LIVRE IV.— DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE BAPTÈME
C'est seulement à partir du n° siècle que nous trouvons des renseignements positifs sur le mode de l’infusion. Un évêque d'Afrique, nommé Magnus, écrivit à saint Cyprien pour lui demander si ceux qui n'avaient point été immergés dans l’eau sainte, mais seulement arrosés de cette eau, devaient être considérés comme vraiment baptisés. « Sur cette question, répond saint Cyprien (r), je crois qu’il est bon de laisser à chacun la liberté de penser et d'agir comme il le juge à propos. Mon opinion personnelle, d’après mes faibles lumières, est que la grâce divine ne souffre ni altération, ni déchet, et qu'il ne saurait y en avoir, du moins là où il y a une foi pleine et entière tant de la part de celui qui donne que de la part de celui qui reçoit. Il n’en est pas du bain salutaire qui lave nos âmes des souillures du péché, comme du bain qui nettoie les souillures de la peau, et auquel il faut un appareil (2). [n’en est pas ainsi du sacrement. C’est sur l’âme qu’il agit, c’est par les mérites de la foi qu’elle est purifiée. Qu'il y ait nécessité, la foi supplée à l'absence du cérémonial; et quand l'essentiel est rempli, la divine munificence confère la totalité du sacrement en faveur de la foi, Peu importe donc que les malades soient baptisés par immersion ou par simple aspersion, quand ils sont admis à recevoir la grâce du Seigneur... Mon sentiment, autant que les lumières de ma foi me portent à le concevoir, c’est que quiconque a reçu le baptême dans l'Église avec les conditions que la foi exige, doit être réputé vraiment chrétien. Que si l’on est dans la croyance que ces malades n’ont rien reçu, parce qu'il n’y a eu qu’une simple aspersion qui les a laissés dénués du sacrement, mon avis est que, pour leur donner toute sécurité, on les baptise lorsqu'ils seront revenus à convalescence. Mais, si le baptême ne se réitère pas, et que l’on ne puisse baptiser ceux qui l'ont été déjà par le baptême de l’Église, pourquoi les troubler dans leur foi et dans la confiance due à la bonté de Dieu ? Dira-t-on qu’ils ont bien reçu la grâce, mais en moindre quantité, et que, s’ils sont chrétiens, ils le sont dans un ordre inférieur et qui n’admet point de comparaison avec les autres ? Mais lEsprit-Saint ne se donne point partiellement, il se donne tout entier à celui qui a la foi; car, si le jour se lève également pour tous, si le soleil répand ses rayons partout avec la même prodigalité, combien plus Jésus-Christ, le jour et le
(1) Epist. LXXVI ad Magnum. . vk
(2) Le texte porte : Uf aphronitris et cæteris quoque adjumentis et solio et piscina opus sit quibus ablui et mundari corpusculum possit, que Lambert traduit de cette manière : « Il ne faut pour cela ni cuve, ni escabeau, ni étrilles d’or » (p. 300).
soleil véritable, distribue-t-il également dans son Église la lumière de la vie éternelle! »
Il résulterait de cette lettre que saint Cyprien croyait personnellement à la validité du baptême par infusion; qu'il ne considérait pas son opinion comme absolument certaine ; enfin, que des évêques d'Afrique, pays où le mode de l'immersion paraît avoir été aussi général qu’en Orient, avaient des doutes sur l'efficacité de l’infusion. Cela ne nous surprendrait point de la part de ces évêques africains du 1° siècle, dont la doctrine sur le baptême n’est pas toujours sûre; mais nous devons faire remarquer que cette épître appartient à la catégorie de celles dont l’authenticité a été suspectée et dont nous aurons occasion de parler plus tard (1) ; aussi des théologiens éminents, comme Liebermann, ont-ils renoncé à invoquer ces témoignages douteux en faveur de l’infusion.
On a voulu exploiter contre sa validité ce qu'Eusèbe nous raconte de Novatien qui, baptisé par infusion dans son lit, voulut plus tard usurper le siège de Saint-Pierre. Vers l’an 250, le pape saint Corneille s’exprimait ainsi à son égard (2) en écrivant à Fabius, évêque d’Antioche : « Lorsqu'on croyait Novatien près de mourir, couché qu'il était dans son lit, il a reçu le baptême par infusion, si toutefois on peut dire qu'il ail reçu le baptême en cet état. » « Ces paroles, dit D. Chardon (2), semblent marquer un doute touchant la validité du sacrement que Novatien avait reçu ; mais outre que ce doute est levé par le fait, personne n'ayant proposé de baptiser de nouveau celui qui l'avait été de cette manière, on voit par la suite du discours que ce n’est qu'une façon de parler de ce saint Pape, qui se plaint seulement de ce qu'ayant reçu un baptême si imparfait, Novatien avait été élevé au sacerdoce, malgré la réclamation du peuple et du clergé, contre les règles de l’Église, qui en excluaient les cliniques, non à cause de l’invalidité de leur baptême, mais, parce que, comme le dit le concile de Néocésarée, c'était la nécessité qui les avait contraints de le recevoir. »
Il n'y a qu'une contradiction apparente entre les doutes du pape Corneille et les affirmations attribuées à saint Cyprien. Celui-ci se place sur le terrain dogmatique, tandis que l’autre envisage la question au point de vue pratique. Il était certain, d’un côté, que le baptême des cliniques était valide, bien qu’il n’eût pas lieu par immersion,
G) Livre VI, c. Des Ministres hérétiques.
(2) Euseb., Hist. Eccl., 1. VI, c. xLur.
(3) Hist. des Sacr., t. I, p. 204.