LIVRE X. — DE L'ÉPOQUE DU BAPTÈME
Des motifs bien différents déterminaient les Catéchumènes à retarder plus ou moins longtemps leur baptême. Les uns, animés d’un respect exagéré pour le sacrement, voulaient, par une pénitence prolongée, se dépouiller du vieil homme, afin de mieux se revêtir de Jésus-Christ, ou bien craignaient de s'exposer aux chutes qui pouvaient suivre la régénération ; les autres différaient parce qu’ils voulaient être régénérés par tel ou tel évêque, ou dans un lieu spécial, comme le Jourdain. Ceux-ci, effrayés par la sévérité des peines canoniques réservées aux fidèles qui péchaient, ne voulaient point s’y soumettre et tenaient en réserve pour leurs derniers jours les grâces suprêmes dont ils craignaient d’épuiser les trésors. Ceux-là, par un coupable calcul, prolongeaient leur stage dans le Catéchuménat pour se livrer librement à leurs passions, espérant que, par une tardive, régénération, ils pourraient conquérir à peu de frais, avec la rémission de tous leurs péchés, l'entrée immédiate dans la gloire du Ciel. A ceux qui leur reprochaient cette lâcheté calculée, ils croyaient répondre péremptoirement en citant la parabole du Père de famille qui donne aux ouvriers de la dernière heure la même récompense qu'aux travailleurs arrivés dès le point du jour (1).
C’est surtout à cette catégorie de retardataires qui recevaient le baptême sur leur lit d’agonie, et qu’on appelait pour cette raison cliniques ou grabataires, que s'adressent les reproches et les exhortations des Pères : « Vous avez beau dire, s’écrie saint Basile (2), on sait le vrai motif de vos délais; les choses parlent assez d’elles-mêmes ; votre conduite explique hautement le secret de votre cœur. Laissez, laissezmoi, nous dites-vous par vos œuvres, me livrer à mes passions. Lorsque je serai enfin las de commettre le mal, alors je songerai à mon salut. »
« Si quelqu'un, dit saint Jean Chrysostome (3), vous plaçait dans une maison qui menaçôt ruine, et qu’il vous dise : Attendez en repos que cette poutre qui est pourrie, et qui tombera peut-être, tombe sur votre tête; sinon, travaillez à l’étayer, pour assurer votre demeure; quel parti prendriez-vous alors? Aïimeriez-vous mieux vous tenir tranquille, au risque d’être écrasé, que de vous mettre en sûreté par de
(1) « L'ancienne coutume de différer le baptême, dit M. Le Blant, avait persisté à ce point que le surnom de Paganus (Païen) donné à ceux qui tardaient à recevoir le sacrement régénérateur, s’est répandu chez nous jusqu’à produire un nom de famille des plus fréquents. » (Revue arch., t. XI, p. 471.)
(2) Homil. XIV, Exhort. ad Baptism.
(3) Cat, I ad illum.
sages précautions ? Tenez la même conduite à l'égard du baptême, puisque l'avenir est incertain, puisque vous habitez une maison pourrie qui menace ruine à chaque moment, puisque avec du travail et de la peine vous pouvez assurer votre salut. »
« Cest quand vous avez l'esprit libre, ajoute saint Grégoire de Nazianze (r), et que vous jouissez d’une santé parfaite, que vous devez vous hâter de recevoir la grâce qu’on vous offre et qui ne dépend que de vous. N'attendez pas que votre langue épaissie par les infirmités ou glacée par le froid de la mort ne puisse plus articuler les paroles que doivent prononcer ceux qui sont initiés à ce mystère. Pourquoi devoir cette grâce à la fièvre plutôt qu'à Dieu? Puisque cette eau pénètre jusqu’à l’âme, pourquoi en faire une eau funèbre qui ne lave que le Corps ? »
Les nombreuses épitaphes des Catacombes qui mentionnent des adultes décédés in albis nous montrent bien que les exhortations des orateurs chrétiens sont souvent restées sans effet. Mais, nous le répétons, ce ne furent pas toujours de condamnables motifs qui firent retarder le baptème, et quand nous voyons les empereurs Constance, Valens et Théodose le Grand le recevoir, alors qu'ils étaient déjà sur le trône, saint Ambroise, après son élection à l’épiscopat, saint Jean Chrysostome à vingt-quatre ans, saint Rufin, prêtre d’Aquilée, à vingt-cinq ans, saint Grégoire de Nazianze à trente, saint Paulin de Nole à trente-cinq, il ne faut pas les englober tous dans un même reproche, mais rechercher, quand cela est possible, le mobile qui a inspiré la prolongation de leur Catéchuménat.
Ce retard fut parfois amené par le désir d’être baptisé au même âge que Jésus-Christ (2). Ne serait-ce point pour ce motif que le Grand Schuvan de Servie ne devait être baptisé qu’à l’âge de trente ans (3), et que Michel Servet et certains Anabaptistes avaient fixé cet âge pour l'époque de la régénération spirituelle (4) ? Toujours est-il que les calculs et les préjugés des Catéchumènes du 1v° siècle se retrouvent encore au moyen âge et dans les temps modernes. Nous lisons dans la Vie de saint Anschaire (5), qu’au 1x° siècle beaucoup des Nordalbingiens qui avaient reçu le signe de la croix restaient dans les rangs des
(1) Orat. XL. , (2) Chrysost., Hom. I in Act. apost.
(3) Engel., Hist. de Hongrie, 1, 205.
(4) Calvin, Znst., 1. IV, c. xvr, 2 20.
(5) Bolland, t, I Febr., p. 437.