LIVRE III. — DE LA NÉCESSITÉ DU BAPTÊME
le même effet que le martyre, lorsqu'un obstacle insurmontable ne permet point d’administrer le baptême, et il cite comme exemple le bon larron qui ne mourut point pour rendre témoignage à Jésus-Christ, mais en punition de ses crimes, et à qui le Sauveur mourant promit le royaume éternel. Il est vrai qu'ailleurs (1) l'évêque d'Hippone atténue son affirmation en se demandant si le bon larron n’a pas été baptisé dans sa prison. Quoi qu’il en soit, l'exemple nous paraît peu démonstratif. Le bon larron a eu la contrition parfaite, mais rien ne prouve qu’elle ait été accompagnée du désir du baptême, qu’il ne connaissait sans doute pas; ce sacrement, d’ailleurs, n’était point encore obligatoire à cette époque.
C’est au xrr° siècle que fut réellement débattue la question du baptême de désir. Un écrivain anonyme en ayant contesté la valeur, saint Bernard, dans un traité qu’il adressa sous forme de lettre à Hugues de Saint-Victor, invoque à ce sujet les paroles de saint Ambroise et de saint Augustin. « Si la foi, dit-il (2), donne au martyre le privilège du baptême, pourquoi n’aurait-elle pas la même efficacité à elle seule aux yeux de celui qui n’a pas besoin de preuves extérieures pour connaître le fond du cœur ? Nous croyons donc que la foi seule, sans le secours du martyre et du baptême, quand elle est accompagnée d’une sincère conversion, sauve, au moment de la mort, celui qui ne peut recevoir, mais qui désire ardemment le baptême. »
Innocent III fut consulté par l’évêque de Crémone, afin de savoir si l’on pouvait prier pour un prêtre qui croyait avoir été baptisé, mais qui ne l'était pas, circonstance qu'on découvrit après sa mort. Le Pape répondit (3) que cet ecclésiastique, ayant persévéré dans la foi de l'Église, avait obtenu la rémission du péché originel et que par conséquent on pouvait offrir pour lui le saint sacrifice de la messe.
Cette croyance, accentuée par les théologiens du moyen âge (4), semble avoir été contredite par un certain nombre de Pères. S'ils s'étaient bornés à dire qu’il n’y a que deux baptêmes, celui de sang et celui d’eau, on pourrait supposer que par ce second terme ils entendaient le sacrement ## re vel in voto. Mais il est difficile de concilier certains textes positifs avec la doctrine qui est aujourd’hui universellement reçue.
(1) De Orig. anim, c. 1x; 1. IV Cont. Donat., c. xxu; Retract., 1. IL, €. xvut.
(2) Epist. LX XVII de Bapt., c.u.
(3) Epist. ad epise. Crem.
(4) P. Comestor, Serm. X XIV in Jacob; Petrus Bles., Serm. XXII de Trinit.; Thom., part. LL, q. 66, art. 13; Bonav., sent. IV, dist. IV, part. Nart ir, dire
Saint Grégoire de Nysse nous raconte (1) que, pendant le pillage de Comanes par les Scythes, un jeune homme nommé Archias sortit des murs de la ville pour mieux juger des forces des ennemis; il tomba entre leurs mains et fut percé de flèches. Sur le point de mourir sans avoir reçu le baptème, il criait de toutes ses forces : « Montagnes et forêts, baptisez-moi; arbres, rochers et fontaines, donnez-moi la grâce! » C'est en proférant ces paroles qu'il expira. Les habitants de Comanes, informés de ce triste événement, ajoute saint Grégoire, le déplorèrent plus que tous les autres désastres de la guerre. Cette désolation paraît montrer qu’on ne croyait pas à l'efficacité du désir, alors même qu'il était exprimé avec une si ardente énergie.
Était-ce seulement là un préjugé populaire? Il aurait été partagé par saint Grégoire de Nazianze; car il nous exprime ses anxiétés et la persuasion où il était de descendre aux enfers, alors que, n'ayant pas encore reçu le baptème, il fut assailli par une tempête qui menaçait de l'engloutir dans les flots (2). Ailleurs (3), il ne place pas en enfer, mais il exclut du Ciel le catéchumène qui, non point par négligence, mais par une circonstance indépendante de sa volonté, meurt sans avoir reçu le baptême auquel il aspirait. On a voulu supposer que ceux dont parle ici saint Grégoire n'avaient pas un désir inspiré par la charité parfaite. Mais le texte ne se prête nullement à cette interprétation, et son sens d’ailleurs a été parfaitement fixé par le commentateur Nicœætas.
Saint Cyrille de Jérusalem est tout aussi explicite. Il nous dit (4) que celui dont la vie est vertueuse (ce qui suppose le désir du sacrement) ne peut point parvenir à la vie éternelle sans recevoir le baptème, et il s'appuie sur l'exemple de Corneille qui, bien que justifié par ses aumônes et ses prières, dut se soumettre à la régénération par l’eau. « Aucun catéchumène, dit Gennade (5), quelque plein de bonnes œuvres qu’il soit, ne peut sans le baptème conquérir la vie éternelle, à moins qu’il ne soit lavé du péché par le martyre qui, seul, peut tenir lieu du sacrement. » Le diacre Ferrand demandait à saint Fulgence, évêque de Ruspe, ce qu’il serait advenu d’un catéchumène éthiopien, ayant déjà passé par toutes les épreuves, s’il était mort immédiatement avant d’avoir reçu le baptême; tout ce qu’il avait fait pour s’y préparer
(1) Orat. in differ. bapt.
(2) Carm. de vita sua.
(3) Orat. XI.
(4) Cat TITI, no; Cat XIII, me 2x.
(5) De Dogm. Eccl., c. Lxxiv.