‹ Histoire du schisme portugais dans les IndesChapitre 4 sur 34 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

DÉCADEüCE DE l,A PLtSSANCE POKTI'UAISE. — SUHE DE SON ACTION.

Tant d’iniquités n’étaieni pas restées impunies; la justice divine avait frappé le Portugal ; il avait perdu les domaines qu’il possédait aux Indes, sauf le petit district de Goa. Sa puissance s’était évanouie comme un rêve, et avait passé tout entière aux mains de compagnies de marchands (dix-septième siècle).

Dépouillés de toute influence politique, les rois qui portent le titre de très-fidèles ne purent plus donner aucun appui aux chrétientés des Indes et de la Chine ; dés lors leur patronage était détruit de

lait ; car, la protection active et elïicace étant la condition essentielle, la condition sine qua non du privilège, — le privilège cesse nécessairement lorsque la protection devient impossible.

Or, après que la puissance britannique eut pris sa prodigieuse extension dans la presqu’île hindoustanique, il était bien évident que, s’il eût convenu à l’Angleterre protestante de rompre les traités, s d’expulser les prêtres indo-portugais, ou même de porter des lois pénales contre tous les catholiques et d’établir l’hérésie dans le pays, le Portugal eût été hors d’état de s’y opposer ou d’accorder la moindre assistance à qui que ce fût,

(lependant la cour de Lisbonne s’attacha avec une ténacité désespérée à ce qui ne pouvait plus être qu’un souvenir, c’était un hochet qui flattait son orgueil ; c’était peut-^tre aussi, à ses yeux, une chance lointaine de conserver une sorte d’influence, de ressaisir la puissance, si jamais l’occasion s’en présentait, et d’entretenir des rapports intimes et suivis avec les indigènes.

Üe semblables considérations l’emportaient sur les intérêts sacrés de la religion. Le Portugal et ses agents civils et religieux n’avaient perdu que le

pouvoir de faire le bien ; celui de fomenter et d'entretenir le désordre, et d’entraver en tous lieux l’action des délégués du saint-siège lui était resté. Ainsi le droit de patronage, qui, en réalité, n’existait plus dans ce qui constitue son essence, était invoqué pour la ruine du christianisme et pour empêcher la réforme des Eglises orientales et la prédication de l’Evangile.

Mais le mal devait croître et s’étendre encore. La suppression de la compagnie de Jésus (1773) porta le coup le plus funeste aux missions des Indes. Depuis le temps de saint François-Xavier, cette compagnie illustre les avait toutes dirigées du cap Comorin au Krisna , sous la juridiction des archevêques et évê(|ues du pays, — Quand les Hollandais eurent enlevé Cochin aux Portugais, les Carmes déchaussés s’établirent à Vérapoly pour conserver les chrétientés du rit syriaque. A l’est et au nord les pères Jésuites furent remplaçés par les prêtres des missions étrangères de Pans; — aidés des fils de saint Ignace, qui s’empressèrent de s’associer à leurs travaux, ces prêlies adminislrèient les missions du Tenougous, du Carnate, du Mayssour, du Coemhatour, et même celles de Trichinapoly et

(lu Tanjaour. Manquant, quelques années plus tard, d’ouvriers évangéliques, ne pouvant s’en procurer en nombre suffisant et harcelés d’ailleurs par les émissaires de Goa et de Gochin, ils se retirèrent pour un temps du Naduré et du Coembatour.

Alors les missions de l’Inde méridionale tombèrent peu à peu aux mains du clergé indo-portugais. Maïla, Goa et Ck)chin y envoyèrent leurs prêtres, la première de ces villes du côté de l'est, les deux autres vers l’ouest.

A partir de cette époque la religion commença à languir et à disparaître des lieux où elle avait été florissante jadis ; des chrétientés qui comptaient dix à quinze mille membres demeurèrent sans pasteurs ; elles en voyaient un tous les quatre ou cinq ans au plus; la plupart des fidèles mouraient privés des secours de la religion.

Non-seulement on manquait de prêtres, mais la situation se compli(}uait encore par la décadence de plus en plus complète dans laquelle était tombé le clergé de l’ancienne métropole des Indes.

Les jKîuples de ces pays, accoutumés à voir des prêtres européens respectant leurs usages nationaux, prêchant la religion avec dignité dans les dihërents

idiomes, honorant leur ministère par toutes les vertus apostoliques, par le désintéressement et l’abstinence, par une sobriété, une gravité et une continence dignes des Sanniassi ‘ les plus parfaits, — ces peuples, disons-nous, furent étonnés et indignés lorsqu’on leur envoya en qualité de Gourous (prêtres) des Topa, c’est-à-dire des gens estimés sans caste par les Gentils*, et qui sont, en cette qualité, les objets du mépris le plus profond.

Les prêtres de Goa, il faut le reconnaître, justifiaient parfaitement ce sentiment par toute leur conduite. Ils n’apprenaient pas les langues des pays dans lesquels ils se trouvaient, ou ne les parlaient que comme leurs serviteurs parias, de sorte que les chrétientés qui les entouraient demeuraient absolument privées d’instruction religieuse, et que même les sacrements ne leur étaient plus administrés. De plus, ces prêtres grossiers, fiers d’être de Goa, la Rome

^ Pénitents hindous.

® Les Indiens, tout en méprisant nos usages, reconnaissent une caste aux purs Européens, mais ils ont horreur des hommes nés, comme la plupart des prêtres de boa, d’un Européen et d’une Indienne, car toujours ils la supposent une paria ou une femme chassée de sa caste ê cause de sa mauvaise conduite.

(le rindo, n'übservaieni point 1 etkjuelle si chère aux habitants de ces pays et se livraient sans retenue <à toutes leurs passions et aux excès les plus crapuleux. Us mangeaient publiquement tout ce qui répugne aux mœurs indiennes, ils s'adonnaient à l’ivrognerie et aux querelles les plus violentes, se battaient entre eux et suivaient leurs penchants les plus déréglés *.

‘ Il est nécessaire de citer ici quelques faits pour prouver que nous n’exagérons pas. Nous tenons nos renseignements d’un vicaire apostolique très-distingué. Nous allons laisser parler ce vénérable prélat. « A Séringapatain, du temps deTipou- Saïb, un prêtre goanais fut pris et mis au corps de garde une nuit qu’ivre, il parcourait les rues, armé d’un tison enflammé avec lequel il voulait, disait-il, incendier la ville. Il y en eut un autre qui, pris de vin également , poursuivait , armé d'un couteau, un des principaux chrétiens du lieu, auquel il prétendait couper les oreilles. Au Courg, on fut obligé d’en emporter un troisième, qui s'était enivré à une noce après avoir joué du violon. A Negapatam , deux prêtres goanais se battirent à coups de sabre ; il y en eut un qui mourut dans le Paighat la suite d’excès d’opium. M. Mottet , ancien missionnaire à Pondichéry , en découvrit un engagé comme maître de musique . dans les troupes anglaises ; à Trichinapoly , il s’en trouvait un qui avait femme et enfauts : il se lit protestant et finit par s’établir marchand de liqueurs fortes; à Gwalior, un prêtre goanais avait deux femmes : monseigneur Carlid’Agra le retira, mais il revint mourir à Calcutta dans la crapule. Il y en eut un qui fut amené en soutane devant le magistrat anglais, comme*

Les Indiens perdirent ainsi le respect profond, presque exagéré, qu’ils avaient accoutumé de rendre à leurs gourous. Ces pauvres gens, voyant des prêtres adonnés aux vices qu’ils évitent eux-mêmes avec grand soin, et témoins de leur excessive rapacité et de leur avarice sordide, n’eurent plus aucune confiance en eux *.

convaincu de vol. A Hyderabad et Sccundcrabad , un Goanais exerça, il y a quelques années, le saint ministère : il fut prouvé (|u’il n'avait jamais reçu l'ordre de la prêtrise; à Mangalore, un des plus renommés prêtres de Goa enleva une jeune personne d’une des premières familles du lieu. « Ab ! ajoute le « prélat , le. creiir est déchiré quand on vient adminish'er (1 les chrétientés oii les prêtres goauais ont passé quelque « temps; les’ infortunées victimes de leur incontinence en « divers genres sont là. A Calcutta, où je restai six semaines, je « rougis souvent des familiarités que je leur voyais prendre avec « de jeunes femmes. » Aussi les Anglais, et en général les Européens, ont le plus profond mépris pur ces clercs métis, ignorants et grossiers. Beaucoup de femmes anglaises n'ont jamais pu obtenir de leurs maris la permission de fréquenter les églises à cause de ces prêtres. Une foule de familles descendantes d’Européens ont été poussées à apostasier par l’horreur qu'ils leur inspiraient ! »

^ J’ai connu, nous a dit le même vicaire apstolique, un chrétien dont la femme était en fuite ; un prêtre goanais offrait de le remarier moyennant quinze pagodes. A Karikal, dans Tanjaour, j’eus à baptiser tous les ans, aux fêtes de Pâques, plusieurs centaines d'enfants: il y en avait dans le nombre de cinq à six ans. (l’étaient de pauvres chrétiens des missions por-

Alors on vil naître aux Indes cet esprit de chicane et d’hostilité qui existe entre les Chrétiens el leurs guides spirituels ; esprit déplorable, qui se traduit en cpierelles, en menaces et en injures, et que l’on ne rencontre pas dans les missions où le clergé de Goa n’a pas paru depuis quarante ou cinquante ans. Quant aux chrétientés du Sud, où ce clergé se trouvait maître du terrain, les disputes et les révoltes étaient si fréquentes, qu’évideraraent le Catholicisme eût disparu de ces contrées, si Pondichéry n’avait pas accédé «aux sollicitations, aux pétitions et aux démarches de ces malheureux fidèles abandonnés à des mains mercenaires, en leur envoyant de temps en temps quelques prêtres dignes de ce nom auguste. Mais ces secours passagers étaient loin de suffire.

On comprend ce que devint la religion dans de semblables conditions. On vit des communautés entières passer au protestantisme dans les pays de Tinnevally, de Tanjaour et de Trichinapoly ; et si la foi continua à subsister en certaines localités, on doit l'attribuer uniquement à l’heureuse

tugais'es qui n'avaient pas pu payer ce qu'on demandait pour le baptême. Pour le mariage, c’était la même chose.

influence des pratiques religieuses établies jadis par les missionnaires , au respect pour les anciennes traditions, aux livres de piété composés par ces mêmes missionnaires et que Ton continuait à lire dans les assemblées et les églises, enfin au peu de considération qu'avaient les populations pour les ministres anglicans.

Un dernier trait achèvera de peindre Tliorniur qu'inspirait la conduite du clergé de Goa. Les soldats irlandais et les marchands catholiques établis aux Indes déclarèrent ne vouloir plus rien avoir de commun avec ces prêtres, qu'ils considéraient comme la honte et l'opprobre de la religion.

Toutefois ces faits si graves et si profondément significatifs n'ouvrirent pas les yeux au clergé indo-portugais et ne le firent pas rentrer en luimême.

Peu lui importait que le catholicisme pérît aux Indes, pourvu qu'il pût exploiter les chrétientés orientales à son profit. On en eut un remarquable exemple en 1791, alors que les directeurs de la compagnie des Indes déclarèrent à l'archevêque Emmanuel qu'il n'avait pas de juridiction à Bombay, où les vicaires apostoliques seuls exer-

çaient l’autorilé sfiirilucllc ' . Il écrivit au pape une lettre des plus violentes dans laquelle, — après avoir prodigue les injures à l’Angleferre, — il exig<“ait que s le saint-père chassât son vicaire apostoliiiue des lieux où il ne pouvait plus résider lui-inéme. — La réponse que lui fit le souverain pontife est empreinte d’une trop haute sagesse pour ne pas être citée ici.

La voici : « Que nous demandez-vous, ù vénérable fi'ère! que nous chassions le vicaire apostolique, parce que l’Angleterre vous a chassé? Nous considérerions ceci comme tout à fait contraire à la charité chrétienne et à la justict*, car dans ce cas les habitants de Bombay resteraient sans guide, semblables à un troupeau errant misérablement !... Et pourquoi demandez-vous, ne pouvant rester à sa tête, que l’ile de Bombay demeure absolument privée do pasteur? — Jésus-Christ est-il divisé pour vous?

' Les intrigues et ta conduite scandaleuse du clergé indoportugais l'avaient fait expulser de l'ilc de Bombay dès l’année 1718, et le gouvernement s’était adressé au vicaire apostolique le plus voisin afin qu’il se chargeât de l’administration de cette église. Ce prélat demanda et obtint à cet effet l’autorisation du saint-siégc ; mais l’archevêque de Goa, furieux d'avoir perdu cette portion de son diocèse , ne cessa de réclamer et d'intriguer, et provoqua enfin la mesure dont il est question ici. — Voy. Pièces justificatives, n" 2.

Quelque arclievê(|ue de Goa a-t-il été crucifié pour la population de Bombay? ou bien a-t-elle été baptisée au nom de cet archevêque? — L’apôtre Paul adresse de sévères reproches aux Corinthiens à propos de leur schisme (I Cor., i), et dans la lettre aux Pliilippiens, il dit ; Quelques-uns prêchent Jésus-Christ par un esprit de contention et non pas avec des vues pures, croyant me causer un surcroît d'afjliction dam mes liem; mais qu’importe? pourvu que Jésus- Christ soit annoncé, de quelle manière que ce priisse être, soit par occasion, soit par un vrai zèle, je m'en réjouis et je continuerai de m’en réjouir [l, 17, 18). Combien plus ne devez-vous donc pas vous réjouir, ô vénérable frère I car ce n’est point par esprit de contention ou par jalousie de votre autorité que le saint-siège envoie des ouvriers dans ces lointaines contrées pour suppléer à votre absence et répandre la semence de l’Evangile ! — C'est inutilement que vous nous adressez vos plaintes relativement aux calomnies et aux fraudes qui ont occasionné la rupture

entre l’Angleterre et le Portugal, car il ne nous appartient ni d’en prendre connaissance ni de les examiner... »

La leçon ne protila pas. Le clergé indo-portugais

ii’cn persista pas moins à susciter en tous lieux des obstacles aux délégués du saint-siège et aux missionnaires. Cependant la moisson était grande et ce clergé était hors d’état de fournir les ouvriers nécessaires : — quant à la qualité nous en avons donné, la preuve, — quant au nombre, il le pouvait moins que jamais, car les idées des philosophes modernes, trouvant un digne organe dans le gouvernement, avaient fait invasion aux Indes, les couvents avaient été sécularisés et les ordres religieux détruits à Goa même, on avait forcé les moines à quitter le froc et conhsqué leurs biens.

Arrêtons-nous, ces détails suffisent pour faire comprendre à chacun ce qu’avait produit le patronage portugais aux Indes. Ce triste état de choses s’est perpétué jusqu'à nos jours et n’a cessé d’empirer; il en est des sociétés comme du corps humain : plus une maladie est invétérée, plus aussi elle est dangereuse et difficile à guérir.

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