LIVRE I. — PROLÉGOMÈNES
nest pas là; il s’agit de savoir si les peuples étrangers au Christianisme ont attaché à leurs ablutions, ou du moins à la plupart d’entre elles, une idée générale de purification morale. C’est ce que démontreront péremptoirement les témoignages que nous allons produire. Si les Pères, considérant ces ablutions au point de vue de leur efficacité, disent que « ce ne sont point de vrais baptêmes, puisque la chair seule y était lavée et non point les fautes qui n’en étaient qu'augmentées(r), » c’est pour retirer les païens de leurs illusions et démontrer que ce qu'ils considéraient comme des expiations n'avait d’autre effet que de favoriser la perpétration des crimes dont on croyait se débarrasser par un rite si facile. Tertullien, qui connaissait à fond la théologie païenne, en constate fort bien la théorie sur la vertu expiatrice de l’eau, quand il nous dit (2) : « Si l’aveuglement des Gentils reconnaît à l’eau, par suite de sa destination naturelle, la propriété d’effacer les crimes, avec combien plus de vérité remplira-t-elle cet office par l'autorité d’un Dieu, créateur des éléments et de leurs propriétés ? »
Pour mettre de l’ordre dans nos recherches, nous nous occuperons d’abord, d'une manière générale, des rites purificatoires du judaïsme, du polythéisme et de l’islamisme. Descendant ensuite dans les détails, nous préciserons les rites particuliers des divers peuples de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, de l'Amérique et de l'Océanie. Comme un certain nombre de rites analogues au baptême ont été inventés après l'institution de notre sacrement, nous dirons quelques mots de ces parodies, et nous terminerons ce chapitre par les conclusions historiques qui nous semblent résulter de l’ensemble de tous ces faits.
ARTICLE I
Rites purificatoires du Judaïsme
Toute l’ancienne Loi tendait à la sanctification de l’homme, sanctification qui ne devient possible que par l'abolition du péché. Les souillures physiques et morales qui en sont la conséquence étaient guéries
(1) Ambros., de Sacr., 1. I], c. 1, n° 2.
(2) De Bapt., c. v.
ou atténuées par la circoncision, par les sacrifices, et par diverses purifications. Nous n'avons à nous ET ici que de celles qui ont quelque analogie avec le baptême, c'est-à-dire des ablutions.
Les Nombres et le Lévitique énumèrent les cas fort nombreux où, pour se purifier de souillures corporelles ou légales, on devait laver son corps et ses vêtements dans l'eau pure. Il est parfois question des vêtements seuls, mais les docteurs juifs prétendent que l’ablution des habits entraînait toujours celle du corps (1). Ces purifications se faisaient tantôt à domicile dans des vases de métal, tantôt dans des réservoirs publics, comme la piscine de Bethsaïda.
Des ablutions devaient précéder l'entrée dans le temple, la prière, les sacrifices. Les prêtres et les lévites ne prenaient possession de leur ministère qu'après s'être baignés dans l’eau. Les lévites, pour être consacrés, étaient arrosés avec une eau d’expiation, où l’on jetait des cendres d’une vache rousse offerte en sacrifice suivant les rites prescrits. Les prêtres ne pouvaient entrer dans le tabernacle ou s’approcher de l'autel des parfums qu'après s’être lavés les pieds et les mains dans la mer d’airain (2).
Les ablutions des Juifs, instituées la plupart par Dieu lui-même, avaient pour but principal de faire songer à la nécessité de la pureté intérieure ; mais quand les Juifs eurent laissé prédominer chez eux le sens des choses extérieures, ils crurent augmenter leur pureté morale par la fréquence de leurs ablutions. Pilate nous donne un exemple de ces purifications extralégales, lorsqu’en se lavant les mains il croit s’absoudre d’un inique arrêt. Ces lotions de diverses natures devaient être devenues bien habituelles au siècle de Jésus-Christ, puisque les Juifs ne manifestent aucun étonnement des immersions que saint Jean accomplissait dans le Jourdain; ils avaient même l’idée et l'espérance d’une purification plus ne que les leurs, et c’est pour cela qu'ils disent au Précurseur : « Pourquoi baptisez-vous, si vous n'êtes ni le Christ, ni Élie, ni prophète ? » (Wodn:,ta,725:)
Les Esséniens et les Pharisiens étaient les deux sectes qui recouraient le plus souvent aux ablutions. Les premiers, qui aspiraient à un certain idéal de perfection, n’admettaient de nouveaux adeptes qu’ après une épreuve de noviciat ; l’acte de leur initiation au grade supérieur s’accomplissait par une De de baptême, symbole de la pureté qu'ils
(1) Selden, de Synedr., 1. 1, c. tr.
(2) Num, vin, 6, 7; x1x, 1-22; Exod., xxx, 18.