LIVRE VI. — DES MINISTRES DU BAPTÈME
saint Paul ? Qu’elles sachent que le livre d’où est tiré ce passage n'est point de saint Paul, mais d’un prêtre d'Asie qui l’a fait circuler sous le nom de l’Apôtre (r). Convaincu d’imposture, il avoua son crime et fut déposé. Comment supposer que saint Paul ait pu reconnaître aux femmes le droit d'enseigner et de baptiser, quand il leur refuse celui d'interroger en public? « Quelles se taisent, dit-il, et qu’elles inter- « rogent leur mari en particulier ! »
Quelques critiques pensent que Tertullien a ici en vue les Marcionites, les Collyridiens, les Pépuziens et les Cataphrygiens qui permettaient aux femmes d’administrer solennellement le baptême. Mais comment se fait-il qu’il présente le baptême administré par üne femme, non pas comme un fait avéré, mais comme une hypothèse invraisemblable ? D’autres disent qu'il ne s’agit ici que du baptême solennel. Qu'est-ce qui le prouve, et pourquoi l’auteur n’a-t-il pas établi une distinction qui devait si naturellement venir à son esprit ?
Saint Firmilien, dans une lettre adressée à saint Cyprien, parle d’une femme possédée du démon, qui, par ses impostures, s'était créé d’assez nombreux partisans : « Elle baptisait, dit-il, en employant les paroles dont nous nous servons et paraissait observer toutes les cérémonies usitées dans le baptême. Que dirons-nous d’un baptême de la sorte, conféré par une femme dont le démon faisait son instrument! »
Le centième canon du IV®* concile de Carthage dit : « Que les femmes ne s’avisent pas de baptiser! » Pierre Lombard et saint Bonaventure supposentqu'’il fautsous-entendre :sice n’esten cas denécessité. N’auraitil pas été bien naturel d'ajouter cette réserve, si cet usage avait régné au 1v* siècle ? Saint Thomas donne une explication plus acceptable, mais trop subtile, en disant que dans le canon précédent il est interdit aux femmes d’instruire dans une réunion d'hommes, et que ces derniers mots doivent être sous-entendus dans le canon suivant, ce qui voudrait dire : « Qu’aucune femme ne s’avise de baptiser là où il y a des hommes pour le faire (2). »
On a aussi épilogué sur ce texte de saint Épiphane : « Si les femmes pouvaient baptiser, Jésus-Christ aurait reçu le baptême de sa sainte Mère et non de saint Jean-Baptiste (3). »
Quand bien même on parviendrait à interpréter ces textes dans un sens inoffensif au baptême donné par les femmes, il n’en resterait
(1) Tertullien fait ici allusion à la Vie apocryphe de Saint Paul et de sainte Thècle. (2) I part., q. LXVIL art, 4.
(3) Hœr. LXXIX,
pas moins vrai qu'on ne saurait produire en sa faveur aucun témoignage, aucun exemple remontant à des âges reculés. Avant le xr° siècle, on ne saurait invoquer que l'autorité très discutable de Moschus et de la Chronique orientale. On lit dans ce dernier écrit qu'une femme chrétienne d’Antioche, ne pouvant faire baptiser ses deux enfants, à cause de la persécution de Dioclétien, s’embarqua pour Alexandrie. Une tempête qui survint lui fit craindre d’être ensevelie dans les flots. Alors elle se piqua le sein droit avec un couteau, fit avec son propre sang le signe de la croix sur ses enfants et les baptisa dans la mer en disant : « Je vous baptise, mes enfants, au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » Arrivée à Alexandrie, le vendredi saint, elle conduisit ses enfants à l’archidiacre ; celui-ci les présenta au patriarche saint Pierre qui conférait le baptême ce jour-là. Quand les enfants s approchèrent des fonts, l’eau se congela subitement, et par trois fois le même prodige se renouvela. Saint Pierre d'Alexandrie interrogea la mère; quand il eut appris ce qui s'était passé, il dit que Dieu, par un miracle, venait de témoigner que ces enfants avaient été validement baptisés et qu’il ne fallait point leur réitérer le sacrement. En laissant de côté la circonstance invraisemblable d’un baptême solennel célébré le vendredi saint, on peut se demander comment la mère a cru devoir présenter ses enfants à cette solennité, si elle pensait les avoir régénérés elle-même.
Nous croyons que saint Isidore de Séville est le premier écrivain qui se soit prononcé nettement sur la licité de ce genre de baptême. En 1086, le pape Urbain II répond à Vital qu’il faut considérer comme un véritable baptême celui qui est conféré par une femme (1) ; depuis lors tous les théologiens ont abondé en ce sens (2).
La discipline des Grecs orthodoxes n'exclut pas les femmes de l’administration du baptême (3); mais la pratique en a toujours été assez rare en Orient, excepté toutefois chez les Mingréliens où, d’après le témoignage de Tavernier (4), c’étaient les religieuses, beaucoup moins ignares que les prêtres, qui administraient les sacrements de baptême, de pénitence et de mariage.
(1) Videtur nobis respondendum ut et baptismus sit, si instante necessitate femina puerum in nomine Trinitatis baptizaverit. (Æpist. ad Vital. presbyt.)
(2) Hug. à S. Vict., De Sacr. Bapt., c. vut; Thom. part. Il, quæst. LXVIIL, art. 4; Eug. IV, Decret, ad Arm. #
(3) Niceph., in Jur. græco-rom., can, 17; Jerem., c. vu, Arcudius, 1. I Concord., c. x.
(4) Voyages, t. I.