CHAPITRE VI
Absence de forme
On lit dans les Actes de saint Eulampe que ce martyr, plongé dans une cuve d’eau bouillante, convertit par ses discours une partie des assistants auxquels, pour cette raison, le préfet Maxime fit bientôt trancher la tête, mais qu'auparavant saint Eulampe les baptisa avec l’eau de sa cuve, en se bornant à dire : « Dieu a illuminé vos cœurs par son Esprit-Saint. » Cette particularité seule suffirait à infirmer l’autorité de ces Actes, quand bien même d’autres motifs ne détermineraient pas à les faire rejeter comme apocryphes (1). Il ne faut pas attacher plus d'importance historique à ces récits de nuées miraculeuses descendues des cieux pour baptiser quelques saints, sans qu’il y ait eu aucune formule prononcée (2). Chez un certain nombre de Marcossiens, le ministre versait sur la tête des catéchumènes de l’eau mélangée de baume, en récitant l’oraison suivante : « Je ne sépare point le cœur ni l'esprit, ni la vertu toute miséricordieuse qui est au-dessus des cieux, Que je puisse jouir de votre nom, Sauveur de la vérité. » L’initié répondait : « Je suis confirmé et délivré, et je rachète mon âme de ce siècle et de tout ce qui est dans ce siècle, au nom de Tao qui a racheté la sienne par le Christ vivant (3). » — C'est là une prière et non pas une formule baptismale.
Luther s'inquiète si peu de la forme, qu’il affirme (4) que le baptême n’en est pas moins valide quand il n’est pas donné au nom du Christ, attendu que la vertu de ce sacrement provient uniquement de la foi de celui qui le reçoit. Zwingle (5) soutient qu’il n’est nullement
(x) Bolland., 10 oct., Act. S. Eulamp., n° 15. (2) Ibid., 18 Jun., Pass. S, Leontii, n° 5.
(3) Iren., lib. I contr. Hæres.. c. xxI.
(4) De capt. Baby1l., c. de Bapt.
(5) De vera et falsa relig., c. de Bapt.
nécessaire d'employer une forme déterminée. J. Brentzen ajoute (1) que Notre-Seigneur n’a point fait consister ce divin mystère dans l'emploi de certaines syllabes, ce qui aurait été une œuvre de magie.
Au xiv° siècle, les Arméniens supprimaient parfois complètement la formule baptismale et la remplaçaient soit par la lecture de l'Évangile qui raconte le baptème de Notre-Seigneur, soit par une antienne relative à l’Esprit-Saint (2).
D'après une relation du père Zampi (3), les habitants de la Mingrélie et de la Géorgie n'auraient aucune forme baptismale. Quand le parrain a déshabillé l'enfant, il le plonge dans un baquet d’eau tiède, sans que le prêtre dise une seule parole.
On s’est demandé si, en certains cas, il ne serait point pérmis de simuler le baptême, sans en prononcer la formule. Le tribunal de l’Inquisition romaine fut consulté à ce sujet, en 1625, par l’évêque d'Antivari (Dalmatie). Des Turcs demandaient fréquemment à des prêtres catholiques de baptiser leurs enfants, non point pour en faire des Chrétiens, mais pour les guérir soit de maladies, soit de prétendus maléfices. Leur conférer ainsi le baptême, n’était-ce pas en quelque sorte profaner un sacrement qui ne devait point servir à des enfants forcément destinés à pratiquer la religion de leurs pères? D'un autre côté, un refus pouvait irriter les Musulmans contre les Chrétiens. Ne pouvait-on point, pour complaire aux Turcs, verser de l’eau sur la tête des enfants présentés, sans prononcer la formule baptismale ? La sacrée Congrégation répondit que non, parce qu’il n’est jamais permis de simuler l'administration d’un sacrement (4).
Quelques théologiens (5) ont émis cette opinion, que, si un enfant venait à mourir après un baptême où la forme aurait été omise, il n’en serait pas moins sauvé, comme s’il avait été régulièrement baptisé.
1) Catechism., in expl. Bapt.
2) Raynaldi, ann. 1341, n° 47.
3) Insérée dans le tome VII du Recueil des Voyages au Nord. )