LIVRE IV.— DE LA MATIÈRE DU SACREMENT DE BAPTÈME
monies de la grâce et de la nature dans les fonctions purificatrices de l’eau qui lave les âmes aussi bien que les corps. A cette frappante analogie, qui n’a point échappé aux philosophes et aux poètes de l’antiquité, ils en ajoutent d’autres qui sont exclusivement propres au Christianisme. Saint Grégoire de Nysse nous dit (1) que l’eau a été choisie pour nous régénérer, parce qu’étant l’élément qui s’amalgame le mieux avec la terre, nous nous ensevelissons pour ainsi dire dans l’eau, comme le Sauveur fut enseveli dans le sein de la terre. D’après Algerus (2), l'eau ayant la vertu naturelle de rafraïchir et de blanchir, c’est elle qui devait être appelée, dans le baptême, à calmer les ardeurs futures de la concupiscence et à nous rendre la blancheur de l'innocence. Sicard, évêque de Crémone, ajoute (3) que de même que l’eau naturelle étanche la soif, ainsi l’eau baptismale nous peut abreuver à la source éternelle de vie; que de même que l’eau reflète les traits de celui qui la regarde, ainsi l’eau baptismale ravive en nous l’image de Dieu, effacée ou du moins ternie par le péché. D’autres écrivains du moyen âge (4) ont fait aussi remarquer que l’eau naturelle féconde la terre, comme l’eau baptismale féconde l’âme en y déposant les germes de toutes les vertus; que l’eau naturelle est la condition essentielle de la croissance des plantes, comme l’eau baptismale est le principe de notre développement spirituel.
Quelques théologiens ont été plus loin et ont cru que l’eau concourait, non pas seulement d’une manière symbolique, mais instrumentalement à l’efficacité de l’action baptismale. « Il est possible, dit M. Frédéric Pilgram (5), il est même vraisemblabie que les prescriptions positives de Dieu d’avoir à employer telle ou telle matière pour les sacrements reposent sur des rapports intimes entre le substrat métaphysique de ces matières et l'essence et l'efficacité du sacrement. Nous estimons même que ce rapport intime des matières aux actions n’est point seulement symbolique, mais qu’il est encore réel, en sorte que, par exemple, la qualité intime de l’eau concourt instrumentalement à l'efficacité de l’action du baptême. Il n'en faut pas moins concevoir le rôle de la matière comme simplement médiat, comme subordonné
(x) Orat. de Bapt.
(2) De Sacram., 1. III, c- 1v.
(3) Mitrale, 1. VI, c. xrv.
(4) Abœl., Epit., c. 28; Alex. Halens., part. [V, quæst. IT, memb. IIT, art. 2; Thom. part. IL, quæst. LXVI, art. 3, sent. 4.
(5) Physiologie de l'Eglise, c. xxvir.
er ] Pa
à l’action, toutes ces matières sensibles, l’eau, l’huile, etc., n’agissant sacramentalement que comme véhicule et canal de l’action. Elles sont en quelque sorte un milieu extérieur dans lequel les actions et les effets intérieurs de Dieu se corporifient en s’accomplissant. »
Quoi qu'il en soit de cette opinion, il est certain que c’est l’idée symbolique qui apparaît presque exclusivement dans les comparaisons des théologiens anciens et modernes, et cette préoccupation est si vive qu’elle a entraîné parfois de fâcheuses exagérations; c’est ainsi qu’un janséniste, l'abbé Pelvert, a condamné l’usage de l’eau tiédie, dans le baptême, parce qu'’alors elle n’exprimerait plus la qualité réfrigérante du sacrement à l'égard de la concupiscence. Cette chimérique appréhension n’a pas empêché le rituel romain et divers synodes (1) de permettre de faire chauffer-.un peu d’eau naturelle pour l’infuser dans l’eau bénite, dans les cas où l’eau froide pourrait être nuisible à la santé de l'enfant qu’on baptise. Le plus ancien témoignage de cette coutume nous est fourni par saint Zénon, évêque de Vérone, au 1v° siècle (2). Le moyen Âge nous en a laissé des preuves irrévocables dans ces cheminées qui étaient construites près des fonts baptismaux, comme on en voit à Notre-Dame de Montpellier, dans les églises de Creil et de Montataire (Oise), etc.
Il ÿ a une cinquantaine d'années, MM. Villermé et Milne-Edwards appelèrent l'attention des Chambres et des corps académiques sur l’influence que pouvait avoir l’eau froide sur le front des enfants nouveaunés, c’est-à-dire sur une partie qui, n'étant pas encore suffisamment ossifiée, ne peut point garantir assez le cerveau d’une impression douloureuse et parfois nuisible. À cette occasion, M. Barthe, ministre des cultes, adressa à l’épiscopat français la circulaire suivante, datée du r4 janvier 1831 :
« Monseigneur, l’administration du baptême aux enfants nouveau- « nés exige, de la part des ministres des cultes, des précautions parti- « culières qu’on ne saurait négliger sans les plus graves inconvénients. « Au jugement des gens de l’art, une subite impression d’eau froide, « versée sur des organes encore si délicats, peut devenir mortelle, et « l’expérience a malheureusement prouvé la réalité de ces dangers. On « fait assez généralement usage d’eau tiède dans cette cérémonie, mais
(1) Synode de Bamberg (1491), Ordonnances syn. de Grenoble (1690), etc. (2) Aqua viva Spiritu Sancto et igne dulcissimo temperata, blando murmure jam vos invitat. (Lib. II, tract. XXXV.)