LIVRE VI. — DES MINISTRES DU BAPTÊME
et avec un vent constamment favorable; 7° pour que Rogatien, arrivé à Césarée, se remit de la fatigue du voyage, et donnât à Firmilien le temps de peser la lettre de saint Cyprien et d’y faire sa très longue réponse, huit jours. En additionnant, nous avons un total de cent dixsept jours. Donc l’espace de trois mois ou de quatre-vingt-dix jours est insuffisant. L'insuffisance des trois mois est encore plus évidente dans la seconde hypothèse, qui admet un plus grand nombre d'événements, et en particulier la composition de deux traités par saint Cyprien. »
Si maintenant nous interrogeons les auteurs contemporains ou quelque peu postérieurs, leur langage ou leur silence nous rendra encore plus suspecte l’histoire de ce conflit. Le diacre Pontius, qui fut l’inséparable compagnon de saint Cyprien, nous raconte sa vie et son martyre (1), sans dire un mot de ce qui aurait été l'événement le plus important de l'existence de son héros. Même silence de la part de saint Denys d'Alexandrie qui, en écrivant aux papes saint Étienne et saint Sixte au sujet des rebaptisations de la Cilicie et de la Cappadoce, n'aurait certainement pas manqué de parler de l'opposition des évêques d'Afrique, si elle eût existé. Saint Optat de Milève, vers l'an 370, a réfuté la doctrine du donatiste Parménien sur la réitération du baptème ; on ne trouve dans son écrit aucune allusion à la résistance de saint Cyprien, que Parménien n’eût pas manqué d’alléguer en sa faveur et que saint Optat eût été obligé de discuter.
Parmi les anciens écrivains qui ont parlé de ce conflit, il faut citer Eusèbe, saint Augustin et saint Jérôme. L'histoire ecclésiastique d'Eusèbe résume en quelques lignes la célèbre contestation (2). Missori rejette cette autorité, parce que les doctrines suspectes de l’auteur doivent faire douter de sa véracité. M# Tizzani et l'abbé Bouix se placent sur un autre terrain, en niant l’authenticité de ce passage. Les deux phrases qui, à elles seules, constituent un chapitre, loin d’être nécessaires au fil de la narration, y introduisent une incohérence, ce qui doit faire soupçonner que c'est une note marginale postérieure qu’un copiste aura fait passer dans le corps du texte. Comment l’annaliste aurait-il pu dire que saint Cyprien avait soutenu le premier la nécessité de rebaptiser les hérétiques convertis, quand il vient de citer
(1) Patr. lat., t. IL, col. 1482.
(2) Primus omnium Cyprianus, qui tunc temporis Carthaginensem regebat Ecclesiam, non nisi per baptismum ab errore prius emendatos admittendos esse censuit, Verum Stephanus nihil adversus traditionem quæ jam indè ab ultimis temporibus obtinuerat innovandum ratus, gravissime id tulit. (Lib. VIE, c. it.)
une lettre de saint Denys d'Alexandrie, attestant que cette doctrine a été professée par les conciles d’Icone et de Synnade?
Une lettre de saint Basile (1), qu’on allègue comme preuve du conflit, prouverait au contraire qu’il n’a point existé. Nous y voyons bien que saint Cyprien et saint Firmilien considéraient comme nul le baptème des hérétiques proprementdits, mais il n’y est aucunement question d’une résistance des évêques d'Afrique à un décret papal. Bien plus, Saint Basile traite la question comme s’il ne fût jamais intervenu aucune décision du Pape, et comme si le sentiment de saint Cyprien demeuràt encore une opinion complètement libre. Or on ne saurait admettre qu'il n’eût point tenu compte d’une pareille décision, s’il l’eût connue, ni qu’elle ait pu lui rester inconnue, puisqu'il occupait le siège même où, cent vingt ans auparavant, saint Firmilien avait soutenu la nullité du baptème des hérétiques.
Ainsi donc, il y aurait eu une simple controverse sur un point qui n’était pas encore défini, et non point un conflit scandaleux. Comme nouvelle preuve, on peut citer le traité anonyme sur la réitération du baptème, inséré dans les œuvres de saint Cyprien et que tous les érudits attribuent à une époque un peu plus récente. Il y est bien question d’une divergence d'opinions sur cette pratique baptismale, mais il n’y a pas une ligne touchant un sérieux conflit, ni sur la résistance qu’on aurait opposée à un décret de Rome.
On a dit : saint Augustin parle des documents en question, donc ils sont authentiques. Il est vrai qu'il en parle, mais il a soin de manifester ses doutes et ses soupçons. Quand les Donatistes lui objectent les lettres de saint Cyprien, il leur répond dans l’hypothèse de l’authenticité de ces documents, mais en posant ses réserves (2) et en faisant remarquer qu'on accusait ces lettres d’être apocryphes (3). Certes saint Augustin n’aurait pu tenir un pareil langage, s’il avait existé alors des preuves manifestes de la tenue des trois conciles de Carthage et du conflit qu’ils auraient occasionné. Le seul grave témoignage qu’on puisse opposer à cette thèse est celui de saint Jérôme, né en 340, mort
(1) Epist. CLXXX VIII, ap. Patr, græc., t. XXXIL, col. 663.
(2) Vel sanctus Cyprianus vel quicumque illam scripsit epistolam. (Contra Crescon., l IT, c. xxxir.) Quandiu aliter sapuit Cyprianus, si scripta ejus esse constat quæ pro vobis proferenda arbitramini. (/b., lib, [, c. xxxr.) |
(3) Quanquam non desint qui hoc Cyprianum prorsus non sensisse contendänt, sed sub ejus ñnomine a præsumptoribus atque mendacibus fuisse confictum. (Epist. ad Vincentium Rogatistam.)