LIVRE XIV. — RITES, CÉRÉMONIES ET COUTUMES
quoi les évêques d'Occident se croyaient quelquefois autorisés à exiger pour la délivrance des saintes huiles un prix assez élevé que motivaient les frais d'acquisition et de transport.
C’est vers le commencement du vi° siècle que, pour la confection du saint chrême, on commença à mêler à l’huile d'olive, du baume, symbole de la bonne odeur de Jésus-Christ et de la préservation de toute corruption morale. On le tira d'abord du lentisque(1}, arbre qui croissait en Syrie, en Afrique et en Grèce, et dont la résine porte le nom de mastic de Chio, manne du Liban. Plus tard et jusqu’au xvi° siècle, on le tira aussi du balsamier qui croît dans l'Arabie et la Judée. Quand les Espagnols eurent rapporté d'Amérique le baume du Pérou, les papes Paul III et Paul IV permirent d’en faire usage.
D’après ce que nous dit Brantôme (2), le populaire, en Périgord, s’imaginait que la substance du chrème se prenait dans l'oreille d’un dragon et qu’un chevalier de la maison de Bourdeille devait aller faire cette dangereuse capture au delà de Jérusalem.
Matthieu Pâris, en parlant des abus qui régnaient du temps de Guillaume le Conquérant (3), dit que les laïques, lorsqu'ils baptisaient en cas de nécessité et qu’ils n’avaient point à leur disposition d’huile sainte, la remplaçaient avec de la sécrétion des oreilles.
Dès le temps de saint Denys l’Aréopagite, les Orientaux ajoutaient à l’huile et au baume quelques herbes odoriférantes. Par la suite des temps, le nombre en augmenta et fut réglé par la liturgie. D’après le grand Eucologe grec, on doit composer le saint chrême avec les quarante substances suivantes : huile d’olive, baume de balsamier, bois de cet arbre, clous de girofle, jonc aromatique, cinnamome, fleurs de cinnamome, poivre gris, poivre blanc, poivre long, poivre de l'Inde, macre, gingembre, herbe à lait, sauge de montagne, safran, semence de romarin, ‘cabaret, bois d’aloès, noix de muscade, mastic, encens, ladanum provenant d’une plante appelée Zeda, jusquiane noire, styrax, musc, ambre, myrte, laurier, marjolaine, romarin et costum (4).
Les Russes suppriment quelques-uns de ces ingrédients et les rem-
(1) On croyait que c'était avec du bois de lentisque qu’on avait formé la partie de la croix où furent attachées les mains de Jésus-Christ. (Liturg. de S. Germain, év. de Paris, ap. D. Martène, Anecd., t. V.)
(2) Hommes illustres, t. IV, p. 153.
(3) Vita Willelm., anno 1074.
(4) Barraud, Notice sur les saintes huiles, p. 43.
placent par du vin blanc, du muscat, de la térébenthine de Venise, de l’huile essentielle de bergamote, des racines de violettes, du bois de Rhodes, de l'iris, du basilic, du serpolet, des fleurs d'oranger et de rosier, de la lavande, du benjoin, de la cannelle, etc. (1).
Les Syriens n’employaient qu’une dizaine de substances, d’un poids déterminé, et lesfaisaient bouillir pendant quatre heures au bain-marie.. Pendant cette cuisson, les Arméniens récitent des extraits des quatre Évangiles. Les Nestoriens du Malabar confectionnaient leur huile sainte avec des noix de coco.
Depuis la mission du P. Dandini, nonce du pape au Mont-Liban (1556), les Maronites ont adopté le mode latin pour la confection du saint chrème.
Plusieurs églises d'Orient, perpétuant une tradition apocryphe, prétendent que l'huile qu’employa Magdeleine pour parfumer les pieds du Sauveur, fut recueillie en partie par les disciples, distribuée par eux aux Églises qu’ils fondèrent, augmentée par celle qu'ils bénirent eux-mêmes, en sorte que le chrême dont on se sert aujourd’hui en. Orient serait encore, avec des additions successives, le chrème évangélique.
De la consécration des saintes huiles
D’après ce que nous dit le concile de Tolède, tenu en l’an 400 (2), nous devons conclure que, pendant les quatre premiers siècles, aucune époque spéciale n'était prescrite pour la consécration des saintes huiles. On dut la faire au fur et à mesure des besoins et surtout le jour même des grandes solennités baptismales, qui exigeaient l'emploi de beaucoup d’huile pour les nombreux néophytes qui devaient recevoir les onctions successives du baptême et de la confirmation.
Plus tard, alors que se multiplièrent les églises baptismales et qu’on dut les pourvoir en temps opportun des huiles nécessaires pour la bénédiction des fonts, on se trouva naturellement amené à avancer la cérémonie. Le concile de Meaux, en 843, défend aux évêques de
(1) Sabas, Sacristie patriarcale de Moscou, p. 50. (2) Certum est quod omni tempore licet chrisma conficere, c. xx.