ainsi soit-ill »
À l'antiquité apostolique de cet usage, on oppose la lettre par laquelle le pape Alexandre [°', au commencement du rr° siècle, décréta que l’eau bénite, mêlée de sel, serait toujours conservée dans l'église, et on voit là une institution qui lui serait personnelle. Mais rien n’empêche de supposer que ce Souverain Pontife n’ait fait que rendre plus obligatoire une pratique existant déjà, et que sa part d’institution ne consiste que dans l’addition du sel. Voici le contenu de cette épître adressée à tous les fidèles :
« Nous bénissons, pour le peuple, l’eau mêlée de sel, afin qu’en étant aspergés, tous soient sanctifiés et purifiés, et nous voulons que tous les prêtres le fassent également; car si la cendre de la génisse, arrosée de sang, sanctifiait et purifiait le peuple juif, cette eau mêlée de sel, consacrée par les divines prières, ne doit-elle pas, à plus forte raison, purifier les fidèles ; et si, en répandant du sel dans l’eau, EÉlisée l’a rendue saine et en a fait disparaître la stérilité, ne doit-on pas admettre que ce sel, bénit par les prières sacrées, fera disparaître la stérilité des choses humaïnes, qu'il sanctifiera ceux qui sont souillés, qu’il les purifiera, qu’il augmentera tous les autres biens, qu’il écartera
(r) L, VIII, c. xx1v.
toutes les embüûches du démon, qu’il défendra les hommes contre les illusions des fantômes? Nous ne pouvons douter que des maladies aient été guéries par le seul attouchement des vêtements du Sauveur; comment ses paroles n’auraient-elles pas aussi le pouvoir de sanctifier des éléments qui donnent à la fragilité humaine la santé du corps et de l'âme? Convaincus par ces considérations, prêtres du Seigneur, répondez aux désirs de tous, et, dans la vertu du Saint-Esprit, efforcez-vous par de saintes prières d'accomplir ce que le ministère qui vous est confié vous autorise à faire (1). »
Quelques critiques ont élevé des doutes sur RE de ce témoignagne; mais l'authenticité de cette épître circulaire n'a jamais été suspectée par les écrivains du moyen âge qui l'ont citée (2), et elle a été reconnue par les plus judicieux érudits des temps modernes (3).
Saint Denys l'Aréopagite (4) mentionne le chrême qu’on mettait dans l’eau en faisant un triple signe de croix. « Toute eau naturelle, dit Tertullien (5), acquiert la vertu de sanctification dans le sacrement, pourvu que Dieu soit invoqué à cet effet; aussitôt que les paroles se prononcent, l’Esprit-Saint descend des Cieux, s'arrête sur les eaux qu’il sanctifie de sa fécondité ; les eaux ainsi sanctifiées s’imprègnent à leur tour de la vertu sanctifiante. » Saint Cyprien est beaucoup plus explicite : « Il faut, dit-il (6), que l’eau soit purifiée et sanctifiée auparavant par le prêtre, afin qu’elle puisse par son ablution effacer les péchés de celui qui est baptisé ». Que ces expressions ne soient pas d’une rigoureuse exactitude théologique, puisque l’eau naturelle reste valide sans bénédiction, nous le voulons bien; mais ce n’est certes pas une raison suffisante pour annuler, comme on l’a fait (7), un témoignage aussi précis.
« Nous bénissons l’eau du baptême et l’huile de l’onction, » dit saint Basile (8) qui, ailleurs, rapporte cet usage à la tradition apostolique. « De même, dit saint Cyrille (9), que ce que l’on offre sur les
(1) Epist. T Alexandri I ad omnes orthod., n. 5. (Labbe, Concil., t. I, col. 546.)
(2) Anastase le Bibliothécaire, Walafrid Strabon, Guillaume Durand, etc.
(3) Baronius, Bellarmin, Bona, Gretzer, Catalan, Cavalieri, etc.
(4) Sanctificatis aquis cum trina unguenti perfusione crucis specie. (Cap. De Baptismo.)
(5) De Baptism., c. 1v.
(6) Opportet ergo mundari et sanctificari prius aquam a sacerdote, ut possit peccata hominis qui baptisatur baptismo suo abluere, (Epist. LXX, p. 190.)
(7) Daïllé, De cultu Lat., 1.1, c. xiv.
(8) De Spir. Sancto, c. xxvi.
(9) Catech. III.
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autels profanes, quoique pur de sa nature, devient souillé par l’invocation des démons, ainsi, dans un sens contraire, l’eau qui, par ellemême, est un élément faturel, acquiert la vertu de sanctifier en recevant l'invocation de l’Esprit-Saint, de Jésus-Christet du Père.» D’après ce que nous apprend saint Ambroise (1), la bénédiction de l’eau consistait, de son temps, du moins à Milan, en un exorcisme, suivi d’une invocation et d’une prière pour sanctifier les fonts par la présence de la Trinité éternelle. « L'eau du salut, nous dit saint Augustin (2), ne devient telle que lorsqu'elle est consacrée par le nom de Jésus-Christ qui a versé son sang pour nous; c'est pour cela qu’on y fait le signe de la croix. »
A ces textes des saints Pères, que nous aurions pu multiplier (3), nous pouvons ajouter quelques exemples tirés des annales hagiographiques des quatre premiers siècles. Nous lisons dans les Actes du pape saint Calixte (4) qu’il bénit l’eau qu’on venait de tirer d’un puits, avant
d’en baptiser le consul Pallatius et tous les membres de sa famille. Le pape Caïus agit de même à l'égard de sainte Susanne (5), et le pape saint Marcel à l” égard de la vierge Arthémie, fille de Dioclétien (6).
Pendant les premiers siècles, la bénédiction de l’eau était une cérémonie fort simple consistant en un signe de croix, accompagné d’une courte prière, dans le genre de celle que nous avons citée d’après les Constitutions apostoliques. Vers le vu* siècle, elle prit le nom de consécration du baptisière, de bénédiction des fonts, et se trouva composée de la plupart des rites et des prières qui sont encore aujourd’hui prescrits par le Rituel romain. Nous allons reproduire cette admirable liturgie, en l’accompagnant de remarques historiques. Le samedi saint, à l’office du matin, la bénédiction de l’eau baptismale est précédée de la lecture de douze prophéties, entremêlées de traits et d’oraisons, dont l’ensemble a pour objet l'instruction des catéchumènes qui jadis
(1) Ubi primum ingreditur sacerdos exorcismum facit secundum creaturam aquæ, invocationem postea et precem defert, ut sanctificetur fons et adsit præsentia Trinitatis æternæ. (De Sacram., c. v, n. 18.)
. (2) Sed quia baptismus, id est salutis aqua non est salutis nisi Christi nomine consecrata qui pro nobis sanguinem suum fudit, cruce ipsius aqua signatur.
(3) Cf. De Bapt., 1.1, c. vretxv; Gregor. Nyss., Orat. in bapt. Christi ; Greg. Naz., OPA XL ns; Cyrill. Alex., lib. II Zn Johann.; Chrysost., Hom. XIII in Marc. ; Epiph., Hær. XXX, 1, 1; Ambros., De iis qui initiinti, c. in; August., Serm. LXXXT de temp., etc.
(4) Boll., 14 oct.
(5) 1b., 18 febr., Act. S. Claudüi, c. ir, n.11.
(6) Ibid., 16 jan., Act, S. Marcelli, c. ur, n, 12.
devaient être baptisés ce jour-là. La première prophétie rappelle les mystères de la création et la chute de l’homme dont la faute va être réparée par le baptême; la seconde leur montre les figures de ce sacrement dans le déluge universel et dans l'arche d’alliance; la troisième leur offre, dans le sacrifice d'Abraham, le double exemple de l’obéissance et de la foi; la quatrième expose l'efficacité du baptême qui nous affranchit de la servitude de Satan; la cinquième exprime le bonheur auquel conduit la vie chrétienne; la sixième concerne l'établissement de l’Église; la septième, la résurrection des corps; la huitième, l’accroissement de la justice. Les catéchumènes pouvaient méditer, dans la neuvième, la passion de Jésus-Christ; dans la dixième, la nécessité de la pénitence ; dans la onzième, la vengeance que Dieu tirera des transgresseurs de sa loi; enfin, dans la douzième, la nécessité d’être constants dans la foi et de braver tous les dangers plutôt que de l'abjurer.
Avant le xu° siècle, le nombre de ces leçons varia‘t selon les pays. La plupart des Églises de France n’en lisaient que quatre, ce qui a duré jusqu’à l’introduction de la liturgie romaine.
Dans quelques églises du moyen âge, le chant des litanies était précédé, pendant la procession aux fonts, d’une hymne baptismale. Voici celle qu’on chantait au x siècle, à la cathédrale de Sienne, d’après un Processionnal de cette époque, communiqué à Trombelli (1) :
Rex sanctorum angelorum, Totum mundum adjuva.
Ora primum tu pro nobis Virgo mater Germinis,
Et ministri Patris summi, Ordines angelici.
Supplicate Christo regi, Cætus apostoloci, Supplicetque permagnorum Sanguis fusus martyrum.
Implorate confessores Consonentque virgines Quo donatur nobis magnæ Tempus indulgentiæ.
Omnes sancti atque justi Vos precamur cernui, Ut purgetur crimen omne Vestri sub ortamine.
(x) Ordo officiorum Ecclesiæ Senensis ab Oderico, anno MCCXIII compositus, p. 157