LIVRE XIV. — RITES, CÉRÉMONIES ET COUTUMES
disent que cette circonstance ne tient pas au sacrement, et qu’on ne lave les pieds qu’en signe d’hospitalité. Autre chose est d'exercer l’humilité, autre chose est d'opérer la sanctification. Si nous maintenons cet usage, si même je le crois nécessaire, ce n’est pas pour blâmer ceux qui ne le suivent pas, mais simplement pour justifier notre méthode. Je souhaite de me conformer en tout à l’Église romaine ; toutefois, nous avons aussi nos maximes et nos libertés : ailleurs, on fait bien d’agir comme on le fait; nous, nous faisons bien de nous en tenir à nos usages. »
On a prétendu que saint Ambroise était l’instituteur de ce rite ; mais les paroles que nous venons de citer indiquent assez une coutume traditionnelle, dont nous ne trouvons pas de traces, il est vrai, aux époques antérieures.
L'archevêque de Milan explique ainsi la signification de cette cérémonte. Après avoir parlé de la résistance qu'opposa d’abord le prince des apôtres à la proposition de Notre-Seigneur de lui laver les pieds, « Pierre était pur, ajoute-t-il, mais il devait néanmoins laver la plante de ses pieds, car il avait hérité du péché de notre premier père qui se laissa tromper par le démon; c'est pourquoi on lui lave les pieds pour lui ôter les péchés héréditaires, car nos premiers péchés sont remis par le baptême (1). » Ces paroles ont été diversement interprétées. Selon les uns (2), saint Ambroise aurait considéré le lavement des pieds comme un véritable sacrement qui efface le péché originel. Il ne peut pas en être ainsi, puisque Pierre, ayant été circoncis, n'avait plus le péché héréditaire. Selon d’autres (3), l'archevêque de Milan aurait vu dans ce rite une figure de la confirmation qui fortifie contre la concupiscence, funeste héritage de la faute adamique. Nous croyons que par peccata heredilaria, il faut entendre les mauvaises inclinations qui dérivent du péché héréditaire et principalement l’orgueil. Dans la pensée de saint Ambroise, le lavement des pieds après le baptême est imité de celui dont furent favorisés les apôtres ; il a pour but de diminuer la concupiscence, que le baptême n'éteint pas.
L'auteur d’un sermon sur le Pedilapium, inséré dans les œuvres de saint Cyprien, voit dans cette cérémonie l’image de la pénitence à laquelle doivent recourir les baptisés, quand ils ont perdu l’innocence
(1) « Planta Petri abluitur ut hæreditaria peccata tollantur; nostra enim propria per baptismum relaxantur. » (De Myst., c, vi.)
(2) Hug. a S. Vict., in Johan. XIII; Collect. antiq. liturg., t. Il, de Mandato, p. 216,
(3) Maldonat., in cap. XIIT Johan,
du baptême. Ce n’est plus cette ablution complète qui a effacé tout à la fois le péché originel et les péchés actuels ; c’est une ablution pars tielle, celle des ste qui sont en contact avec 1 boue du chemin, c’està-dire avec les souillures du monde et de la vie. Pour saint Maxime de Turin (1), ce rite est une leçon d’humilité et de charité; pour Bède (2) et saint Bernard (3), c'est une prescription symbolique de purification morale. Enfin quelques érudits (4) ont reconnu dans cette cérémonie une préparation immédiate à la sainte communion, en souvenir de ce que fit le Sauveur à ses apôtres avant la Cène.
Nous avons vu que saint Ambroise constate que le lavement des pieds n’était point pratiqué à Rome, peut-être à cause de l’affluence des Catéchumènes et, conséquemment, du temps qu’aurait exigé cette cérémonie : Azevedo (5) suppose qu’elle y a pu exister primitivement et qu’on l'aurait supprimée pour ne point paraître favoriser l'erreur des hérétiques qui voyaient là un rite essentiel du baptême, un véritable sacrement établi pour la rémission des péchés ; c’est ce que devait s’imaginer plus tard la secte d'Anabaptistes qui prenait le nom de Ponodiptræ (6).
C’est peut-être pour cette raison, ou bien pour se conformer à la liturgie romaine, que le concile espagnol d’Elvire abolit cet usage, en prescrivant aux prêtres et aux clercs de ne plus laver les pieds dorénavant à ceux qui reçoivent le baptême (7).
Dans le Missel gothique et le Sacramentaire gallican (8), on trouve cette prière ad lavandos pedes : « Je vous lave les pieds comme Notre- Seigneur Jésus-Christ a fait à ses disciples ; agissez de même envers les hôtes et les étrangers pour que vous ayez la vie éternelle. »
Hugues de Saint-Victor nous dit (9) que cette coutume persévérait de son temps dans quelques églises. Il est certain qu’elle n'avait pas encore disparu à Milan, puisque Bérold, qui rédigea, en r130, le Cérémonial qu’a édité Muratori, nous donne les renseignements suivants.
1) De Baptism.
(2) Comm. sup. cap. XIII Johan.
(3) Serm. de Cœna Domini.
(4) D. Garzia Loaisa, Not. ad can. III conc. Toletani; Fr. Orlendi, Duplex lavacrum in cœna Domini, part. I, c. m1.
(5) De div. Ofic., p. ss
(6) Bayle, Dict. hist, Vo Anabaptistes.
(7) « Neque pedes eorum (qui baptizantur} lavandi sunt a sacerdotibus vel a clericis. » (Can. 48.) — On lit dans quelques manuscrits, sed a clericis. S'il fallait suivre cette leçon peu probable, il n’y aurait plus là qu’une question d’attribution.
(8) Mabillon, de Lit. gallic., p. 240.
(0) Elucid. in XIII cap. Johan.