LIVRE XIV. — RITES, CÉRÉMONIES ET COUTUMES
d'Antioche et d'Alexandrie restèrent investis, par l’usage, du droit de consacrer le saint chrême pour toute l'étendue de leurs patriarcats respectifs. Ces trois derniers finirent par partager ce privilège avec leurs suffragants, en raison de la difficulté de les réunir tous pour office du jeudi saint, et aussi à cause de l’embarras qu’occasionnait la consécration d’une si considérable quantité de saint chrême. Les - patriarches de Constantinople ont défendu et conservé leurs droits jusqu’à nos jours. L'un d’eux, au commencement du xmn° siècle, refusa de partager son privilège avec le primat de Bulgarie; mais quand ce dernier dignitaire, avec les Bulgares et les Valaques, se réunit, à l'Église romaine, il obtint du pape Innocent III, ainsi que tous les autres évêques de sa nation, la faculté de consacrer les saintes huiles suivant le rite latin.
« En Arménie, dit M. Léon Boré (1), le patriarche d'Eczmiazin avait seul le pouvoir de consacrer le saint chrême, et c'était là un des principaux attributs de sa puissance, comme aussi la source de ses “revenus, parce qu’il le distribuait aux autres Eglises dépendant de lui, moyennant une certaine somme d'argent. Depuis la séparation des patriarcats de Sis et d’Aghtamar, chaque chef de ces Églises particulières s’est arrogé la même puissance. »
Dans les Églises orientales, les simples prêtres bénissent l'huile des Catéchumènes et celle des infirmes ; ils procèdent ordinairement à cette cérémonie au moment même d’administrer le baptême et l'extrèmeonction. Le pape Clément XIII a sanctionné cette antique coutume dans sa lettre aux évêques d'Orient du rite latin (2).
Les Protestants, on le sait, n'emploient point le chrême dans l’administration des sacrements; mais les Anglicans en usent dans le - sacre des rois. C’est l'archevêque de Cantorbéry qui bénit solennelle- - ment le saint chrême, avec lequel il oint le roi ou la reine sur la tête, les épaules et le dos.
> Nous ne pouvons nous attarder ici à décrire toutes les cérémonies - de la consécration des saintes huiles. Elles ont d’ailleurs été parfaitement expliquées par D. Guéranger (3) et le chanoine Barraud (4). Nous nous bornerons à relater quelques particularités relatives aux rites pontificaux et à ceux de quelques Églises orientales.
(1) Univers pitt. Arménie, p. 135.
(2) Arcadius, de Concord, eccl. orient. et occ.,1. V, c. 1, p. 439. (3) Année liturgique, Semaine sainte, p. 401.
(4) Notice sur les saintes huiles, p. 29.
« Les Pontifes romains, dit le chevalier Moroni (1), faisaient les. bénédictions des saintes huiles avec pompe, comme nous l’indiquent les Ordo romains. Benoît XIII voulut faire revivre les anciennes coutumes. La cérémonie commençait à Saint-Thomas ou à Saint- Pancrace, quand les Papes habitaient le palais de Latran; ou à la basilique de Saint-Grégoire, si elle devait se faire dans la basilique du Vatican; ils étaient assistés par les évêques, les prêtres, les diacres et les divers ministres qui les accompagnaient aux fonctions saintes. On leur présentait les trois ampoules ou vases de verre, renfermant les saintes huiles; on quittait l'autel où la cérémonie avait eu lieu, et les portant en procession on se rendait à l’un ou à l’autre des autels de la basilique où le Pape devait célébrer les saints mystères. Les anciens Ordo font mention d’une quatrième ampoule contenant un vase d’or, dans lequel on gardait un pierre précieuse qui renfermait miraculeusement du sang du Sauveur. Pendant que le pontife faisait son homélie, les cardinaux-diacres, aidés de plusieurs sous-diacres, découvraient l'autel sacré dans lequel était cachée, pendant l’année, l’ampoule dont on vient de parler, et que le Pape portait lui-même pour la montrer au peuple qui la vénérait avec la plus grande piété. Il entrait ensuite dans le lieu le plus reculé du sanctuaire pour achever les saints mystères sur l'autel papal, afin d’imiter ainsi les rites de l'Ancien Testament qui permettaient aux seuls pontifes d’entrer dans le Saint des saints, une fois l’an. »
La Croze a prétendu (2) que les Arméniens considéraient la consécration du Myron comme un sacrement spécial, et il s'est surtout basé sur le passage suivant de Vardanès, docteur arménien du xmr° siècle : « Nous voyons des yeux du corps, dans l’Eucharistie, du pain et du vin et, par les yeux de la foi ou de l’entendement, nous y concevons le corps et le sang de Jésus-Christ, de même que dans le Myron nous ne voyons que de l’huile, mais par la foi nous y apercevons l'Esprit de Dieu. » Tout ce qu’on peut conclure de ce passage, c’est que l’auteur a fait une comparaison inexacte ; car tous les monuments liturgiques des Arméniens prouvent qu'ils ne considèrent la consécration du saint chrême que comme une cérémonie sainte, sans y attacher aucune idée sacramentelle de transsubstantiation.
(1) Hist. des Chapelles papales, Ile part., ch. x. (2) Hist. du Christian. dans les Indes, t. I, p. 308.