CHAPITRE VII
^(IMI^AT1U^ DE JOSEI’B DE SILVA V TORRÈs A l.’ARr.HEvfxilÉ DE GOA. — BECRLDESCE.NCl Dl’ STIlIStlE.
L’état prospère dont nous avons parlé en terminant notre précédent chapitre fut de peu de durée.
Les rapports suspendus entre Rome et le Portugal, à la suite des déplorables événements dont ce pays avait été le théâtre *, furent rétablis. Le gouvernement portugais feignit d’entrer dans les vutfs du saint-siège et proposa, pour rarchcvèehé
' 11 est inutile de rappeler ici les odieuses persécutions uuvi|uelles le catholicisme fut en butte sous le gouvernement de don Pédro : le pillage des églises, la sécularisation des couvents, etc. Ces événemenls sont trop récents pour avoir été oubliiÆ.
de (ioa, Joseph de Sylva yTorrès. Aprè?; quelipie liésitation, Grégoire XVI l’agréa dans le consistoire du 16 juin 1843. Lorsque le pape demanda aux cardinaux leur opinion touchant la manière dont on rédigerait la bulle d’institution du nouvel archevêque, plusieurs d’entre eux furent d’avis (jue l’ancienne formule devait être changée, et qu’il était nécessaire de spécifier les lieux sur lesquels il exercerait sa juridiction, et de faire mention également des vicariats apostoliques, comme étant parfaitement indépendants du siège de Goa. Les autres opinèrent pour que l’on conservât les formes constamment usitées, mais en ayant soin de faire savoir officiellement à Joseph de Sylva y Torrès que sa juridiction ne s’étendait pas au delà des limites du territoire portugais, et en exigeant qu’il promît, avec serment, de se soumettre aux bulles papales relatives aux vicariats apostoliques. (Æt avis prévalut. Grégoire XVI adressa à Joseph de Sylva, avec le diplôme qui lui conférait l’archevêché, des lettres dans lesquelles les
points ci-dessus indiqués étaient spécifiés et traités
de la manière la plus claire et la plus précise '. Joseph
' Voy, Pièces juslilicalivcs, n“ t.
s’engagea forniellement, vis-à-vis du légat de Rome à Lisbonne, à obéir aux ordres du souverain pontife, à agir d’accord avec les vicaires apostoliques et les missionnaires ; à observer en un mot toutes les dispositions du bref Milita pi'œclare.
Il arriva dans son diocèse en 1844. Peut-être avait-il eu de bonnes intentions au moment de sa consécration; mais il n’en fut pas moins infidèle à ses promesses; — dès ses débuts, il ratifia tout ce que le clergé de Goa s’était permis dans les Indes anglaises. Il fit plus encore : se prévalant de la forme observée dans sa bulle d’institution, donnant aux expressions employées une interprétation forcée, et ne tenant aucun compte des différentes lettres du pape qui avaient accompagné cette bulle, il réclama fièrement tous les droits exercés par ses prédécesseurs en leur qualité de primats des Indes. Dès lors sa nomination fut considérée, à Goa, comme une grande victoire remportée sur les propagandistes. Immédiatement après sa venue, il fit une ordination de huit cents prêtres et raviva ainsi le schisme. Ces nouveaux lévites avaient été formés et instruits à la hâte au séminaire de l’ ex-métropole. Ils en sortaient très-forts sur la doctrine du droit de patronage,
mais parfaitement ignorants du reste. Ils ne connaissaient d’autre rhétorique, d’autre philosophie, ni d’autre théologie que le jus patronatus , — dit un témoin oculaire, digne de toute confiance, et qui les a suivis pendant longtemps. — On leur avait peu parlé de dogme et de morale; mais, par contre, on leur avait donné des instructions très-détaillé(îs sur la manière dont il fallait s’y prendre pour s’opposer aux missionnaires et pour les perdre dans l’esprit des populations. On s’était efforcé de leur inculquer, à tout propos, qu’aucun pape ne pouvait annuler les décrets par lesquels ses prédécesseurs avaient conféré le droit de patronage aux rois de Portugal, que toute bulle qui dérogeait à ce droit était nulle ipso facto, qu’aucun décret ou bulle n’avait de force, aux Indes, qu’après avoir été approuvé, sanctionné et promulgué par le gouvernement royal
Quant aux membres du haut clergé qui avaient instruit de la sorte les jeunes prêtres, — c’est toujours notre témoin oculaire qui parle, — l’indignité de leur conduite dépassait tout ce qu’on en pourrait dire. 11 est permis de relater des faits qui se passaient au su et au vu de tout le monde. — La si-
monie était, parmi eux, à l’ordre du jour, — les saints ordres se conléraienl pour de l’argent, — les paroisses des ex-diocèses de Cochin et de Cranganor se mettaient publiquement à l’enchère, àQuilon, et étaient livrées au plus offrant
Mais ce n’est pas tout encore; pour compléter ce déplorable tableau, il faut ajouter que ces prêtres, que l’on trouvait d’accord pour désobéir au saintsiège, étaient livrés 'entre eux à de perpétuelles inimitiés , qu’ils avaient perdu l’esprit d’oraison au point de laisser tomber en désuétude le salutaire usage de la prière quotidienne prescrite par l’Eglise, qu’ils offraient au peuple l’exemple de l’intempérance et de l’inconduite, et qu’incapables de résister à aucune des séductions du climat asiatique, ils se laissaient aller à toutes les douceurs enivrantes d’une vie molle et sensuelle.
Tout ceci était de notoriété publique; les Anglais protestants en ont rendu témoignage aussi bien que nos missionnaires. Tels étaient les pasteurs
‘ Beaucoup de chrétiens des lieux où te clergé goanais est établi désignent les paroisses par l’expression cuUaghei (fermes) el nomment les prêtres cuUaghei carer suvami, c’està-dire prêtres fermiers ou locataires.
(l'ânics que Sylva y Torrès prétendait imposer aux Indes en vertu du droit de patronage du Portugal ; ces prêtres furent lancés dans les vicariats apostoliques pour y recommencer les précédentes luttes. Ils se montrèrent dignes du chef qu’ils servaient ; par leurs fraudes et leurs artifices, ils réussirent à se faire beaucoup d'adhérents, et bientôt le désordre fut à son comble.
L'archevêque de Goa encouragea et soutint aussi un certain intrus, nommé D. Antonio Texeira, moine augustin, évê([ue élu de Méliapour, nommé par le Portugal, rejeté par Rome et qui jamais ne fut sacré. Cet homme, se voyant appuyé de la sorte, lit la visite de son prétendu diocèse et donna occasion à beaucoup de troubles. « On ne saurait se faire une idée, — dit un missionnaire qui se trouvait sur les lieux, — du scandale qui en résulta, non-seulement parmi les Hindous païens, mais encore parmi les chrétiens, qui ne comprenaient ni la cause de la qiu»relle, ni l'importance de la question \ »
Les schismatiques, se voyant en forces, eurent recours aux calomnies, aux injures, aux menaces,
^ R‘^ W. Slriiklinul, The J esui lin India, p. 79.
aux traitements les plus indignes, quelquefois même au poison ‘ et aux incendies *, pour forcer les missionnaires à abandonner leurs postes et à céder la la place aux rebelles.
En un grand nombre de localités, l’entrée des églises fut interdite à ces missionnaires, seuls membi ■es du clergé catholique légalement constitué dans le pays, et aux populations qui refusaient de se joindre au schisme et qui, cependant, formaient partout la majorité. Il est à remarquer que ces mêmes églises avaient été presque toutes bâties, dotées et entretenues autrefois par les missions et par les fidèles; que, par conséquent, elles étaient la légitime propriété des catholiques, et que les prêtres catholiques seuls avaient le droit d’y exercer les fonctions de pasteurs.
Enhardis par leurs premiers succès les schismatiques allèrent plus loin encore. Vivant dans un pays soumis à un gouvernement hérétique, — par conséquent mal disposé pour le catholicisme et in-
‘ The Jesiiit in India, p. 124.
* Les schisniiitiqucs mirent, il y .i quelques années, le feu au bâtiment provisoire du collège, fondé par les catholiques à Négapatam. On sauva à grand'peine les élèves; — les effets et la bibliothèque périrent dans les ilammes. — Ibid., p. 172 et seqq,
diflcrent aux ordres et aux censures de Rome, — ils intentèrent de scandaleux procès aux envoyés du saint-siège et à leurs adhérents; les fidèles et les prêtres se virent menacés dans leurs vies, leur liberté et leurs biens; on les traîna devant les tribunaux à propos de la possession de chaque église, chapelle ou école, et, à t'orcc de faux témoignages, payés comptant, on parvint à faire prononcer contre eux d’iniques condamnations. Les rebelles achetèrent ainsi successivement, dans différentes provinces, des sentences qui leur livraient la plus grande partie des églises.
Les conséquences de ce fait furent terribles. En bien des lieux les missionnaires se virent obligés de célébrer le service divin au pied des arbres ou dans de misérables cabanes ; beaucoup de chrétiens, entraînés par l’ignorance et l’attachement aux anciennes églises et aux cérémonies qui s'y célèbrent — ou bien encore, abattus et découragés, allèrent se réunir à leurs précédents ennemis.
‘ Les Indiens tiennent plus qu’on ne saurait croire aux édific«-s mattiriels dans lesquels iis ont toujours été habitués à assister au service divin, à porter leurs offrandes et à voir célébrer les fêtes. - La pompe extérieure agit puissaminent sur eux.
Cependant il fallait arrêter les défections et protéger les innocents qu’on persécutait de la manière la plus cruelle ; il fallait défendre les droits du catholicisme et des envoyés du saint-siège, et s’efforcer d’opposer une digue au triomphe des ennemis de l’Église; — à cet effet, les vicaires apostoliques durent intenter, à leur tour, d’innombrables procès ;
— ils dépensèrent leur temps, leurs forces et les sommes destinées à leur entretien et à celui des chré*tientés orientales, en voyages, en plaidoyers, en actes et en frais de justice, et presque toujours ce fut sans résultat.
Car, malgré tant de peines et de sacrifices, le schisme s’étendait*. La perte des principales églises,
— nous le répétons encore, — la facilité excessive avec laquelle le clergé indo-portugais accorda dès lors toutes les dispenses qu’on lui demandait, afin de se faire des amis, les mariages mixtes, le prestige exercé par un archevêque qu’on voyait à la tête des schismatiques et que, cependant, on savait envoyé par Rome ; — toutes ces causes réunies contribuèrent à troubler les esprits et à éclaircir les rangs des fidèles !
' Du csliiiic (|u'environ deux cent ejuarante mille âmes appai-tieiinciit au schisme dans les Indes,
« Ce schisme maudit » — écrit à ce sujet un vénérable missionnaire apostolique, revenu récemment en Europe après un séjour de neuf années aux Indes, et qui a joué un rôle actif dans ces luttes déplorables, — « ce schisme maudit a enfanté l’esprit de parti, l’orgueil, l’insubordination, l’indiffiv rence, le scandale et la démoralisation, il a dépravé les cœurs et perverti les intelligences de nos Indiens à tel point qu’on ne les reconnaît plus!... 11 ne .se célèbre pas une fête, un mariage, un enterrement, qui ne soit une occasion de troubles et de procès... lorsqu’un missionnaire veut arrêter le désordre ou le prévenir, lorsqu’il use de sévérité parce que sa conscience l’exige, quand enfin il refiise de se rendre à d’injustes exigences, on le menace d’aller à l’église et au prêtre schismatiques ; — de semblables choses se passent en présence des païens et des protestants, publiquement au su et vu de tout le monde. »
« Quelle honte pour nous, quel opprobre pour notre sainte religion ! — Ah ! certes l’obéissance et l’amour de la croix peuvent seuls retenir nos missionnaires au milieu de semblables chrétiens, dans un tel état de souffrance et d’humiliation, car leur ministère et leurs sacrifices sont infructueux ! Que
(lo fois nous avons été tentés d’aller consacrer plus utilement nos travaux et nos peines à la conversion des païens ! — Le martyre serait préférable, assurément, à la vie que l’on mène dans les pays infectés de schisme ; — ici d’insurmontables obstacles s’opposent à la réforme du christianisme, la religion et les âmes se perdent, et les ouvriers les plus infatigables consument inutilement leurs forces morales et physiques!... »
(ürégoireXVI, informé de ces scandales, adressa, le I" mars 1845, un monitoirc à Joseph de Sylva y Torrès *, pour lui rappeler qu’il s'était engagé, avant sa consécration, de la manière la plus solennelle, à obéir aux ordres du saint-siège et à toutes les dispositions de la bulle Multa præclaie, à n’exercer aucune autorité en dehors des limites de son diocèse, à respecter celle des vicaires apostoliques, et à acquiescer à tous les arrangements nécessités par la situation politique dans laquelle se trouvent actuellement les Indes. Le souverain pontife déplorait, en terminant, les maux incalculables causés par l’indigne conduite de l’archevêque, et le conju-
' Voy. Pièces justificatives, n® 5.
— se-
rait, en termes pathétiques, de rentrer dans le devoir et de se soumettre à l’autorité du vicaire de Jésus-Christ. Ce monitoire resta sans effet : José de Sylva, soutenu par ses créatures, poursuivit ses menées ; Grégoire XVI mourut sans être parvenu à faire exécuter les dispositions de sa bulle, et la révolte dure encore sous le pontificat de son successeur.