LIVRE I. — PROLÉGOMÈNES
D’après ces livres sacrés et les récits de divers voyageurs, les croyances des Mendaïtes sont un singulier mélange d'idées chrétiennes, persanes et chaldéennes. Selon eux, saint Jean (Jahia) naquit d'Élisabeth par l’opération du Saint-Esprit ; il a fondé la religion nazoréenne par l'institution du baptême, en prêchant pendant quarante-deux ans sur les bords du Jourdain, et après avoir écrit les livres sacrés qu'il légua aux ancêtres des Mendaïites, il monta au ciel. Le vrai disciple de saint Jean est à l'abri des tentations du Génie du monde, des premiers-nés de ce Génie et du Messie qu’il envoya pour perdre les âmes, pour établir un autre baptême que celui de Jean et allumer un feu qui devait consumer les Nazoréens. Le Révérend Père Damien, dans le journal des Missions catholiques (décembre 1873), a donné d’intéressants détails sur cette sorte de gnostiques qui refusent à Jésus la divinité, tout en lui reconnaissant la qualité de Messie : « Jésus, Fils de Marie, et cousin de Jean, disent les Soubbas, vint à Jean pour être baptisé (lavé de ses péchés). Donc il est moins grand que Jean. Jésus cependant n’en est pas moins un grand prophète, et c'est le véritable Messie envoyé de Dieu. Il n’est pas mort ; mais, n'ayant pu accomplir sa mission dans son premier avènement, les temps n'étant pas favorables, il reviendra sur la terre une seconde fois. Alors il sera comme un monarque puissant qui régnera sur les Soubbas et les fera dominer avec lui sur toutes les nations de la terre. Les temps se préparent pour ce second avènement. »
En attendant, c’est Jean qui est leur guide. C'est à lui qu’a été révélé le livre de la vérité. Ce livre, venu du ciel, fut apporté d’abord à Adam. Mais ensuite, perdu, disparu de dessus la terre, à cause de la malice des hommes, il fut révélé de nouveau à Jean-Baptiste. Depuis, perdu derechef, ce livre ne sera retrouvé, sans doute, qu’à l’époque du second avènement du Messie, lequel fera revivre la vérité sur la terre.
« Les Soubbas racontent que ce livre primitif est enfermé dans une chambre d'une mosquée de Damas, d’où il est impossible de le retirer. Toutes les fois que quelque Soubba s’est hasardé à vouloir l'enlever, la ville de Damas a été ébranlée par un tremblement de terre. Cette tradition, toute fabuleuse qu'elle est, n’a-t-elle pas un certain poids pour prouver que les Soubbas sont originaires de la Syrie et non de l'Arabie-Heureuse, comme le prétend Assemani? N'est-elle pas une réminiscence de ces temps où les Musulmans chassèrent les Soubbas de la Syrie, détruisirent leurs églises et brûülèrent leurs livres ? »
Les Mendaites célèbrent au mois de juin une fête de cinq jours, appe-
lée Haiïd Pegnia, pendant laquelle chaque fidèle doit, au moyen d'un nouveau baptème pris dans une rivière, purifier les fautes qu’il a commises. Quant à celui des enfants, il s'opère de la manière suivante, d'après le voyageur Tavernier (1) : « Ils portent l'enfant à l’église, où se trouve un évêque qui lit quelques prières sur la tête de l’enfant, et de là ils le portent à la rivière, accompagné d'hommes et de femmes qui entrent dans l’eau avec l’évêque jusqu'aux genoux. Alors l’évêque lit derechef quelques prières dans un livre qu'il a entre les mains, après quoi il arrose l'enfant trois fois d'eau, répétant à chaque fois ces paroles : Beesme brad er-Rahi, Kaddemin, Akreri, Menhal al iginnet All: Koulli Kralek, c'est-à-dire : Au nom du Seigneur, premier et dernier du monde et du paradis, le plus haut créateur de toutes choses. Ensuite l'évêque recommence à lire quelque chose dans son livre, pendant que le parrain plonge l’enfant dans l’eau et le retire aussitôt ; et enfin ils s’en vont tous ensemble dans la maison du père de l’enfant, où d’ordinaire le festin est préparé. Quand on leur dit que la forme de leur baptême n’est pas suffisante, parce que les trois Personnes divines n’y sont pas nommées, ils se défendent fort mal et n’apportent aucune bonne raison. Aussi n’ont-ils point de connaissance du mystère de la sainte Trinité; et ils tiennent seulement avec les Mahométans que Jésus-Christ est l’esprit et la parole du Père éternel. »
D’après ce même voyageur, les Chrétiens de saint Jean habitaient d'abord les rives du Jourdain. Les persécutions des Mahométans les auraient obligés de se réfugier dans la Mésopotamie, la Perse et l’Arabie. Fourmont (2), en constatant dans les doctrines nazoréennes des vestiges d'anciennes croyances chaldéennes, fait remonter jusqu’à Abraham la secte des Sabiens. Dom Calmet a cru qu’elle tirait son origine d’anciens disciples de Zoroastre qui auraient fait un informe mélange de leurs croyances primitives avec les pratiques judaïques, quelques dogmes chrétiens et les rêveries du Mahométisme. Assemani considère ces prétendus chrétiens comme de véritables païens qui ont emprunté quelques opinions des Manichéens, en y mêlant le culte de la croix et une vénération traditionnelle envers saint Jean. MM. Chwolsohn, Kunik et Ernest Renan (3) nous paraissent avoir établi l’identité des Mendaïtes avec la secte gnostique des Elchasaïtes, mentionnée
(1) Voyage en Turquie, etc., 2e édit, t. 1, p. 305. (2) Mém. de l’Ac. des inscr., t. XII, éd. in-4, p. 16. (3) Journal Asiatique, août et sept. 1855.