LIVRE XIII. — DES NOMS DE BAPTÈME
Quand, par inadvertance, on a donné à un enfant un nom de sexe différent, on peut, d’après les théologiens catholiques, attendre l’époque de la confirmation pour lui en imposer un nouveau (1). Les casuistes protestants (2) veulent qu’en ce cas on reporte l’enfant au temple pour changer son vocable devant témoins. Mais là où les théologiens se trouvent le plus en désaccord, c’est dans l'hypothèse de l'ignorance ou du doute où l’on se trouve du sexe de l'enfant, dans les accouchements difficiles par exemple. Il faut lui donner un nom de saint, dit Vivaldus, parce que le masculin est le sexe le plus parfait ; un nom de saint etun nom de sainte, tout à la fois, comme font les Grecs, dit Gobat, pour que plus tard l’enfant garde celui qui appartiendra à son sexe. Mais supposons qu'on n'ait pas pris ce dernier parti, comment s’opérera le changement de vocable ? Il faut la permission de l’évêque, dit Soto ; seulement celle du curé, réplique Emmanuel Saa ; aucune, concluent Bonacina et Lacroix, puisqu'il n’y a à ce sujet aucune prescription positive. Aujourd’hui, du moins en France, la controverse n'aurait plus d'objet. On se contente de transcrire sur les registres de baptême la rectification de l’acte civil.
Les Rituels ne manquent pas d'engager les fidèles à célébrer spécialement la fête du saint dont ils portent lenom; mais, pour le plus grand nombre, ce n’est qu’une fête de famille, sans aucun caractère religieux. Beaucoup d’ailleurs se trouveraient fort embarrassés d'adresser leurs hommages à des personnages fictifs, dont les noms peuvent se rencontrer dans les calendriers d’almanachs, mais jamais dans les Annales hagiographiques : tel serait le cas de ceux qui s'appellent Agénor, Alcyme, Anaïs, Anica, Arthur, Coralie, Elvire, Estelle, Gustave, Horace, Irma, Læœtitia, Olga, Oscar, Palmyre, Roselinde, Zélanie, etc.
Il faut convenir que les Orientaux rendent, en général, un culte plus spécial et plus pratique que nous ne le faisons au saint dont ils portent le nom. En Russie, on ne se contente point de l'invoquer souvent, on donne à son image une place d'honneur au foyer domestique. En Grèce, la mère suspend au cou de son enfant, quand il est âgé de quinze à vingt mois, l'effigie de son patron, qu’il conservera pieusement jusqu’à la mort.
Parmi les catholiques qui tiennent à fêter leur patron, ilen est beaucoup qui se trompent de date, parce qu'ils se fient à celles qu’in-
(1) De Thou, Sacram. de Chartres (1580), fo 40. (2) Misler, Quæst. controv., fo 345.
diquent les calendriers usuels, où un grand nombre de saints sont placés à des époques tout à fait fantaisistes. Un modeste almanach de province, le Bonhomme Picard, publiépar M. Langlois, libraire-éditeur à Amiens, a opéré sur ce point une utile réforme dans l’ordre du calendrier et, de plus, à la place des noms de fantaisie, il a introduitun bon nombre de saints locaux qui peuvent faciliter le choix de noms de baptême peu répandus. A Rome, pour guider le choix des fidèles, on distribue, le 1° janvier, un livret intitulé : 2] santo ayvocato dell'anno.
Ce n’est point seulement l'autorité ecclésiastique qui s’est préoccupée de l'invasion des noms étrangers à l’Hagiographie; c’est aussi l’autorité civile.
En 1803, sur les représentations de M. de Boisgelin, archevêque de Tours, le gouvernement voulut arrêter cette tendance. Le conseiller d'État, chargé des Cultes, écrivit à ce prélat : « Le premier Consul a pensé qu’un tel abus ne pouvait subsister. Dans les registres de naïissance, on peut donner aux enfants tous les prénoms autorisés par la Loi portée sur cet objet dans la dernière session du Corps législatif. Mais, s’agit-il du baptême, on doit se conformer à la discipline de l'Église et ne pas donner aux enfants, lors de l'administration de ce sacrement, des prénoms que cette discipline n’avoue pas. »
Cette décision ne prévoyait point les inconvénients qui se manifestèrent plus tard. Des enfants reçurent, dans l’acte religieux qui consacrait leur naissance, des prénoms autres que ceux consignés dans les registres de l’état civil. Le conseiller d'État, chargé des Cultes, écrivit alors aux évêques : « Pour prévenir les désordres auxquels cette disparité pourrait donner lieu, il est essentiel que vous invitiez les curés et desservants de votre diocèse à faire entendre aux parents que l’intérêt de leurs enfants exige que leur existence soit constatée sans confusion et sans incertitude, et qu’ils doivent conséquemment veiller à ce que les prénoms qu’on leur donne à l’église soient conformes à ceux sous lesquels ils sont inscrits dans les registres de l’état civil, à moins que ces prénoms ne puissent être avoués par l’Église (1). »
Les Calvinistes, du moins un certain nombre d’entre eux, s’efforcèrent jadis d’exclure la plupart des noms de saints. Florimond de Rugmond nous donne à ce sujet les détails suivants (2): « Les Calvi.
(1) Mémoires hist, sur les affaires ecclés. de France pendant les premières années du XIXe siècle, t. I, p. 321.
(2) Hist. de l’hérésie de ce siècle, 1. VII, c. xr.