LIVRE XIII. — DES NOMS DE BAPTÈME
deux côtés, sont un signe de l’alliance solennelle contractée avec Dieu. Mais ces comparaisons, tout ingénieuses et même toutes vraies qu’elles soient au point de vue dogmatique, ne peuvent rien changer aux données que nous fournit l’histoire, et, sur cette question d’origine comme sur beaucoup d’autres, nous sommes obligé de rejeter l'opinion communément adoptée.
Nous saurions encore moins adhérer à l'hypothèse qui fait dériver cette institution de l'exemple qu’aurait donné l’Apôtre des nations en changeant son nom de Saul en celui de Paul, alors qu’il fut baptisé par Ananie, l’un des soixante-dix disciples de Notre-Seigneur. Cette assertion du pape Damase, ou du moins d’un poème qui lui est attribué (1), se trouve démentie par les Actes mêmes des Apôtres ; le baptême de l’ancien persécuteur des Chrétiens est mentionné au chapitre 1x (v. 18), et l’'Apôtre des nations n’en reste pas moins désigné sous le nom de Saul jusqu’au chapitre xnr, où, pour la première fois, apparait celui de Paul (v. o et 13), vocable que les Juifs des premiers siècles avaient tellement en aversion qu'ils choisissaient souvent pour leurs enfants l’appellation qu'avait délaissée le grand Apôtre.
Mais quel fut le motif qui le détermina à cette substitution ? Ici les avis sont très partagés. Il ne faut point s’arrêter à celui de Buxtorf (2), s’imaginant que saint Paul se serait conformé à la superstitieuse idée des Juifs, auxquels la mutation de nom paraissait être un moyen matériel de justification. L'opinion la plus générale, émise d’ailleurs par saint Jérôme (3), est que l'Apôtre prit son second nom après avoir converti Sergius Paulus, proconsul de Chypre, à peu près dans le même esprit de joie triomphale qui fit adopter par Scipion le surnom d'Africain lorsqu'il eut soumis l’Afrique : ce serait pour cette raison que le nom de Paul n'apparaît qu’au chapitre xur des Actes des Apôtres (v. o et 13), là précisément où est rapportée la conversion du proconsul cypriote (v. 7 et 12). Toutefois, certains critiques (4) rejettent cette hypothèse, qui leur semble faire trop bon marché de l’humilité chrétienne, et supposent que Saul modifia son nom pour lui donner une assonance plus harmonieuse aux oreilles des Grecs et des
(1) Saulum baptizavit; mutato nomine Paulum eum appellavit. (Carm. VII, p. 225, edit. rom. 1754.)
(2) Præf. in Concordia Ebr.
(3) De Viris illust., v.
(4) Spanheim, Miscell. sacr., lib. II, diss. IT, n°3 ; Fassinius, De Ve. Christ, nominibus selectis, p. 139.
Romains qu’il devait évangéliser. Le texte de saint Luc (1) ne nous paraît pas indiquerun changement, mais une dualité de nom : Saul, qui s'appelait aussi Paul. Un grand nombre de Juifs portaient, en certaines circonstances, un nom plus ou moins modifié, où la racine sémitique subsistait sous une forme grecque ou romaine ; ainsi Josué devenait Jason, Joseph se changeait en Hégésippe. L’Apôtre des nations, né citoyen romain (xx, 27), a dû recevoir deux noms, l’un juif qui dérive de l’hébreu shaoul, désiré; l’autre romain, qui est une contraction de pusillus, petit. Il est tout naturel que saint Luc lui donne cette dernière appellation à partir du moment où s'ouvre la mission spéciale et personnelle du compagnon de saint Barnabé. Origène (2) a le premier formulé cette conjecture qui a été adoptée par saint Thomas (3) et, plus tard, par quelques éminents critiques (4). Quoi qu’il en soit d’ailleurs de ces interprétations, il n’en reste pas moins certain que saint Paul n’a point pris son second nom au baptême, et que par conséquent on ne saurait rattacher à l'exemple qu’il aurait donné l'usage des noms baptismaux.
Cette coutume, si lente à se généraliser dans le Christianisme, nous paraît être une conséquence éloignée de la nature même du baptême qui est une seconde naissance, une nouvelle vie, et qui, par là même, pouvait paraître comporter l’emprunt d’un nouveau nom. Le sacrement régénérateur nous affranchit des liens du péché, nous délivre de l'esclavage du démon; les premiers Chrétiens ont dû, naturellement, le comparer à l’affranchissement des esclaves qui prenaient un nom nouveau en conquérant leur liberté. Ces rapprochements, si fréquents dans les catéchèses, devaient déterminer un certain nombre d’esprits, d’une trempe logique, à l'adoption d'un vocable de nouvelle naissance et d’affranchissement religieux ; mais comme ce n’était là, après tout, qu'une induction métaphysique et que la Liturgie restait muette sur ce point, la plupart des Chrétiens conservèrent au baptême le nom qu’ils avaient reçu à leur naissance. Les exemples contraires, inspirés par une piété libre, se multiplièrent peu à peu ; mais cette coutume ne se généralisa qu’au x1 siècle, quand prévalut l’habitude de baptiser les enfants presque aussitôt après leur naissance. C’est alors surtout qu’on admit universellement qu’à cette faible créature entrant dans
(1) Saulus autem qui et Paulus... (xx, 0.)
(2) In cap. I, Epist. ad Romanos.
(3) Ibid.
(4) Grotius, Lighfoot, Moneta, l’abbé Crampon, ete,