LIVRE I. — PROLÉGOMÈNES
L] pas encore séparé d'Israël, c'est, comme il va le dire lui-même, pour
accomplir toute justice, c'est-à-dire pour se conformer à la volonté de Dieu ; c'est pour donner à la justice de ce baptême un caractère d’initiation divine ; c’est pour se manifester publiquement comme le Messie. Jésus, qui est la source et la plénitude de la grâce baptismale, se soumet au rite de saint Jean, non pour sepurifier, mais pour nous purifier nous-mêmes. Par là il approuve publiquement l'institution du Précurseur et nous révèle celle qui doit véritablement effacer le péché. Par cet abaissement volontaire et immérité, il nous apprend que, quelque saint qu’on soit, on ne doit point considérer le baptême comme une œuvre facultative ou une grâce de surérogation. Il va laver les iniquités du monde dans le Jourdain, y noyer le vieil homme, y briser la tête de l'antique serpent ; il va sanctifier les eaux par le contact de sa chair virginale et leur communiquer une puissance régénératrice. Tel est le langage des Pères (1) qui, eux aussi, se sont posé cette question et qui ont vu dans la scène du Jourdain un incomparable exemple d'humilité.-« Pourquoi nous étonner, dit saint Jean Chrysostome (2), de ce que le Sauveur qui a bien voulu demeurer neuf mois dans le sein d’une vierge pour en sortir revêtu de notre nature, qui, par amour pour nous, s’est soumis aux soufflets, aux tourments de la croix et à tant d’autres supplices, ait voulu s’humilier devant son serviteur et recevoir le baptème en se mêlant à la foule des esclaves du péché ? Ce qui doit nous surprendre, c'est que Dieu n’ait pas dédaigné de se faire homme; car le premier abaissement entraînait tous les autres. »
Verset 14. — « Mais Jean se défendait de baptiser Jésus, disant : « C’est moi qui devrais recevoir de vous le baptème; et vous venez à moi. » |
D'un autre côté, nous lisons dans l Évangile selon saint Jean : «Voici le témoignage que rendit Jean-Baptiste : Jai vu, dit-il, l'Esprit descendre du ciel sous la figure d’une colombe et il s’est arrêté sur lui. Je ne savais pas que ce fût lui ; mais Celui qui m'a envoyé pour donner le baptême d’eau m'a dit: Celui sur qui vous verrez que l'Esprit- Saint descendra et s'arrêtera, c'est lui qui donne le baptême de l'Esprit-Saint. J’ai vu cela moi-même, et j'ai rendu témoignage que c’est là le Fils de Dieu. » (1, 32-34.)
(1) Ambr., in Luc., n. 83; Hieron., in Matth, c. ur; August., in Johan., tr. V,c. 1; Chromat., in Matth., c. 111; Anselm., ibid, (2) Serm. XII in Matth.
Ainsi, dans le premier récit, Jean paraît reconnaître aussitôt Jésus pour le Messie, et, dans le second, il déclare ne lavoir reconnu comme tel que par la descente du Saint-Esprit. Le docteur Strauss en conclut que Jésus et Jean s'étaient concertés depuis longtemps ensemble, mais que, devant le public, ils voulaient paraître étrangers l’un à l’autre, pour donner plus d’autorité à leurs témoignages réciproques (1). La contradiction prétendue entre saint Matthieu et saint Jean vient de ce que le premier parle de la connaissance personnelle qui a existé entre Jésus et Jean-Baptiste, tandis que les paroles du second se rapportent à Jésus considéré comme Messie. « Et pour distinguer ici, dit M. Mayer (2), la connaissance reposant sur des données humaines, telle que Jean l’avait reçue de ses parents (Luc, 1, 41), de la certitude reposant sur une révélation divine, il avait été montré à Jean, au moment de sa mission, que la personne du Messie lui serait révélée par le Saint-Esprit qui, en effet, se manifesta au baptême de Jésus (Jean, 1, 33). Avant ce moment, sa connaissance de Jésus n'était pas une certitude absolue, ctil pouvait, dans un sens relatif, dire qu'il ne connaissait pas le Messie. Mais à partir du moment où cette révélation eut lieu, la prédication de Jean annonça le Sauveur, manifesté dans la personne de Jésus, et bientôt après il lui amena ses premiers disciples. »
M. labbé Dehaut donne une explication quelque peu différente. « La conciliation de ces deux textes, dit-il, n’est pas difficile; il suffit de supposer que saint Jean qui possédait l'esprit prophétique fut, à l'aspect de Jésus-Christ, éclairé d’une lumière intérieure et surnaturelle, qui lui fit connaître que Jésus-Christ était véritablement le Messie qu’il attendait. Mais il convenait que cette conviction intérieure et confuse encore, peut-être, fût scellée et confirmée extérieurement par le signe promis, et c’est à ce signe extérieur que saint Jean-Baptiste devait naturellement en appeler dans le témoignage qu’il rend à Jésus plutôt qu’à la conviction intérieure qu’il éprouva à la première vue du Sauveur. »
Verset 15.— « Jésus répondit à Jean : Laissez-moi faire maintenant : car il est à propos que nous accomplissions ainsi toute justice. Après cela, Jean ne fit plus de résistance. »
Le mot yustice signifie ici, comme ailleurs, l’expression positive de la volonté de Dieu. Jean l’accomplissait en baptisant le Messie, encore
(1) Vie de Jésus, 2e section, c. 1, 2 44 et 45. (2) Article Jean-Baptiste dans le Dict. encycl. de Th£ol. cath.