LIVRE I. — PROLÉGOMÈNES
baptême qu’il venait de recevoir à l’église ; l'addé-nabma était un autre baptême spécial que l’on conférait aux malades.
« Le samé-nabma, dit M. l'abbé Bertrand (1), devait être conféré par une femme ou une fille, ou par la mère de l’enfant, pourvu qu'’aucune d'elles n’eût assisté à un baptême chrétien. Avant d’administrer le samé-nabma, l'eau qui devait y servir et l'enfant qui allait le recevoir étaient solennellement consacrés à la déesse Sarakka. Quand on avait rapporté de l’église un enfant qui avait reçu le baptême chrétien, il n'était pas permis de le laver, ni de verser de l’eau sur lui avant qu’il eût été préalablement consacré par le samé-nabma et que le caractère chrétien eût été effacé. Après cette consécration, la femme qui l'avait baptisé suivant les rites idolâtriques, lui donnait un anneau ou un morceau quelconque de laiton, en signe de la liberté entière qu'il avait acquise à l'égard des obligations chrétiennes auxquelles il était tenu en vertu de son premier baptême. L’addéñabma devait être conféré au malade par une femme mariée : elle faisait chauffer l’eau, la versait dans une cuvette; on ÿ Jetait deux petites branches de bouleau, l'une dans sa situation naturelle, l’autre courbée en forme d’anneau. Après ces préparatifs, la femme lavait l'enfant malade, en disant : Sois aussi vigoureux, aussi fécond et aussi Jlorissant que le bouleau dont on a détaché ces deux branches. Puis elle jetait dans l’eau un anneau ou un morceau de laiton, ou d'argent quand les parents étaient riches, en prononçant ces paroles : « Je jette « dans Peau où tu dois être lavé cette masse d’argent ou de laiton; et, « comme ce métal est sonnant et resplendissant, sois de même célèbre « et illustre. » En lavant l'enfant, elle lui adressait encore ces paroles : Par cette ablution, je te donne un nom nouveau, N. N. En vertu de cetle eau à laquelle nous f'admettons, tu te porteras beaucoup mieux qu’en vertu de celle dont le prêtre (chrétien) fa lavé dans le temple. Je le nomme solennellement Jabmek N. Tu ressusciteras, et après avoir repris de nouveaux membres, tu jouiras de ta vie et de ta vigueur première. Dès cette vie tu goûteras le bonheur qu'a eu le Jabmek dont lu as reçu le nom.
« Après avoir versé trois fois de l’eau sur la tête de l'enfant, et après avoir lavé tout son corps, elle lui disait encore : Tu as été admis à l’addé-nabma, et tu as reçu le nom d'un Jabmek. Le temps montrera combien cette ablution est heureuse pour toi. On retirait alors de l’eau le morceau d’argent ou de laiton, et on l’atta-
(1) Dict. des Relig,, vo Samé-Nabma et À ddé-Nabma.
chait au bras de l'enfant, si c'était un garçon ; mais si c'était une fille, on le lui attachait sur la poitrine. C'était pour l'enfant un amulette précieux et un signe d’expiation. Aussi on en faisait grand cas et on le portait toujours. Les garçons devenus grands le portaient à leur tambour et s'en servaient dans les opérations magiques. L’addé-nabma pouvait se réitérer plusieurs fois, sans égard à l’âge ou à l'état de mariage ; cela arrivait toutes les fois qu'on tombait sérieusement malade. A chaque fois on prenait un nouveau nom : d’où il arrivait qu’on pouvait compter les maladies d’un Lapon par le nombre de ses
noms. »
FLAGELLANTS pu Caucase. — Nous croyons reconnaître une affreuse parodie du baptème, de la confirmation et de l’eucharistie dans une cérémonie du samedi saint des chlistis (flagellants), secte des provinces du Caucase qui se proclame la seule dépositaire des secrètes instructions du Christ. Nous laisserons ici la parole à M. Vereschaguine (1): « Pendant la nuit qui précède le premier jour de Pâques, les scoptzis et les chlistis se réunissent pour assister à un office divin en l'honneur de la Vierge. Durant la messe, une jeune fille de quinze à seize ans, dont on est parvenu à obtenir le consentement en la fanatisant ou à force de promesses, est placée dans une cuve remplie d’eau tiède. Lorsqu'elle s’y est assise, de vieilles femmes s’approchent d'elle et lui font une profonde incision à la poitrine, lui amputent le sein gauche et étanchent le sang avec une adresse merveilleuse. Tant que dure cet affreux supplice, on lui place dans la main l’image du Saint-Esprit,
afin qu’absorbée par une pieuse contemplation, elle ne sente pas autant les souffrances de cette horrible opération. Ensuite le sein détaché est mis dans un plat, coupé en morceaux et distribué aux adeptes présents. Cet acte de hideux cannibalisme terminé, la jeune fille est placée sur un autel, et toute la congrégation se met à danser autour d’elle en chantant : Po pliassachom (dansons); Po gorachom (et sautons); Na sionskouiou gorou (sur la montagne de Sion). La danse devient de plus en plus vive et se change en une véritable frénésie ; la démence est à son comble. Les sectaires regardent ces jeunes filles comme des demi-saintes. À | âge de dix-neuf ou vingt ans, elles paraissent déjà vieilles. Ordinairement elles meurent très jeunes; fort peu d’entre elles dépassent l’âge de trente ans. »
(1) Voyage dans les provinces du Caucase. (Le Tour du Monde, t. XIX, p. 311.)
Mormons. — Dans la capitale des Mormons, près du tabernacle, s'élève un édifice qu’on appelle Endowement-House (la maison où l'on est doué); c’est là que les gentils sont initiés à la doctrine des Saints des Derniers Jours, et baptisés par immersion. Le catéchumène, entièrement nu, est plongé dans un bain, frotté d’huile et revêtu ensuite d’une chemise en toile ou en calicot blanc, accompagnée d’un petit tablier maçonnique. Le baptisé reçoit un nouveau nom et jure de garder un inviolable secret sur tout ce qu’il a vu. Tous ne restent point fidèles à ce serment, témoin M. Hyde, ancien ministre des Mormons, qui a révélé toutes les inepties de leurs croyances et qui raconte ainsi le baptême de son initiation (1) :
« Un vendredi, 10 août 1834, conformément aux injonctions que je reçus, sans autre formalité que de revêtir une chemise blanche, ma femme et moi nous nous rendîmes à la chambre du conseil, vers sep heures du matin. Trente personnes environ attendaient ce jour-là qu’on les admiît à l'initiation. On enregistra minutieusement nos noms, la date de notre naissance, de nos mariages, etc. Nos reçus du bureau des dîmes furent aussi exactement examinés, par cette vieille raison qu'avant d’entendre la musique, il faut « payer les violons. » Tous ceux qui n'avaient pas encore été mariés mormoniquement subirent cette formalité par les soins de Heber C. Kimbal, préposé particulièrement à la consécration dont il s’agit, et nous fûmes introduits dans une longue salle divisée en petits compartiments par des boiseries peintes en blanc. Un silence religieux ajoutait à la solennité. Nous eûümes à laisser nos chaussures dans le bureau extérieur.Ceux qui présidaient à la cérémonie portaient des pantoufles, et les différents ordres se donnaient à voix basse. Les hommes furent dirigés d’un côté, les femmes de l’autre. Le sifflement du bois dans le poêle troublait seul le silence sinistre de la scène. La nouveauté de la situation, l’incertitude et l’attente de ce qui allait se passer, les figures attentives et sérieuses, la blancheur même des vêtements, tout était calculé pour exciter des impressions superstitieuses. Les hommes furent appelés un à un par un signe de doigt. Ce fut bientôt mon tour. On m'enjoignit de me déshabiller, et je fus alors plongé dans une baignoire de zinc ordinaire, peinte en dedans et en dehors. Un docteur, Sprague, qui, soit diten passant, est un des hommes les plus impurs que j'aie jamais vus, officiait en qualité de baigneur. Cette cérémonie consistait à
(1) Le Mormonisme, ses chefs et ses desseins.
laver le corps entier dans de l’eau tiède, et à bénir chaque membre avec une formule sacramentelle particulière, depuis les pieds, pour leur transmettre une vitesse convenable en suivant les voies de la droiture, jusqu’à la tête, pour obtenir un esprit fort. Une fois bien lavé et déclaré dûment purifié du sang de cette génération, je passai aux mains de Darlay P. Pratt, assis dans un angle de l'appartement et chargé de donner à chaque homme ainsi FU « un nouveau nom » sous lequel il serait connu désormais dans le royaume céleste. Je reçus l'appellation d’ « Enoch, » et je fus reconduit à notre chambre d’attente, où chacun, assis àtour de rôle sur un tabouret, recevait sur la tête l'onction d’une huile parfumée contenue dans un récipient d’acajou en forme de corne, par le moyen d’une spatule de même bois. On frottait de ce liquide les yeux, le nez, les oreilles, la bouche, les cheveux, enfin toutes les parties du corps, de manière à ce que toutes en fussent convenablement pénétrées et parfumées. Cette opération était accomplie par les ministres Taylor et Cummings avec une formule de bénédiction semblable à celle du bain, et préparait à recevoir l’ordination de Rot et Prêtre de Dieu et de l’' Agneau, laquelle ne peut se transmettre que dans le sanctuaire du Temple. Ainsi oints et bénits, nous eûmes à revêtir la « robe » de mousseline ou de lin qui nous couvrit le corps depuis le cou jusqu’aux poignets et aux chevilles, et qui ressemble à un vêtement de nuit d'enfant. Par-dessus cette robe on nous passa une chemise, puis une toge de toile drapée et réunie en plis sur l'épaule, et qui, attachée par une ceinture autour de la taille, retombait jusqu’à terre. On ajouta un petit tablier carré, semblable pour sa forme et sa grandeur aux tabliers des francs-maçons, et généralement fabriqué en toile ou en soie blanche, avec des feuilles de figuier peintes ou brodées. Un bandeau de même étoffe Sur la tête, des chaussettes et des souliers de toile ou de coton blancs complétaient l’accoutrement. »
THÉOPHILANTHROPES. — Les théophilanthropes du Directoire, dont le culte eut cinq années de durée, avaient conservé le baptême, mais dans un esprit complètement étranger au culte catholique. A Sens, le ministre trempait son doigt dans l’eau et traçait sur le front de l’enfant les lettres C T' (citoyen philanthrope) et lui mettait un peu de miel sur les lèvres, une fleur odorante et un rameau de laurier dans la main, en disant : « Qu'il soit doux comme le miel de Ha et que le parfum de ses vertus soit plus suave que cette fleur. » Si c'était une fille, on supprimait le rameau de laurier, et le ministre ae : « Qu'elle fasse