LIVRE XIII. — DES NOMS DE BAPTÈME
des Apôtres. Quoi qu’il en soit de l’authenticité de ces anecdotes, elles ne pourraient qu’expliquer certains faits particuliers et non point l’usage qui règne depuis le rx° ou tout au moins le x° siècle. Nous croyons avoir assigné à cette coutume sa véritable cause générale.
C'est le même motif qui a amené plusieurs congrégations à imposer un nom de religion à leurs nouveaux membres. Les saints Pères (1), d’ailleurs, avaient souvent comparé la rénovation spirituelle de la profession religieuse avec la régénération du baptême, et il était naturel d'emprunter à ce sacrement l’un de ses rites les plus apparents. Cette coutume surgit d'abord en Orient. Parmi les accusateurs de saint Athanase, figure le moine Achab, qui avait pris le nom de Jean. Edranus, en se faisant moine, choisit celui de Tife. On imposa celui d’Athanase à Alexis Comnène en le tonsurant malgré lui (2). En Occident, ce n’est qu’au xi1° siècle et surtout au xu° que prévalut cet usage monastique, mais seulement dans un certain nombred'instituts religieux. Beaucoup d’écrivains protestants (3) l’ont amèrement blâmé, comme s’il s'agissait là d’un mépris quelconque pour le nom sacré qu’impose le baptême. C’est également faute d’avoir compris le sens symbolique de cette mutation que certains érudits catholiques, comme Théophile Raynaud et Jean-Baptiste Thiers, se sont associés, dans une certaine mesure, à ces injustes récriminations. Là cheent où pourrait s’exercer légitimement la critique, c'est sur le choix de diverses appellations théologiques, assez fréquentes dans les congrégations modernes de femmes. On peut, en effet, trouver quelque peu étranges des noms tels que ceux-ci : la Mère du Verbe incarné, la Mère de l'Incarnation, la Sœur du Saint-Esprit, la Sœur du saint Enfant Jésus, Madame de la Conception, Madame du Saint-Sacrement, etc.
Nous avons dit que les évêques, dans leurs actes publics et leur correspondance privée, signent seulement de leur nom de baptême; nous devons ajouter ici qu’un certain nombre d’entre eux, depuis la fin du vi siècle jusqu’au commencement du xu°, abandonnèrent tout à la fois et leur nom de famille et leur nom de baptême; mais la plupart avaient été moines avant de monter sur un siège épiscopal. Ces mutations sont beaucoup plus fréquentes dans l’Église grecque, qui
(1) S. Bernard, De Præcept. et dispens., c. xvir.
(2) Catalan, Comm. ad Pontif., t. I, p. 266.
(3) J. Gerdessen, De nominis Mutatione, 1682; Fr. Krebs, De Mutatione nominum in professione religiosorum, 1719 ; B. Hoffmann, De Mutatione nominis baptismatis christiano
non libera, 1727.
impose un nouveau prénom à ceux qui sont honorés de la dignité sacerdotale,
Nous devons encore faire remarquer que le changement de nom a été parfois infligé comme un châtiment. Ainsi Procope (1) nous apprend que, sous le règne de Justinien, Jean de Cappadoce fut privé de tous ses emplois, qu’on l’ordonna prêtre malgré lui et qu’on lui imposa le nom de Pierre, pour le rendre comme étranger à son existence antérieure.
2° MUTATIONS INSPIRÉES PAR DES SENTIMENTS DE PIÉTÉ A L'ÉGARD D'UN SAINT, OU D’AFFECTION POUR UN PERSONNAGE MORT OU VIVANT, — Voici un certain nombre d’exemples de ces sortes de mutations.
Les patriarches d’Antioche, du rite jacobite, prenaient presque tous le nom d’Zonace, par vénération pour le saint martyr qui avait illustré leur siège épiscopal (2). Un des rédacteurs présumés de la Bulle d'or s’appelait Vinceslas ; il prit le nom de Carolus, parce qu'il avait passé sa jeunesse auprès de Charles le Bel (3).
Lancelotto Politi, par dévotion pour saint Ambroise et pour sainte Catherine, prit le nom d'Ambrogio Catarino, qu’il devait rendre si célèbre au concile de Trente. Un autre évêque du même concile, Taddeo Cucchi, se faisait appeler Jsidoro Clario.
A la prière du roi Emmanuel, Blaise d’Albuquerque quitta son nom
pour prendre celui d’Alphonse qu'avait porté son père, un des conquérants de l'Inde (4).
3° Morirs SUPERSTITIEUX. — Alors que les Lapons n'étaient pas encore complètement christianisés, ils donnaient un vocable hagiographique à leur enfant dans la cérémonie ecclésiastique ; puis, dans une espèce de baptême domestique fait à domicile, ils lui conféraient un second nom emprunté soit aux ancêtres, soit à la mythologie scandinave. Chaque fois que l'enfant venait à tomber malade, on lui donnait encore un autre baptême avec un nom nouveau, s’imaginant par là dépister les attaques des maladies et des contagions (5).
En Livonie, quand un enfant tombait malade dans les six premières semaines de sa naissance, on s’empressait de lui imposer un nouveau
(x) De Bello pers., 1. I, c. xv.
(2) Fr. Krebs, op. cit.
(3) Assemani, Bibl. orient., II, 400.
(4) Salverte, Essai, I, 347.
(5) Bertrand, Dict. des relig., I, 429.