LIVRE VI. — DES MINISTRES DU BAPTÈME
régler dans son propre diocèse; mais il est évident que la rebaptisation des hérétiques touche à l'essence même du sacrement, que c’est bien là une question déctrinale ; aussi, pour la traiter, saint Cyprien se trouve-t-il obligé d’invoquer, non pas seulement l'usage qu’il a trouvé établi dans son Eglise, mais des arguments dogmatiques, tels que l'unité de l’Église, l'unité du baptême, l’absence de vie surnaturelle dans les communions hérétiques. Les évêques du concile de Carthage, en 348, voient là tout autre chose qu’une pratique disciplinaire: Elle était en effet dominée par certains principes. « L'erreur de saint Cyprien, dit M# Freppel (1), provenait de ce qu’il renfermait dans des limites trop étroites, l’action surnaturelle du Christ, au lieu que l’Église peut compter parmi ses membres des hommes qui, à défaut de liens extérieurs, sont unis à elle par la charité. Une distinction bien précise entre l’Église visible, ou la réunion des fidèles sous le gouvernement des pasteurs légitimes, et l’Église invisible formée de tous ceux que la grâce divine a sanctifiés, une pareille distinction, nettement établie, aurait suffi pour lever toute équivoque. »
Saint Cyprien a-t-il cru à tort que c’était là une simple question de discipline ? Bon nombre d'écrivains l’ont prétendu (2), et, tout récemment, M. l'abbé Roche, dans une thèse de doctorat, considérait cette opinion comme avérée : « Du moment, dit-il (3), où il est acquis pour nous que saint Cyprien n'a vu dans la controverse des rebaptisants qu’un simple point de discipline à discuter et à faire prévaloir, il faut avouer que ses actes perdent singulièrement de leur importance et de leur gravité. Sans doute, il faut l'avouer aussi, il peut rester des taches dans la splendeur de cette belle âme, mais l’idée de la révolte et du schisme ne la troubla, ne la souilla jamais. L'erreur l’a séduit un moment et il a mis à son service l’autorité de sa vertu et la puissance de son génie ; mais il est resté inébranlable dans son dévouement à la foi et à son amour pour l'unité. »
Il nous paraît bien difficile d'admettre qu’un espritaussi logique que Cyprien ait pu considérer cette question comme purement disciplinaire. L'ensemble de ses écrits nous porte à croire qu’il voyait là un article dogmatique, mais non encore défini, par conséquent resté dans le domaine de la libre discussion. Dominé par son amour pour l’unité
(1) S. Cyprien et l'Eglise d'Afrique, p. 300. (2) Tournely, De Bapt., p. 435 ; Maur Capellari, Zriomphe du Saint-Siège, e. xvr, xvar, athée , (3) De la controverse entre S, Etienne et S. Cyprien, p.43. Tel
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de l'Église, il tira de fausses conséquences d’un principe vrai et, considérant le sentiment du pape Étienne comme l'opinion personnelle d’un collègue dans l’épiscopat, il se crut permis de la combattre, comme autrefois saint Paul avait repris saint Pierre. Mais, tout en louant Cyprien d’être resté dans l’unité de l'Église, tout en l’excusant en raison de la difficulté même du problème théologique qu'il s'agissait de résoudre, ilnous paraît qu’on ne saurait se dispenser de le blâmer, lui et ses adhérents, lorsqu'ils prétendent n’avoir que Dieu pour juge de la manière dont chacun d'eux administre son Église; lorsqu'ils déclarent que ce qu’ils ont décrété est irrévocablement établi; lorsqu'ils célèbrent un concile sans s’être entendus avec le Pape; lorsqu'ils lui prêtent des opinions exagérées qu'il ne professait pas; lorsqu'ils persévèrent dans leur sentiment après une décision pontificale, qu’on aurait dû mieux respecter, alors même qu’on ne la considérait que comme une simple opinion personnelle d'un docteur de l'Église.
Quant au pape saint Étienne, la plupart des écrivains catholiques le louent d’avoir soutenu avec fermeté la cause de la vérité; mais quelques-uns lui reprochent de l’avoir mal défendue et « d’avoir opposé passion à passion (1). » Porter un tel jugement, alors que nous ne connaissons que quelques lignes de la réponse du Pape, c’est accepter sans contrôle le témoignage d'un adversaire, de Firmilien, dont la lettre, fût-elle authentique, est dépourvue de tout crédit en raison même de sa violence. C’est pourtant d’après ces invectives que des écrivains protestants (2) et des gallicans (3) ont accusé le Pontife romain d’être tombé dans l’erreur opposée à celle de Cyprien, en admettant comme valide tout baptème d’hérétique, de quelque manière qu’il ait été administré, avec ou sans la vraie formule de la Trinité. S'il en eût été ainsi, saint Cyprien n'aurait pas manqué d'aborder cette question de l'intégrité du rite baptismal. Si saint Etienne ne formule pas une restriction à ce sujet, c’est qu’elle était hors de toute contestation. Si ce pape avait erré dans la foi, comment saint Jérôme, Eusèbe, saint Augustin, saint Vincent de Lérins et Facundus auraient-1ls pu parler d'Étienne comme ayant soutenu, dans la vraie mesure, la tradition de l'Église ?
(1) Alzog, Hist. de l'Église, t. 1, 2 87 et 80. (2) Basnage, Hoorbeck, Gieseler, Neander, etc. (3) Launoy, Ellies Du Pin, Racine (Hist. eccl.),