LIVRE XII. — DES PARRAINS ET MARRAINES D (À
arrêt, qu'une génisse d’une grandeur et d’une force extraordinaires vint près de lui, se dressa et posa ses cornes sous les pieds du pauvre vieillard, qui fut ainsi soutenu trois jours , sans éprouver aucune douleur. A la fin du troisième, il entendit près de lui des passants qui s’entretenaient ensemble, et il se mit à crier de toutes ses forces, en les priant de venir promptement le mettre à terre. Ceux-ci, en entendant sa voix, s’imaginèrent d’abord que c'était une illusion du démon. Enfin, émus par ses cris redoublés et par l'assurance qu’il leur donnait qu'il était encore vivant, ils vinrent vers lui, le délièrent et le mirent à terre. Quand il fut de retour à la ville, on lui fit des questions sur ce qu’il avait éprouvé pendant qu’il était ainsi suspendu au gibet, et voici sa réponse: « Quand j'étais plus jeune, dit-il, quoique déjà « marié, je tins avec ma femme, sur les fonts de baptême, un filleul « qu’on nous avait proposé. Nous consultâmes nos petits moyens pour « lui faire quelque présent, et nous convînmes de lui donner un veau ; « nous n’en avions qu’un et nous le tenions de la libéralité de notre « mère. Il y a trois jours, quand on m’eut pendu, tout à coup ce veau « m'apparut, mais il était bien plus grand que les autres veaux ne le « sont d'ordinaire. Il enfla son corps, dressa la tête, mit doucement ses « cornes sous mes pieds, et il m'a ainsi soutenu tout le temps que je « suis resté pendu. » — Sur le récit de cet homme si miraculeusement sauvé de la mort, on s’empressa depuis, dans les environs, de donner, à son exemple, des veaux pour les enfants que l’on tenait sur les fonts de baptême. »
C'est dans les baptêmes princiers que se déploie surtout le luxe des générosités. Charles-Quint reçut à son baptême, de Charles de Croy, prince de Chimay, une conque d'argent; de son second parrain, Jean de Berry, une épée à poignée d’or ; de Marguerite d'York, une coupe d’or, pleine de pierres précieuses; de Marguerite d'Autriche, sa seconde marraine, une aiguière d’or, pleine de perles. Charles, comte de Charolais, reçut, à son baptême, l'investiture de la Toison d’or. Louis XIII, tenant sur les fonts le petit-fils de Nicolas Brulard, chancelier de France, lui donna le marquisat de Sillery.
Les adultes, quand ils étaient baptisés, témoignaient leur reconnaissance envers Dieu, par les largesses qu'ils faisaient à l’église et aux pauvres (r). C’est après avoir été baptisé par lapôtre saint Jean que Myron lui offrit toute sa fortune pour être distribuée aux indigents.
(1) Greg. Naz., Serm. CCLIX.
Les exemples de Constantin, de Théodose, de Clovis, montrent combien les rois tenaient à faire d’amples largesses à l’occasion de leur baptème. Aujourd’hui, dans les riches familles, ce sont les parents qui, au nom du nouveau-né, répandent de généreuses aumônes et donnent surtout des secours et des vêtements aux pauvres accouchées.
Les cadeaux de baptême ont souvent donné lieu à des excès et à des actes que l'Église s’est efforcée de réprimer. Les obligations des parrains devenant trop onéreuses, en raison des sacrifices que l’usage leur imposait, on trouvait difficilement des fidèles qui voulussent remplir ces fonctions, ou bien, dans un but cupide, on les choisissait exclusivement dans les classes riches, sans se préoccuper de leur foi ni de leur moralité.
Un concile tenu à l’Isle, près d'Avignon, en 1288, défend aux parrains de donner rien autre chose à leur filleul que le vêtement blanc du néophyte. Saint Charles Borromée, le Rituel de Grégoire XIII, PAssemblée générale du clergé tenue à Melun (1570), le concile de Narbonne (1609), etc., défendent aux parrains de rien donner à l’enfant ni à ses parents, si ce n’est dans les cas d’indigence. En faisant la même prescription, le synode de Saint-Omer (1583) mentionne la persuasion où étaient certains parrains de la Flandre, qu’en faisant un cadeau pour l'éducation de l'enfant, ils se libéraient de toute obligation morale à son égard. ,
En France, les usages varient suivant les provinces. Voici ce qui se pratique le plus habituellement dans les classes aisées. La marraine donne à l’accouchée une layette pour l'enfant, ou bien tout ou partie de la toilette du baptême, robe, pelisse et chrémeau (bonnet). Le parrain, selon son rang et sa fortune, fait à l’accouchée un cadeau : c'est ordinairement un bijou ; il offre à sa commère de six à douze paires de gants blancs, dans une boîte plus ou moins riche, un bouquet et des boîtes de dragées en quantité suffisante pour qu’elle puisse en distribuer à toutes ses amies. On y ajoute parfois un bijou ; mais une jeune fille bien élevée n’en accepte pas d’un parrain célibataire; à Paris, du moins, ce serait, en quelque sorte, prendre à son égard une espèce d'engagement. Le parrain se charge seul des frais d'église. Dans la plupart des diocèses, il n’est rien dû à l’ecclésiastique qui baptise, ni à la fabrique. Cependant, l’usage veut que le parrain, après la cérénone remette au prêtre, dans une boîte de dragées, soit une pièce d'argent, soit une pièce d’or. Le bedeau, le suisse, les sonneurs, les enfants de chœur, les pauvres groupés à la porte se croient le droit