LIVRE I. — PROLÉGOMÈNES
dérivaient du culte des fleuves; caf, le plus souvent les peuples antiques n'ont adoré les fleuves qu'en raison des vertus purificatoires qu’ils prêtaient à leurs eaux. Ce culte, d’ailleurs, n’expliquerait nullement les nombreuses lustrations qui ne se faisaient point dans les rivières.
Un certain nombre d'écrivains (1) ont considéré comme des institutions commémoratives du déluge, non seulement les ablutions en général et surtout les hydrophories ou fêtes de l’eau, si communes dans l’antiquité et chez les peuples de l'Orient, mais aussi l’immersion des enfants nouveau-nés, que Noé aurait prescrite, pour rappeler à toute sa race qu’elle avait été préservée par la bonté de Dieu de l’ensevelissement dans les eaux du déluge. Ces hypothèses toutes gratuites ne reposent que sur l’universalité dés ablutions, et nous allons voir qu’elles s'expliquent par de tout autres motifs.
Justin, en constatant les pseudo-baptêmes des idolâtres, y reconnaît une invention des démons guidés pas un esprit divinatoire d’imitation. « Les démons, dit-il (2), connaissaient bien par les prophètes que cette ablution devait être établie; aussi voulurent-ils que ceux qui entraient dans leurs temples pour les supplier et pour y présenter leurs offrandes et leurs sacrifices, se purifiassent par une aspersion d’eau lustrale ; et maintenant encore on ne se met point en chemin pour aller visiter un temple où résident quelques-uns de ces démons qu’on ne se soit préalablement lavé de la tête aux pieds. » Tertullien (3) voit aussi dans ces expiations superstitieuses l’œuvre du démon qui, de tout temps, s’est fait le singe de Dieu.
Dans un grand nombre d'initiations de l'antiquité, M. de Mirville (4) reconnaît un antibaptême, c’est-à-dire un baptême inventé par Satan et opposé d'avance au nôtre par son but, son pacte, ses promesses et ses signes; c’est un renoncement à tout ce qui pourrait contredire le mauvais esprit dans ses pompes et dans ses œuvres. D’après l’auteur, le tatouage qui, avant d'arriver au Mexique et dans la Hapesie, a passé par tous les peuples du monde, depuis les Éthiopiens jusqu'aux Germains et aux Francs, serait l'engagement du baptême ou des initiations.
(1) Boulanger, l'Antiquité dévoilée, 1. I, ch. 1v ; Floyer, Essay to restore the Dipping of infants in their baptism.
(2) Apol. I, c. Lxu.
(3) De Bapt., c. v.
(4) Des Esprits, t. III, p. 198.
Ce ne sont pas seulement des écrivains catholiques qui ont émis cette opinion, mais aussi des auteurs protestants. Augusti dit (1) que les démons ont essayé de réaliser chez les païens les actions symboliques dont parlent Moïse et les prophètes, et qu'ils ont introduit partout les lustrations. D'après lui, l'institution des bains de Proserpine leur aurait été inspirée par les annonciations prophétiques relatives aux effusions du Saint-Esprit. Ulric Calixte, après avoir mentionné le baptême du Yucatan (2), conclut à ce sujet ou bien que les sauvages de cette contrée tiraient leur origine d’un peuple chrétien, ou bien que Satan, en leur inspirant ces ablutions, a voulu singer le baptême de Dieu.
On a encore interprété d’une autre façon cette simultanéité d’un même rite religieux, qui témoigne non seulement de l’unité d’origine de la race humaine, mais aussi de la communauté primitive des traditions religieuses de cette race. Le culte, expression des rapports essentiels de l’homme avec Dieu, est aussi ancien que le monde; il y a donc eu un culte primitif indépendamment de celui qui a été réglé par Moïse, et nous en trouvons la preuve dans divers passages du Pentateuque. M. l'abbé Jalabert nous paraît avoir bien démontré (3) que les principaux éléments de ce culte primitif étaient l’eau, le sel, les cendres, l’encens, l'huile, le feu, le froment, le vin et les victimes désignées pour le sacrifice parmi des animaux de choix. Dès lors il n’est point surprenant que nous retrouvions les mêmes éléments chez toutes les religions de l’antiquité, parmi des peuples issus tous de la famille de Noé. L’ablution n'a-t-elle pas pu être établie primitivement par Dieu comme un moyen de purification spirituelle ? Quand Ézéchiel nous dit : « Au jour de la naïsssance, tu n’as pas été lavé d’eau, tu nas pas reçu le sel pour le salut (xvr, 4), » ne ferait-il pas allusion à ce baptême primitif dont Moïse n’a pas plus parlé que de tout ce qui concerne la religion des premiers temps ?
Sans vouloir contester la valeur des deux explications que nous venons d’ exposer, il en est une autre qui nous satisfait davantage, en ce sens qu’elle prend pour base un fait historique incontesté. Ces ablutions, que nous retrouvons partout, sont une conséquence de la croyance universelle à une déchéance primitive qui a infecté toute la race humaine, et à une purification qui devait effacer la tache originelle.
(1) Archæol., t. IV, p. 52.
(2) Disput. de Bapt., c. xurv.
(3) Le Catholicisme avant Jésus-Christ, t. 1, p, 253.