LIVRE IV.— DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE BAPTÊME
La plupart des autres livres liturgiques, du moins de ceux que nous avons consultés, continuent à parler uniquement de l'immersion.
Les Constitutions synodales de Chartres (1526) laissent la liberté de pratiquer l’un ou l’autre mode. Il en était encore ainsi en 1580, puisque le Sacramentaire de ce diocèse dit que « le curé ondoye ou plonge en l’eau à trois diverses fois, selon la coutume de l’Église en laquelle est fait le baptême. » D’après les Statuts synodaux que cite dom Martène, les deux systèmes auraient été pratiqués simultanément, dès le commencement du xiv° siècle, dans le diocèse de Cambrai; au xvr° seulement dans celui de Reims; vers 1554 dans celui de Beauvais.
Le Rituel baptismal de Caen, imprimé en 1614, prescrit de plonger trois fois la tête de l’enfant dans l’eau {1}. La triple immersion est également mentionnée dans le Rituel de Lyon (1605), dans celui du Puy (1614), dans celui de Poitiers (1655) qui recommande au prêtre de « plonger dextrement l'enfant par trois fois, se donnant garde qu’il ne le blesse. » D’un texte aussi positif, on peut tirer une conclusion indiscutable; mais on peut hésiter en face des Rituels qui, comme celui d'Orléans, en 1581, se bornent à dire : mergat semel, mergat secundo, mergal lertio; car, comme nous lPavons dit, cetteexpression, détournée de son sens primitif, a été parfois-appliquée à l’infusion. Il faut aussi remarquer que les Rituels français reproduisent souvent les dispositions du Rituel romain qui, en raison de son universalité, devait faire la part du rite immersionnel, et que cette reproduction ne prouve pas toujours que ce mode baptismal ait été très employé chez nous aux xvi et xvu° siècles. Mais il est sûr qu’il l’a été parfois, comme le témoignent les vitraux et les miniatures du xvwi° siècle, ainsi que la disposition intérieure d’un certain nombre de fonts baptismaux de cette époque.
BeLcique. — L’immersion était encore usitée exclusivement à Liège en 1287, comme l'indique un concile tenu à cette date (2). Ce mode baptismal ne paraît être tombé en désuétude, dans les provinces
belges, qu'après le concile de Trente (3).
ALLEMAGNE. — Il est curieux de voir Voltaire placer à la fin du viu® siècle l’introduction de l’infusion. « Les Latins, dit-il (4), vers la
(1) Sacra institutio baptizandi, Caen, 1614.
(2) I y est recommandé de recourir à l’infusion, pour la tête, qu’on ne doit pas plonger dans l’eau, crainte de suffocation,
(3) Bolland., 24 oct., p. 855,
(4) Questions sur l’encycl., art, Baptême.
fin du vin* siècle, ayant étendu leur religion dans les Gaules et la Germanie et voyant que l'immersion pouvait faire périr les enfants dans les pays froids, substituèrent la simple aspersion : ce qui les fit souvent anathématiser par l’Église grecque. » Ainsi donc, d'après Voltaire, le Christianisme ne s’introduisit en Aliemagne et dans les Gaules que vers la fin du vin siècle !
Recourons bien vite à des renseignements plus sérieux.
En 1280, un concile de Cologne prescrit l'immersion. En 1470, le concile de Prague la maintient conjointement avec l’infusion. A Salzbourg, il était encore d'usage, en 1582, de baigner dans l’eau locciput de l'enfant (1). ,
L'Église évangélique d'Allemagne adopta d’abord l’immersion, rite que favorisait Luther, sans le rendre obligatoire. Dans son petit Catéchisme du baptême, il dit que le ministre doit plonger l’enfant dans l’eau. Consulté en l’an 1530 par H. Genesius sur la manière dont on devait baptiser une Juive, il répondit qu'il fallait l’envelopper dans un drap et la mettre dans une baignoire où le ministre lui plongerait trois fois la tête sous l’eau (2).
Les Théologiens postérieurs à Luther ou bien gardent le silence sur le mode baptismal, ou bien considèrent l’immersion comme un rite facultatif. C’est à cette dernière opinion que se rangea Calvin (3).
ANGLETERRE. — Quand la Réforme pénétra en Angleterre, l’immersion y était presque universellement conservée. Le Rituel anglican de Londres, en 1574, dit qu’on doit immerger l'enfant avec précaution, mais que, s’il est débile et chétif, il suffit de lui verser de l’eau sur la tête. Ce ne fut qu’au commencement du xvrr* siècle que l’on recourut à l’infusion, pour ménager la santé des enfants; cette substitution fut approuvée par le concile d'Hamptoncourt (4). Richard Baxter combattit alors immersion baptismale comme étant opposée au cinquième commandement, parce que la vive impression causée par l’eau froide peut engendrer de graves maladies. Jean Smith n’était point de cet avis et faisait surtout consister la doctrine qu'il prêchait dans le baptême par immersion.
En 1643, une commission de théologiens, nommée par le Parle-
) Manual. paroch. pro provinc. Salisburg., 1582.
) Walch, Werke, t. X, p. 2637; Propos de Table, trad. Brunet, D205: ) Instit. rit. Christ., 1. IV, c. xv, 10.
4) John Floyer, On cold bathing, p. 50.
ment d'Angleterre pour composer un Directoire du service divin, décida que l’immersion tolérée jusque-là étant illégitime et indécente, il fallait s’en tenir au mode de l'infusion. Cette décision, votée à la simple majorité d’une voix, ne trancha point la question. Les deux modes sont laissés facultatifs dans les Rituels anglicans de 1665, 1719 et 1788. Mais l’infusion domina au xvine siècle, et quand les parents désiraient user de l’autre mode, la plupart des pasteurs exigeaient un certificat de médecin, attestant que l'enfant était en état de supporter l'immersion. Aujourd’hui encore, selon les sectes, les deux modes sont usités, et il y a des pasteurs ecclectiques qui se conforment en cela au désir des parents.
Nous ne comprenons donc pas que le P. Perrone ait pu dire (r) que l’on ne trouverait pas un seul ministre protestant, soit en Angleterre, soit en France, soit en Allemagne, qui administrât le baptême par immérsion. Cette assertion est tout aussi inexacte que l'affirmation contraire du docteur Wall (2), à savoir que « dans les pays où l’autorité du
Pape n’a jamais été reconnue, on a conservé l’usage de l’immersion. »
[Il nous paraît important de bien préciser les causes qui ont fait abandonner l'immersion par l’Églisé latine. Examinons d’abord certains motifs généralement allégués, mais qui nous paraissent dénués de fondements. Celui que les liturgistes (3) ont le plus invoqué serait une convenance de pudeur, surtout relativement aux femmes, pudeur qui ne pouvait plus être suffisamment sauvegardée, par suite de l'abolition des diaconesses. Comme la disparition de cet office date, selon les lieux, des v’, VI et vrr° siècles, ce serait peu de temps après qu'aurait dû en même temps cesser l’immersion. D'ailleurs, ne pouvait-on pas recourir aux soins de la marraine, ou même d’une religieuse ? Du xur° au xvrr siècle, les baptèmes d’adultes étaient extrêmement rares; ce ne sont pas ces cas exceptionnels qui auraient pu amener une révolution liturgique dans les baptêmes ordinaires, c'est-à-dire dans ceux des enfants. Quand, par hasard, il s’agissait des adultes, on pouvait recourir à des précautions d'une exécution bien facile, retrancher la dénudation, comme font aujourd'hui les Baptistes. En ce qui concerne les enfants, on pouvait,
(x) Le Protestantisme et la Règle de foi, t. HS:
(2) Pædobapt. Examen, t. IL, p. 230.
(3) Claude de Vert, Explic. des Cérém tell cer p. 365; Grandcolas, Comment. hist. sur le Brév. rom., t. II, p. 310; Conf. d'Angers, du Bapt., p. io2; Vincent de Massa, De Liturg., n° 03.
comme le prescrivent plusieurs Rituels, ne découvrir que la partie supérieure de leur corps. Vossius qui, comme bien d’autres, paraît avoir oublié combien étaient rares les baptèmes d'adultes, quand l’immersion tomba en désuétude, dit que cet usage cessa quand les mauvais prêtres succédèrent aux bons, comme si tous avaient été parfaits avant le xrr° siècle, et tous mauvais après le xrv° !.
Selon d’autres (r), l'abandon de l'immersion serait provenue de la diminution du nombre des diacres qui aidaient le prêtre à plonger dans l'eau les catéchumènes. C’est encore là un anachronisme, puisque cette diminution des diacres a précédé de plusieurs siècles les premiers essais solennels d’infusion isolée.
On a allégué l'insuffisance de forces de la part du ministre pour plonger les enfants dans les fonts et les retirer de l’eau, comme si c'était là une opération bien difficile. Qu'on nous explique donc comment les prêtres qui vécurent dans la première partie du moyen âge trouvaient la force d’immerger, le même jour, un grand nombre d'enfants, le baptème solennel ne se donnant que les veilles de Pâques et de la Pentecôte, et comment, à partir du xm° ou du xive siècle, alors qu’on baptisait en tout temps, ils n'auraient plus eu la force nécessaire pour procéder à quelques immersions isolées ? En dégageant cette thèse de ses exagérations, il restera vrai de dire que l'infusion étant beaucoup plus facile à administrer, on se trouva porté à recourir à ce mode plus expéditif, surtout dans les paroisses populeuses.
Mais ne serait-ce pas, comme on l’a dit (2), le danger de noyer les enfants qui aurait fait abandonner le rite de l'immersion ? Admettons, si l’on veut, ce problématique péril, dans les premiers âges de l'Église, du temps des cuves larges et profondes ; il nous suffit d'examiner la disposition intérieure des fonts, du xrn° au xvi° siècle, pour voir combien cette crainte aurait alors été chimérique.
La principale cause qui fit renoncer à l'immersion nous paraît être l’appréhension beaucoup plus fondée de compromettre la santé des enfants nouveau-nés en les plongeant dans l’eau froide. Ce danger n’existait guère, alors qu’on ne baptisait qu'aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte, époque où le soleil commence à échauffer l’atmosphère de ses rayons; d’ailleurs, sous ce régime liturgique, la plupart des enfants
(1) Juénin, De Baptism., q, HI, c. 11, art. 2. (2) Martinet, Znstitut. theol., 1v, 170.