LIVRE XIII. — DES NOMS DE BAPTÈME
religieuses qui nous ofirent ces répudiations de noms de baptême. En 1868, une secte nouvelle prit naissance à Atkarsk, ville du gouvernement de Saratov (Russie). Pour propager leurs croyances, ils descendirent le cours du Volga, se plongèrent dans ses ondes, et, à la suite de ce second baptême, ils prirent tous des noms nouveaux, pour mieux » se séparer de l’Église orthodoxe, Ces sectaires, sans prêtres et sans prières, s’appellent eux-mêmes les petits Chrétiens (1).
Il n’est pas besoin, au reste, d'aller si loin pour trouver de nombreux exemples de ces changements de noms inspirés par l'hostilité religieuse. Pendant notre période révolutionnaire, les Jacobins auraient rougi de continuer à porter ces vocables de saints, proscrits par le calendrier républicain, et que Millin, le futur antiquaire, appelait « les tyrans, les momies, les brigands et les imbéciles canonisés par Rome (2). » De même qu'ils donnaient à leurs enfants les noms ridicules dont nous avons parlé, ils prenaient pour eux ceux des héros des républiques de Rome et d'Athènes, comme Aristide, Épaminondas, Miltiade, Timoléon, Curtius, Mutius Scévola, Gracchus, Régulus, ou bien des personnages politiques du temps, comme Lafayette, Marat, ou bien encore des appellations patriotiques, comme Liberté, Égalité, Sans-culotte, Carmagnole, etc.; il y eut des femmes qui prirent les noms de Cythère, d'Egérie, Fulvie, Hébé, Livie, Lucrèce, etc.
Les grands pontifes de la Montagne conféraient des baptêmes civiques à ceux qui sollicitaient le changement officiel de leur prénom. Hébert imposa celui de Raison à une femme appelée Louise Bazincourt (3). Le député Couturier, en mission à Étampes, décréta que tous les individus nommés Zours s’appelleraient Sincère (4). Un vicaire de Notre-Dame-de-Lorette, Léonard Sauvage, déclara à la commune de Paris qu’il voulait désormais s'appeler Physitrophime, c’est-à-dire élève de la nature (5). Jean-Baptiste Clootz, qui se proclamait tantôt l'ennemi personnel de Jésus-Christ, tantôt l’orateur du genre humain, prit le nom d’Anacharsis. Nous supposons que c’est contre lui qu'est dirigé le trait final d’une pièce de vers composée en 1702 par Armand Charlemagne (6), satire bien médiocre dans la
1) Le Tour du Monde, XXII, 54.
) Annuaire du Républicain, an IL, p. 8.
3) Journal de la Montagne, 1 ventôse, an Il, p. 0. 4) Grégoire, op. cit., [, 154.
) Journal de la Montagne. ORNE
5) Poésies d'Armand Charlemagne : Les Débaptisés, p. 13.
forme, mais dont on nous permettra de citer un extrait, en faveur de ses bonnes intentions :
Allons, bravo! point de scrupule!
Débaptisons-nous, mes amis; S'appeler Jéan, Pierre ou Denis, Tenez, rien n’est plus ridicule...
Fi donc ! des Saints du Paradis!
Cela sent trop le vieux régime:
Ils furent trop prônés jadis
Pour avoir droit à notre estime, Qu’étaient-ils après tout? Oh! rien, Tout uniment des gens de bien,
Et chacun d’eux, dans $a manie, Poussait même la bonhomie Jusqu’à daigner être chrétien.
Vive la moderne méthode,
Les noms romains, les noms en us; Appelons-nous Quintus, Sextus :
Pour mieux encor être à la mode, Prenons pour patron saint Brutus, Arrängeonhs-nous, je suis commôde :
Aimez-YVous mieux finir en is/
Il en est tant que l’on renomme,
De tout siècle, de tout pays,
Héros, Diéu sait! h’importé comme; Il est clair, près d’Anacharsis
Que Jean-Baptiste est un pauvre homme.
Nous parlerons ailleurs de l’origine des noms pris à la confirmation (1); qu’il nous suüffise de dire ici que cesont ordinairement les mêmes noms qu’au baptême et, que lorsqu'on en prend un autre, c'est presque toujours le premier que l’on conserve dans l’usâge ordinaire de la vie. Par exemple, Christine, reine de Suède, continua à s'appeler ainsi, après qu'Alexandre VIT, en la confirmant, lui eut imposé le nom d'Alexandra. Parfois aussi, en cette occasion, il y a une véritable substitution de prénom, et c’est ce qu’autorisèrent les Statuts syÿnodaux de Chartres, en 1368 (2). Tantôt cette mutation est motivée par un sentiment de convenance, comme lorsque le cardinal de Verne, évêque de Ferrare, confirma sous le nom de Madeleine une jeune fille qui s’appelait Vénus (3) ; tantôt par une pieuse prédilection ; ainsi, les miracles opérés à Montreuil-sur-Mer par les reliques de sainte Austreberte
(1) Dans notre future Histoire du Sacrement de Confirmation. (2) D. Martène, Ver. mon., vi, 1361.
(3) Baruffaldo, Ad Rit, rom. comment,, n° 28.