LIVRE VII, — DES SUJETS DU BAPTÈME 4T
l’on ne baptisait pas ceux dont le désir du baptême avait été notoire, et qu'une mort subite avait empêchés de le recevoir : « Nous ne baptisons point les morts, répond-il (1), parce que tous les péchés étant communs à l’âme et à la chair, aucun n’est remis si l’âme est séparée de la chair ; parce que, selon l'Apôtre, chacun doit être jugé suivant ce qu’il a fait dans son corps, soit le bien, soit le mal. D'ailleurs, la chair ne saurait être baptisée sans l’âme, parce que, sans elle, elle ne peut recevoir la rémission des péchés ; car, ce qui est sans vie, ne pouvant pécher, ne peut par là même recevoir la rémission du péché. Quelque ardente, donc, qu'’ait été la volonté de recevoir le baptême, si l’on vient à mourir sans l’avoir recu, on ne peut le recevoir après la mort, parce que l’âme qui avait cette bonne volonté est séparée du corps. »
Ces sages considérations n’ont pas toujours été comprises. Le principe exagéré de l’absolue nécessité du baptême d’eau a parfois conduit à des abus et à des opinions bizarres. C’est ainsi qu'Hermas, dans son Pasteur (2), a supposé que les prophètes et les justes de l’ancienne Loi ont dû être baptisés par les apôtres avant de sortir des limbes. Il compare | Église à une tour qui se construit sur les eaux figuratives du baptême ; l’auteur voit des pierres remonter du plus profond des eaux et entrer dans la construction de l'édifice. Un ange lui explique que « ces pierres représentent les prophètes et les justes de l’ancienne Loi, ainsi que les apôtres et les prophètes de la nouvelle Loi. Les justes n'ont pa entrer dans le royaume de Dieu et goûter le repos avant d’avoir été baptisés: c’est pourquoi les apôtres ont dû, après leur mort, aller prêcher l'Évangile aux justes et les baptiser au nom de Jésus-Christ, sans quoi ils ne seraient jamais entrés dans le Ciel. Aussi sont-ils descendus dans l’eau régénératrice, morts spirituellement, et en sont-ils remontés vivants, tandis que les apôtres, ayant déjà recu le signe du Fils de Dieu, y sont descendus vivants et en sont remontés de même. »
Un certain nombre d’hérétiques, comme les Marcossiens, les Montanistes, les Marcionites et les Cataphrygiens, avaient coutume de baptiser les morts (3). Quelques catholiques des quatre premiers siècles paraissent en avoir agi de même, par ignorante simplicité (4). Parmi
1) Epist. XII ad Ferrand.
2) Lib. IT, sim. 1x, n. 10.
3) Philast., De Hæres.; Tertul., Ady. Marc,, c, x; Greg. Naz., Or, XL.
les partisans de Cérinthe et de Marcion, quand une personne était morte sans baptême, un de ses parents ou de ses amis se faisait baptiser à sa place, s'imaginant que ce baptème par procuration serait appliqué au défunt dans l’autre vie (1). « Lorsqu'un Catéchumène est décédé parmi les Marcionites, dit saint Jean Chrysostome (2), ils cachent un vivant sous le lit du défunt, s’'approchent du mort et lui demandent s'il veut recevoir le baptême. Le mort, tout naturellement, ne répondant rien, celui qui est caché sous le lit, se substituant au mort, dit qu’il veut être baptisé. Et ainsi le baptisent-ils à la place du décédé, absolument comme s'ils jouaient sur la scène. Si on les interroge sur ce point, ils expliquent leur conduite en répétant la parole de l'Apôtre : Ceux qui sont baptisés pour les morts. »
Saint Paul dit en effet dans sa première épitre aux Corinthiens (xv, 20), pour réfuter la doctrine de ceux qui niaient la résurrection des corps : « Que gagneront ceux qui sont baptisés pour les morts, S'il est vrai que les morts ne ressuscitent pas ? Pourquoi sont-ils baptisés pour les morts (3)?» Nous croyons avec un grand nombre d’interprètes (4) que l’'Apôtre fait ici allusion au baptème par procuration, que Tertullien appelle vicarium baptisma (5), et qu'il faut ainsi expliquer ce passage : « Pourquoi baptiser un corps vivant et mortel, qui ne doit point ressusciter, à l'intention d'un autre corps déjà mort qui ne ressuscitera point non plus ? De quelle utilité ce baptême peut-il être à l’un ou à l’autre de ces deux corps, s’il n’y a point de résurrection ? Donc, l’usage même de se faire baptiser pour les morts, tout absurde qu'il soit, prouve la doctrine de la résurrection des morts, et, en pratiquant cette coutume, vous vous mettez en contradiction avec vos principes. » Ce texte a donné lieu à une foule de dissertations (6) et à plus de cinquante interprétations différentes. Mais tous ceux qui s’éloignent du sens littéral, que nous venons d'indiquer, adopté par Tertullien, saint Irénée et saint Épiphane, se trouvent obligés de
(1) Tert., Contr, Marcion., 1. V,c.x; De Resurr. carn., ©. XLVINT.
(2) Hom. XL in I Cor.
(3) Quid facient qui baptizantur pro mortuis si omnino mortui non resurgunt ? ut quid et baptizantur pro illis?
(4) Parmi les anciens, le faux Ambroise, S, Épiphane, S. Irénée, Tertullien, Théodoret, Théophylacte, S. Thomas, etc.; parmi les modernes, Augusti, Bingham, Bochart, Diodati, Grotius, Hammond, Patrick, Scaliger, Tilesius, Titelman, etc.
(5) De Resurr. carn., ©. xLvInT.
(6) Bullinger, D. Calmet, Cornelius a Lapide, Estius, Dan. Grade, le P. Hardouin,
Heinsius, Herrembaur, le P. Mauduit, H, Muller, Rosenmüller, Séb. Schmidt, Spanheim Trombelli, Vossius, etc.