CHAPITRE VI
MESURES ADOPTÉES l'AIt SA SAIMETÉ GRÉ*. DIRE XVI.
I.es sièges épiscopaux dont le patronage avait été accordé au Portugal demeuraient vacants', la couronne ne payait plus au clergé les subsides promis, ne tenait aucun de ses engagements, et avait même défendu expressément aux magistrats detioa de faire passer le moindre secours aux ecclésiastiques établis dans les domaines qui ne dépendaient plus du Portugal
‘ Ceux de Cranganor, de Cochin et de Mcliajiour .sont restes inoccupés pendant un detni-siècl*' et plus encore. A Cranganor, il n’y avait plus eu d'évè<|ue depuis l'aimée I7!H.
* Lettre du vicaire apostolique de Vérapily, citée dans lhe Jesuit in India, p. 7.^.
on on ponvuil conoluio que les souverains de ce pays n’élevaient plus de prélenlions au patronage des évêchés de Cochin, deCranganor et deJléliapour, et qu’enlin ils avaient reconnu eux-mêmes la caducité de leur privilège.
(îrégoire XVI, de sainte mémoire, avait été préfet de la congrégation de la propagande avant son élévation sur le siège de saint Pierre. Il savait à fond ce qui se passait aux Indes, son cœur paternel en était profondément affligé. — (Cependant il hésitait encore à faire usage de ses incontestables droits. En 1832, le cardinal Pedicini, nouveau préfet de la propagande, présenta à l’ambassadeur de Portugal une requête tendant à obtenir que Sa Majesté très-fidèle remplit ses obligations touchant les évêchés des Ijules, ou qu’elle renonçât ofliciellement et définitivement à l’exercice d’un privilège qui rendait impossible le gouvernement ecclésiastique dans ces pays. On lui représentait que la couronne, ne possédant plus que (loa dans ces lieux éloignés, devait y nommer un archevêque, et que les autres districts où la fora; des circonstances l’empêchait d’exercer son patronage ne pouvaient plus être considérés que comme pays de missions étrangères.
La cour de Lisbonne ne répondit [>as, et toutes clioses restèrent dans le même état.
Alors, enfin, Grégoire XVI se décida à agir; il érigea, du consentement du gouvernement anglais, des vicariats apostoliques à Calcutta (par bref du 18 avril 1834) et à .Madras (25 avril 1834.)
Cette disposition si juste, si nécessaire au salut des âmes, et que d’ailleui's il était facile de prévoir, irrita au plus haut degré le clergé goanais et le gouvernement portugais, et souleva de terribles clameurs. On opposa aux ordres du pape, des refus formulés en termes audacieux et insolents, en se fondant, suivant la coutume, sur le droit de patronage et sur les anciennes constitutions apostoliques, auxquelles, disait-on, aucun pontife ne pouvait déroger. Les ecclésiastiques de Goa trouvaient qu’il valait mieux laisser périr les âmes que de les voir assistées par des évêques turcs ; — tel était le nom qu’ils donnaient aux vicaires apostoliques * ; le chapitre osa interdire à ses ouailles, sous peine d’anathème, toute espèce de communications et de rapports avec les délégués du saint-siège, et il s’adressa aux autorités
‘ Les sièges cpiscojiiuix des viciiircs a[Jüsloli(jiics sont "cncrâlement situés en Tuninie, in pnrlibits inlideliitin.
fifi —
anglaises établies aux Indes pour obtenir qu’elles s’opposassent à l’exécution des mesures ordonnées par le pape.
(îrégoire XVI ne tint pas compte de cette résistance. La conduite du Portugal lui arracha un blâme sévère dans une allocution adressée au sacré collège des cardinaux, au consistoire tenu le 1*’ février 1836. Deux nouveaux vicariats apostoliques furent encore érigés, à savoir : ceux de Ceylon ( 23 décembre 1836) et du Maduré )3 juin 1837), et en même temps on fit partir pour les Indes quelques missionnaires de la compagnie de Jésus.
Les récriminations et l’opposition redoublèrent à cette occasion. Le clergé de Goa se mit en révolte ouverte.
11 est nécessaire, pour comprendre ces colères, de ne pas perdre de vue la conduite que tenaient depuis longtemps tous les ecclésiastiques indo-portugais. On ne trouvait plus parmi eux de vocations véritables ; nous avons eu occasion de le dire, il n’y avait pas dans leurs rangs un seul prêtre animé du désir de sauver les âmes pour l’amour de Jésus-Christ et poussé dans la carrière sacerdotale par un zèle pur et désintéressé . Us considéraient les différentes chrétientés des Indes
comme des propriétés plus ou moins bonnes à exploi. 1er, l’étal de curé et de missionnaire comme un métier et uii trafic, dans lequel on parvenait à s’enrichir en s’y prenant avec adresse. — On avait soin de communiquer aux jeunes clercs des notions cxacles sur la position de chaque district, sur la qualité du terrain, sur les revenus des différentes églises et le casuel, enfin sur le plus ou le moins d’aisanw^ des chrétiens qui s’y trouvaient. Tous ils semblaient avoir un seul et même but, celui de gagner de l’argent, d’enrichir leurs familles. Aussi avaient -ils coutume de se livrer à toutes sortes d’exactions pour arriver à leurs fins. Ils vendaient des dis-^ penses à des prix exorbitants , et refusaient de donner la bénédiction nuptiale à ceux qui ne pouvaient la payer ; — il en résultait que souvent les pauvres, effrayés de l’impôt dont on voulait les frapper, vivaient dans le concubinage, ou se faisaient marier par quelque brachmane.
Dans un bon nombre de localités on en était venu à faire payer les confessions, on les taxait à un ou deux sous par tête , celles de deux années coûtaient une roupie, on en exigeait deux pour les confessions de trois ans. Dès lors des villages et même des commu-
naulés entières renoncèrent à l’usage du sacrement de pénitence et de la communion. — On demandait line redevance de sept sous pour un baptême ordinaire , et de quelques roupies lorsqu’il s’agissait de célébrer la cérémonie avec un certain éclat ; aussi beaucoup d’enfants ne recevaient-ils que fort tard le sacrement de la régénération. Les aspersions d’eau bénite , les bénédictions , les poses solennelles des premières pierres d’édifices destinés au culte, ne sc faisaient de même qu’à beaux deniers comptants. Les prêtres qui se permettaient ces honteuses pratiques en assuraient le succès en gagnant à leur cause les magistrats et les chefs du peuple par des pnv sents ou des promesses.
Quant à l’argent que ces indignes ministres des autels avaient extorqué de la sorte à leurs ouailles, ils se gardaient d’en consacrer la moindre parcelle à quelque usage pieux, à des aumônes ou à des fondations utiles ; ils allaient le dépenser à Goa avec leurs familles, en folles prodigalités. — L'on se figure aisément la fureur qu’éprouvaient ces hommes intéressés en voyant que la source d’où ils tiraient leurs revenus allait tarir.
Grégoire XVI, informé de ces faits, reconnut
que, pour mellro un lenue à de si odieux abus, il était temps de prendre des mesures énergiques et de frapper un coup décisif. — Sa Sainteté publia en conséquence, le24avriH838, le bref MiUta prœelare, par lequel elle détermine les attributions et les pouvoirs des vicaires apostoliques aux Indes, et déclare révoquées les constitutions de ses prédécesseurs.
Ce bref*, après avoir payé un juste tribut d’éloges aux soins que les souverains pontifes ont toujours donné aux progrès de la religion dans les contrées les plus éloignées de l’Orient, rappelle les privilèges accordés au Portugal, leur but et leurs motifs. Crégoire XVI relate ensuite les lettres apostoliques par lesquelles ses prédécesseurs ont décerné aux rois très-fidèles le patronage des diocèses de Cranganor, de Cochin et de Méliapour ou San Thomé, puis il ajoute que pendant qu’il était préfet de la Congrégation de la Propagande, il a pu se convaincre que la religion périclitait dans ces régions. Aussi, dès qu’il s’est vu élevé sur la chaire de saint Pierre, sa sollicitude pastorale s’est portée de ce côté, et d a pris des mesures pour arrêter les progrès du
* Voy. Pièces jiistilîcalivcs, n“ 5.^
mal ; — dans co but il a nommé siicœssivenKîiil des vicaires apostoliques à Calcutta, à Madras, à Ceylon et sur la cote de Coromandel. Mais, considérant que les sièges épiscopaux des Indes sont vacants depuis de longues années, que la foi et les mœurs des peuples tendent à leur ruine dans la plupart des diocèses, qu’il y a manque de pasteurs, que le clergé s’est relâché dans la discipline, qu’il résiste aux vicaires apostoliques et excite les populations an schisme, — le pape ordonne, en vertu de la plénitude de sa puissance, que la juridiction des vicaires apostoliques s’étendra également sur les régions situées en dehors de leurs vicariats et comprises dans les anciens diocèses. — Le bref détermine avec soin les lieux où chacun des vicaires exercera son autorité , il déclare que ces délégués dépendent du saint-siège .seul, que seuls ils ont des pouvoirs, et qu’il est dérogé aux lettres des anciens papes relatives à la création des diocèses de Cranganor, de Cochin et Méliapour.
(irégoire XVI finit en enjoignant aux récalcitrants de se soumettre et d’obéir, et il déclare que les privilèges accordés jadis aux rois de Portugal ne leur ont jamais été concédés que dans rintérèt de l’Église
et pour le salut des âmes; que, par conséquent, ils doivent cesser loi'sque les besoins de l’Église et des peuples chrétiens l’exigent .
Ce bref eut un immense retentissement en Portugal, et surtout à Goa. On le déclara attentatoire aux droits les plus sacrés et les mieux établis. Malheureusement, les missionnaires que la sacrée Congrégation fit partir pour les vicariats, après sa publication, étaient en nombre insuffisant. Les ennemis du saint-siège profitèrent avec adresse de cette circonstance ; ils se concertèrent entre eux et s’arrangèrent de façon à éluder les ordres du pape.
Maîtres dans l’art d’intriguer, et fort peu scrupuleux sur le choix des moyens, ils surent se créer un parti parmi les chrétiens et les magistrats locaux ; — ils se les attachèrent par des promesses, des prêts d’argent et des serments, et, grâce à leur assistance, ils se maintinrent en possession des principales églises du pays , qu’ils desservaient depuis longtemps, et auxquelles les indigènes sont excessivement attachés. Il ne leur fut pas difficile de persuader ensuite aux populations ignorantes que les vicaires apostoliques et les missionnaires étaient de véritables antechrists. qui arrivaient avec le projet de les dépouiller de
leurs biens, après avoir fabriqué de fausses bulles papales pour assurer le succès de leur entreprise.
Ces menées réussirent pendant quelque temps, mais alors le per.sonnel des missionnaires^envoyés par le saint-siège fut considérablement augmenté. Le désintéressement , le zèle , la vie exemplaire et toute de sacrifice de ces nouveaux apôtres, leur charité ardente envers les pauvres, changèrent bien vite la face des choses.
On les voyait tout occupés à ériger des chapelles et des églises, à construire des écoles, à catéchiser les enfants, à donner des soins assidus aux malades, aux veuves et aux affligés, à prêcher et confesser, à célébrer enfin le culte divin avec la solennité et la majesté convenables ; cette conduite, si différente de celle du clergé indo-portugais , ouvrit les yeux à tous les hommes de bonne volonté. — Il y eut dès lors un immense élan parmi les Indiens; reconnaissant dans les missionnaires des envoyés de Dieu , de véritables pères spirituels, ils se jetèrent enfouie dans les bras de ces saints hommes et leur ouvrirent les églises ; — des populations entières abandonnèrent les pasteurs illégitimes ; c’était une victoire complète. On était d’autant plus fondé à espérer
en l’nvonir, que lo schisme <lev;iit s’éleindro peu il peu cl définitivement, faute de sujets pour le soutenir; car depuis longtemps il n’y avait plus d’archevéquede (îoa, par conséquent plus d’ordinations pour reernier le clergé rebelle.