LIVRE VI. — DES MINISTRES DU BAPTÈME
Rufin (1) nous raconte que le jeune Athanase, jouant avec d’autres enfants sur le bord de la mer, se mit à les baptiser, et que saint Alexandre, archevêque d'Alexandrie, se contenta de leur donner la confirmation. En supposant le fait exact, il faudrait admettre que l'évêque ait été persuadé que le jeune Athanase avait eu l'intention de faire ce que fait l’Église. Mais, quels que soient les calculs tentés par quelques critiques (2) pour affirmer l'authenticité de cette anecdote, elle ne nous en parait pas moins invraisemblable. Alexandre ne monta sur le siège d'Alexandrie qu’à la fin de l'an 312 ou au commencement de 313. Saint Athanase lui succéda en 326. Nous devons supposer qu’il avait alors au moins trente ans, car les ordinations à un âge moins avancé étaient tellement exceptionnelles que les historiens n'auraient point manqué de signaler celle-ci. Or, si Athanase avait au moins trente ans en 326, il en avait dix-sept en 313, époque au delà de laquelle on ne peut point reculer cette anecdote. Ce n'était donc plus un enfant. Comment supposer qu’un jeune homme d’une telle intelligence ait osé conférer, comme par badinage, un sacrement que les laïques, à cette époque, n’osaient pas toujours administrer, même en cas de nécessité. Théodoret, saint Grégoire de Nazianze et saint Épiphane, qui s'étendent assez longuement sur la vie du célèbre patriarche d'Alexandrie, n'auraient point manqué de signaler un fait aussi singulier. Rufin, qui nous le raconte, recueillait sans beaucoup de critique tout ce qu’il entendait dire ; Socrate et Sozomène, en le rapportant d’après lui, ne semblent pas y ajouter beaucoup de confiance (3). Nicéphore Calliste (4) raconte aussi l’histoire d’un enfant baptisé dans la mer par forme de jeu et qui fut rebaptisé par ordre de l’évêque de Constantinople : un autre enfant juif, baptisé de la même façon, n'aurait point cependant été rebaptisé. Nous devons en conclure que dans ces deux circonstances l'intention n’a pas été jugée la même. |
Les avis sont partagés sur la réalité du baptème reçu par le comédien saint Genès et même sur l’authenticité de ce récit. Voici ce que raconte la Légende la plus autorisée. En l’an 300, Dioclétien s'était rendu à Rome pour y célébrer la vingtième année du règne
(Habib /eL;tc xiv.
(2) Baronius, ann. 311, n. 61 ; Pagi, ann. 311, n. 20 ; Serry, PrϾlect., t. IV, p. 345: Trombelli, De bapt., t. III, p. 241.
(3) « Istud accidisse fertur. » Sozom., !, II, c. xvr ; Socr., 1. I, c. xv.
(4) Hist. eccl., 1. III, c. xxxvir.
de Maximien-Hercule, son associé à l'Empire. À cette occasion, un comédien nommé Genès représenta devant l'Empereur et tout le peuple Îles cérémonies du baptême chrétien. S'étant couché sur le théâtre, il feignit d’être malade et s'écria: « Ah! mes amis, je me sens bien lourd, je voudrais être soulagé. — Comment enlever ta pesanteur ? Faut-il te raboter pour te rendre plus léger ? — Que vous avez peu d'intelligence! ce que je veux, c'est de mourir chrétien. — Pourquoi ? — Afin qu'aujourd'hui même Dieu me reçoive comme un fugitif. » — Survinrent bientôt deux comédiens remplissant les rôles de prêtre et d’exorciste. Ils s’assirent près du lit de Genès et lui dirent : «Mon fils, pourquoi nous as-tu envoyé chercher ? » — Mais, à ce moment, Genès subitement converti par une inspiration divine, dit avec une véritable conviction ces paroles de son rôle : « Je veux recevoir la grâce du Christ et renaître pour être délivré de mes péchés. » Les deux autres acteurs accomplirent alors toutes les cérémonies du baptème. Le néophyte fut ensuite revêtu d’habits blancs, puis arrêté comme chrétien par des soldats et conduit vers l'Empereur pour être interrogé. Mais alors Genës, quittant son rôle, se déclara chrétien. « Que mes paroles, s’écria-t-il, soient entendues de PEmpereur, de toute sa Cour, des sages et du peuple. Jusqu'ici j'avais eu le Christianisme en horreur et j’insultais à tous ceux qui le pratiquaient ; je détestais même ceux de mes parents et de mes alliés qui professaient cette doctrine. Je la méprisais si bien que je me suis exactement informé de ses rites pour les reproduire et les ridiculiser devant vous. Mais quand l’eau m'a touché à nu et qu’étant interrogé, j'ai répondu que je croyais, j'ai vu une main qui venait du Ciel, et des Anges qui resplendissaient au-dessus de moi. Ils ont lu dans un livre tous les péchés que j'ai commis depuis mon enfance, les ont lavés dans l’eau dont je venais d’être baptisé en votre présence et m'ont ensuite montré les pages du livre plus blanches que la neige. Je vous adjure donc maintenant, illustre Empereur, et vous peuple qui avez ri de ces mystères, de croire avec moi que le Christ est véritablement le Seigneur, qu’il est la lumière et la vérité, et que c’est par lui que vous pouvez obtenir le pardon. » Dioclétien, irrité de ces paroles, ft battre Genès à coups de bâton et le remit entre les mains du préfet Plautien pour le contraindre à sacrifier aux Dieux. Le courageux chrétien, étendu sur un chevalet, déchiré par des ongles de fer, brûlé avec des torches ardentes, n’en continuait pas moins à professer sa foi.
« Il n’y a point d'autre roi que celui que j'ai vu, disait-il; je l'adore et