LIVRE XIV. — RITES, CÉRÉMONIES ET COUTUMES
Tournefort (1) donne les détails suivants sur la consécration du chrême par le patriarche arménien : « Ils le préparent depuis les vespres du dimanche des Rameaux, jusques à la messe du jeudi saint, laquelle ce jour-là se célèbre sur le grand vaisseau où l’on conserve cette liqueur. On n’employe ni bois ni charbon ordinaire pour faire bouillir la chaudière où on la prépare, et cette chaudière est plus grande que la marmite des Invalides. On la fait bouillir avec des bois bénits, et même avec tout ce qui a servi aux Églises, vieilles images, ornemens usez, livres déchirez et trop gras; tout est réservé pour cette cérémonie. Ce feu ne doit pas sentir trop bon, mais l'huile est parfumée par des herbes et par des drogues odoriférantes que l’on y mêle. Ce ne sont pas de petits clercs qui travaillent à cette merveilleuse composition; c’est le patriarche lui-même, vêtu pontificalement et assisté au moins de trois prélats en habits pontificaux, qui récitent tous ensemble des prières pendant toute la cérémonie. Le peuple en est plus frappé que de la présence réelle de Jésus-Christ, tant il est vrai que les hommes ne sont susceptibles que de choses sensibles. »
Voici, d’après M. Parchimandrite Sabas (2), comment se prépare aujourd’hui le saint chrême à Moscou : on commence dès la quatrième semaine de carême la préparation préliminaire de l'huile et du vin, avec infusion de plusieurs herbes odoriférantes. Mais ce n’est que le lundi de la semaine sainte que se fait la cuisson publique et solennelle dans l'appartement privé des patriarches. Le métropolitain ou un évêque qu'il a délégué bénit l’eau, asperge les ingrédients et fait verser dans des chaudières d’argent l'huile, le vin et un certain nombre d’aromes. Il allume lui-même le feu, et les diacres agitent le liquide, tandis que les prêtres lisent sans interruption les saints Évangiles : cette opération dure trois jours. Le mercredi soir, on ajoute les huiles aromatiques. Le jeudi, avant la lecture des Heures, le métropolitain, avec tout le clergé, se rend processionnellement à l'appartement privé des patriarches, et de là on porte les vases dans lesquels on a versé le liquide, dans le sanctuaire de la cathédrale de l’Assomption. Après l'Offertoire, le pontife bénit trois fois chacun des vases du signe de la croix, et consacre le saint chrême qui, après le service divin, est reporté solennellement au dépôt de la sacristie patriarcale, d’où il est distribué au fur et à mesure dans tous les diocèses, sur un permis exprès du Comptoir synodal de Moscou.
(1) Voyages, t. Il, p. 405.
(2) Sacristie patriarcale de Moscou, p. 59.
Distribution des saintes huiles
Primitivement les curés recevaient les saintes huiles des mains mêmes de l'évêque; mais, quand les églises baptismales se furent multipliées, on reconnut la difficulté pour les curés éloignés de la ville épiscopale de quitter leur paroisse pendant les solennités de la semaine sainte, et l’on dut recourir à des délégués. Le quatrième concile de Carthage (308) veut que le pasteur aille chercher lui-même les saintes huiles, ou du moins qu’il les fasse prendre par le prêtre sacristain de son église, et non point par un jeune clerc. Le premier concile de Vaison (442) ne fait que tolérer la délégation d’un sous-diacre; « car il n’est pas honorable, y est-il dit, de commettre à des inférieurs des fonctions qui sont au-dessus de leur ordre. » Les conciles d'Auxerre (578) et de Worms (868), disent qu’on doit porter les saintes huiles avec le même respect que les reliques des saints. Un capitulaire de Louis le Débonnaire (816) nous laisse entendre qu'un prêtre désigné par l’évêque allait distribuer les saintes huiles aux églises éloignées de la cathédrale de plus de quatre ou cinq milles.
Le Rituel romain dit que le curé, autant que faire se pourra, doit recevoir les saintes huiles, non par l’entremise des laïques, mais ou par lsnene où par un autre prêtre ou tout au moins par un autre ministre de l’Église. Beaucoup de Rituels diocésains se montrent plus sévères et formulent une prescription absolue; la plupart interprètent l'expression de ministre de l'Église dans le sens restreint de diacre ou de sous-diacre.
Dès le x1° siècle, nous voyons l'évêque, l'archidiacre, le doyen du chapitre ou le chepcier distribuer, le jeudi saint, les saintes huiles, tantôt aux seuls archiprêtres, tantôt à tous les doyens ruraux, et ceuxci, dans le cours de la semaine de Pâques, en faire la distribution, dans leur église, à à tous les curés de leur circonscription. Tantôt cette répartition n'était accompagnée d’aucune cérémonie, tantôt elle se faisait comme aujourd’hui à lissue d’une messe chantée.