L'ITALIE ET LU HAUDIE DE CAVOUR
quoique le parti d'aclion ne cessât pas de parler de marcher surRome et sur Venise. M. de Cavourn'ignorait point rengagement formel pris par Napoléon m d'abandonner ■ le Piémonl s'il attaquait l'Autriche en Yénétie, mais il savait aussi que les manifestations morales ne lui seraient pas interdites. Ijp. Pariement déclara donc solennellement Rome capitale de l'Italie. Le nouveau royaume avait plus que jamais besoin d'un guide habile et ferme pour surmonter les obslaclesde la roule périlleuse où il était engagé; nialheureusementM.de Cavour, trois mois après ce vole important, avait cessé d'exister.
Le premier ministre de Viclor-Em manuel rentrant chez lui, le 29 mai, préoccupé et fatigué après un long et orageux débat à ia Chambre des députés, répondit à son domestique qui l'engageait à prendre quelques jours de repos : « Je n'en peux plus, mais il faut travailler quand même, peut-être cet été pourrai-je aller me reposer en Suisse. » 11 dîna, selon son habitude, avec son frère et son neveu, s'entretint d'affaires de famille avec eux et engagea vivement son frère à restaurer le château de Santena. a C'est là, ajoula-t-il, que j'enlends reposer un jour auprès des miens. » Le dtner fini, il alla fumer son cigare sur ' le balcon, mais de légers frissons l'obligèrent à rentrer dans son appartement pour s'y livrer à sa sieste accoutumée; son réveil fut pénible et suivi de violents vomissements; l'état de malaise indéfinissable dans lequel il se trouvait l'engagea à se mettre au lit. La nuit fut assez bonne, la fièvre disparut au bout de deux jours.
M. deCavour, le vendredi 31 mai, malgré les recommandations de son médeoi:), tint un conseil des ministres qui dura près de deux heures ei travailla pendant le reste de la matinée avec ses secrétaires. Il se sentait parfaite-
158 L'EMPIRK.
ment guéri; « si l'on ne m'avait pas saigné trois fois, disaitil, j'aurais fait une maladie de quinze jours, et je n'ai pas le temps d'être malade » . Ceci se passait le samedi 1" juin. Le lendemain matin dimanche, le docteur trouvant le malade sans lièvre lui permit de lire; M. de Cavourdemanda le dernier volume de V Histoire du Consulat et de f Empire, mais bientôt il le rendit à son domestique en disant : 0 C'est extraordinaire, je te sais plus lire. »
La nuit fut si mauvaise que le lundi malin le docteur Rossi demanda une consultation. L'état du malade s'aggravait, l'agitation augmentait, la respiration devenait de plus en plus courte et plus intense : « Ma tête, dit-il à son B médecin ordinaire, s'embrouille, et j'ai besoin de toutes » mes facultés pour traiter de graves aflàircs: faites-moi » saigner encore, une saignée peut seule me sauver. » La saignée fut pratiquée, mais le sang ne jaillit pas.
Le prince de Carignan se rendit à neuf heures du soir chez M. de Cavour. La visite du prince dura un quart d'heure environ. Le malade, pendant le reste de la soirée, fut assez calme; il parlait en termes très-nets de la reconnaissance de l'Italie par la France, de la nécessité de créer une flotte et d'unir la marine napolitaine à la marine piémontaise; mais, à une heure, il tomba dans le détire. Le matin le calme étant revenu, il dit à son valet de chambre : « Il faut nous quitter ; quand it sera temps tu » enverras appeler le père Jacques , curé de la Madone v des Anges, qui m'a promis de m'assister à mes derniers » moments, a
M. de Cavour, iémoin de l'esclandre religieux qui attrista les derniers moments de Santa-Rosa, et craignant que le clergé n'en Ht naître un semblable à son occasion, avait depuis longtemps pris les précautions nécessaires pour
UVODR DeHAKDE LES SECOURS DE L& RELIGION. 159
l'éviter. Sanla-Rosa faisait parlie (tu cabiaet présida par M.Siccardiauteurdelaloisoumettantlesecclésiastiquesàla juridiction commune pour les délits communs. Santa-Rosa, sur le point de mourir au moment où la promulgation de cette loi excitait le plus vivement la colère du clei^, réclamalessecoursdo l'Ëglise. L' archevêque de Turin les lui refusa à moins qu'il ne désavouât la part prise par lui à la loi Siccardi. Cette nouvelle répandue aussitôt dans Turin y excita la plus vive émotion. La foule accourut devant la maison de Snnta-ltosa auquel ses parents s'efforçaient en vain d'arracber un consentementaux conditions de l'archevêque. Le peuplesuivait avec anxiété les péripéties de ce drame. Le moribond tient ferme, disait-on, mais affaibli de minute en minute par lamaladie, résislera-l-4ljusqu'aubout aux larmes et aux prières de sa famille? Les uns disaient oui, les autres disaient non , des paris étaient sur le point de s'ouvrir, lorsqu'on apprit que Sanla-Rosa était mort sans se rétracter. M. de Cavour, présent à ces scènes, se promit de ne pas leur fournir une occasion de se renouveler; recevant le même jour un prêtre, intermédiaire habituel de ses aumônes, il lui dit: «Ce n'est pas vous, père Giacomo, qui refuseriez dem'assister à mes derniers moments. » La réponse de ce prêtre permettait à M. deCavour des' adresser à lui en toute sûreté. Le père Giacomo accourut à son appel*; quand il se présenta, la nièce de M. du Cavour désolée, tremblante, eut à peine la force de dire à son oncle : « Le père Jacques est venu prendre de vos nouvelles, voulez-vous le recevoir un instant? a H répondit: «Qu'il entre.» — Le père Jacques entra et se retira au bout d'une demi-heure. M. deCavourfltalorsvenirM.Farini ctluidit: s Je viens de me confesser et de recevoir l'absolution, plus » lard il me donnera lacommunion. Que le peuple de Turin
160 L-EypIRE.
a sache bien queje meurs en bon chrétien. Jcsuistranquille, » n'ayant jamais fait de mal à personne. »
Victor -Emmanuel avait voulu voir une dernière fois son ministre. Le roi, vers neuf heures, entra chez M. de Cavour par un escalier dérobé pour éviter la foule qui encombrait la maison. Le moribond le reconnut. » Sire », lui dit-il, 1 j'aurais bien des choses à vous communiquer, » mais je suis trop malade, je vous enverrai Farini demain, » il vous parlera de tout en détail. Votre Majesté n'a-t-elle » pas reçu de Paris la lettre qu'il attendait? L'Empereur est » mieux pour nous maintenant, bien mieux. Et nos pauvres » napolitains si intelligents? Il y en a qui ont beaucoup de » talent, il y eu a aussi qui sont corrompus. Ceux-ci, il faut » les laver, Sire, oui, silavi, si lavi. » Le roi pressa la main de son minisire mourant et partit; M. de Cavour continua comme s'il se parlait à lui-même : « L'Italie du Nord » est faite, il n'y a plus ni Lombards ni Piémontais, ni Tosn cans, niRoma^nols; nous sommes tousltaliens; mais ily " a encore les Napolitains. Oh! ilyabeaucoupdecorruption » dans leur pays. Pauvres gens ! ilsont été si mai gouvernés. » Non, non, un pareil gouvernement ne peut élre restauré, la 1- Providence ne le permettra pas. Pas d'élatde siège, pasde B CCS moyens des gouvernements absolus. Tout le monde sait ») gouverner avec l'état de siège. Je les gouvernerai avecla B liberté et je montrerai ce que peuvent fairede ces belles » contrées dix aniiées de liberté.
» Garibaldi, poursuivit-il, est un galant liomme. il veut « aller à Rome età Venise, et moi aussi, personne n'est plus » pressé que moi, quant à l'istrie et au Tyrol ce sera pour H une autre génération. Nous avons bien assez fait, nous » autres, nous avons fait l'Italie. Puis celle Coofédératiou » germanique est une anomalie, elle se dissoudra et l'unité
HORT DE H. DE GATOOR, IGl
» sllemaude sera fondée; mais la maison de Habsboui^ ne B saurait se modifier. Que feront les Prussiens? Ils mettront > cinquante ans à faire ce que nous avons fait en trois ans. a Tandis que la fièvre d'unité s'empare de l'Europe, ne D voilà-t-il pas que l'Amérique s'avise de se diviser! Y » comprenez- vous quelque chose, vous autres, à ces que- N relies intestines des États-Unis? »
l^ malade, oubliant la politique, dit tendrement adieu aux siens et sembla prendre un moment de repos, mais le pouls baissait. Le frère Giacomo était debout près du moribond, qui après un moment de silence murmura en lui serrant la main : Frère l frère l t Église libre dans tÈtat Hbre \ (i ). Ce furent ses dernières paroles.
La mort de M. de Cavour jeta la consternation dans Turin, où tout le monde le connaissait et l'aimait, oîi chacun saluait ce petit homme rond, vêtu d'une redin^te étroite, d'un gilet et d'un pantalon toujours un peu courts, et qui, le cou emprisonné dans un de ces colsde satin noir depuis longtemps répudiés par la mode, les yeux pétillant derrière le verre de ses lunettes, riant d'un rire franc qui faisait tressailhr ses joues rubicondes et animait son front intelligent, surmonté de cheveux courts, réunissait dans sa personne les caractères principaux de la physionomie du militaire et du paysan.
Son père, homme d'administration plutôt que de politique, joignait à une instruction solide un jugement Irè:sûr ; sa mère. Genevoise et protestante convertie, femme d'un naturel excellent, eut deux sœurs qui partagèrent la tendresse et les soins dont elle entoura son fils. L'une
(1) t Fraie ! FfuIi ! libéra ehiesa, ta libero ttalo. t moments du comte de Cavow, par la coaiteiis AIQeri, tnïle du Comte de Cavour, par de la.Rive.)
,A,ooglc
était mariée à un gentilhomme d'Àuvei^ne, directeur de la police dans les départemeats au delà des Alpes, sous l'Empire, et fixé après la Restauration à Turin, où il joua uo rôle important dans le parti absolutiste. C'est lui, dit-on, qui parvint à décider le prince de Carignan à rompre avec la révolution. Cet oncle, très-instruit, grand causeur, ayant l'art et le goût de la discussion, contribua beaucoup à façonner, à aiguiser l'intelligence du jeune Camille de Cavour. Mis a l'âge de dix ans à l'Ëcole militaire, et inscrit en 1820 sur la liste des pages du prince de Carignan, tilre fort peu en harmonie avec sa personne et avec son caractère, it saisit avec empressement la première occasion de renvoyer ses aiguillettes. « Enfin, s'écria-t-il, eu déposant l'habit brodé, je quitte lo bât. » Camille de Cavour, nommé lieutenant du génie, était en garnison à Gènes lorsque la révolution de Juillet éclata. Sans s'associer directement aux etforts du parti libéral en train de se réorganiser, il allait partout disant son avis sur le gouvernement despotique et sur la nécessité d'affranchir l'Italie; si bien qu'il reçut l'ordre d'aller voir, au milieu des neiges et des glaces des Alpes, si les réparations de la citadelle de Bard étaient en bon train d'exécution. Le poste n'avait rien d'agréable, aussi le jeune lieutenant donna-t-il sa démission en 1831. Ses relations étroites avec la société genevoise, où il se trouvait naturellement introduit par ses alliances maternées, datent de cette époque ; admis malgré sa jeunesse à l'intimité des Sismondi, des Rossi, des GandoUe, il quitta Genève pour Londres; il rapporta de son séjour de cette capitale une très-vîve admiration pour les institutions anglaises et pour l'aristocratie anglaise, si empressée à seconder le mouvement des esprits et des intérêts, et si jalouse de marcher à la tétc du pays. M. de Cavour dési-
H. DE CAVOUR JOURHUISTE. 1«3
Teux de suivre l'exemple des membres de cette aristocratie, ne cessa dès lors de s'occuper de la prospérité matérielle de son pays ; fondateur de la Société d'agriculture de Turin, introducteur du drainage, dont il fit dans ses propriétés tes premiers essais, créateur d'une compagnie des jMteaux à vapeur sur le lue Majeur, d'une banque, et de la Société pour construire le (^emin de Fer d'Alexandrie, il profita de quelques concessions accordées à la presse par te gouvernement pour publier le journal II Resorgimentq.
M. de.Cavour, comme un grand nombre d'hommes marquants de son temps, entra donc dans la carrière politique par le journalisme, mais plus fidèle que beaucoup d'entre eux à son origine, il a toujours respecté la liberté d'écrire : Non si tocchi alla slampa l ne touchez pas à la presse! s'écria-t-il en 1851, au moment oîi l'on pouvait craindre en Piémont le contre-coup de la réaction qui se produisait en France ; et depuis lors il est toujours resté fidèle à ce sentiment.
Les hommes illustres ont parfois un pressentiment de leur destinée. Cavour, dans ses rêves de jeunesse, se voyait déjà ministre du roi d'Italie. De là le peu d'influence qu'ont exercée sur lui les opinions politiques de ses parents. Du jour oîi il quitte sa livrée de page, il devient un homme tout à fait moderne; rédigeant le Resorgimento ou surveillant ses plantations, ou cherchant à maintenir ses asperges de Santena eu possession de la renommée dont elles jouissent auprès des gastronomes piémontais, ce grand seigneur bat en brèche les traditions : « La noblesse s'écroule de toutes parts, écrit-il, les princes comme les peuples tendent également à la détruire; le patriciat, pouvoir municipal et restreint, n'a plus de place dans l'or- ^isation sociale actuelle. Est-ce un bien, est-ce un mal 7
je n'eo sais rien, mais c'est à mon avis l'inévitable avenir de l'humaolté. Préparons-nous-y, ou du moins préparons-y nos descendants. »
M. deCavourfut proposé a» roi par M. d'Âzeglio pour occuper le ministère de l'instruction publique, devenu vacant par la mort de M. Santa-Rosa; Victor-Emmanuel répondit assez brusquement : « Quant à moi, je le veux bien, mais rappelez-vous qu'il prendra non-seulement votre portefeuille, mais encore celui de tous vos collègues.» Cette prédiction devait en effet se réaliser en 1859, époque où l'on vit Cavour, tout à la fois président du conseil, ministre de la marine, des affaires étrangères, de rintérieur et de la guerre ; il avait transporté son lit dans uu des bureaux de ce dernier ministère, où il passait le jour et se promenait la nuit à donner tour à tour des ordres relatifs à l'arlillerie, à la police ou aux affaires diplomatiques. Au milieu d'une de ces veilles fiévreuses, au moment où il allait prendre un peu de repos, son valet de chambre vint lui dire : oïlyaun homme qui demande à. voir M. le comte. Il n'a pas voulu donner son nom ; il s'appuie sur un gros bâton et ses traits sont cachés sous un grand chapeau; il prétend que M. le comte l'attend. » — «Ah! reprit Cavour en se levant, faites entrer.» Cet homme au gros bâton et au grand chapeau, c'était Garibaldi.
Cavour et Garibaldi ne devaient plus se trouver en face l'un de l'autre qu'au parlement itahen, dans la mémorable séance du 20 avril 1860, où une lutte terrible s'eng^ea entre un homme d'Ëtat façonnéà toutes les exigences de la politique et un soldat qui n'écoute que sa passion. M. de Cavour, dans sa réponse à Garibaldi, s'éleva jusqu'à ces hautes régions de l'émotion qui semblaient lui être intorditns. M. de Cavour avait une grande qualité ; il savait
H. DE ClVOfflt ORATEUB. 1S5
rendre juslice à ses adversaires. Il répondait toujours à ceux de ses amis qui lui reprochaient d'avoir associé Garibaldi à SOD action politique, qu'il ne s'en repentait pas' Un jour, dans son salon de la Casa Cavotir, causant au sortir de table, debout contre la cheminée, les mains dans les poches, une cigarette à la bouche, il disait à des Français venus à Turin pour assister à l'inauguration de la statue de Maain : « Il ne faut comparer Gar-ibaldi à ■ personne; Garibaldi est lui, ses moyens sont à lui; » les autres ne feraient pas ce qu'il fait, et il ne pourrait » pias faire ce que font les autres. Garibaldi est plus qu'un » générât, c'est un drapeau 1 Nous nous sommes compris » un moment, et je suis sûr que si personne n'était entre » nous deux, nous nous comprendrions encore. »
H. de Cavour à la tribune ne visait pas aux grands effets de l'éloquence ; il cherchait à réunir les qualités nécessaires à ce que les Anglais appellent un bon debatter. Heureusement il était plus que cela, car un simple deèatter n^aurait pas sufB à porter le poids de ta discussion dans UD parlement comme celui de Piémont, qui représentait toutes les passions d'un pays en révolution, et auquel il s'agissait non-seulement de faire accepter les mesures les plus opposées à ses sentiments et à ses instincts, la cession de Nice et de la Savoie, par exemple, ou le projet de loi relatif aux conspirations contre les souverains étrangers, mais encore les résolutions les plus audacieuses, comme l'envoi d'une armée en Crimée. M. de Cavour alla même jusqu^à lui demander sa propre abdication, le jour où il lui proposa de conférer au roi les ■pleins pouvoirs. Si l'éfoquence de M. de Cavour se montrait à la hauteur du sujet dans ces graves drconstances, il savait, dans les occasions ordinaires, aborder la discussion
Dci-zectvGooglc
sans prétention, sans emphase, y mêler haidiment cer<~ tains traits d'imprévu et de gaieté, interpréter les faits avec un tact merveilleux et tirer un excellent parti de l'histoire.
. M"' de Cavour, parlant dans une lettre de son Blsencoi-e enfant, le représente comme un «bon luron, fort tapageur ,toujours en train de s'amuser, et ayant peu de goût pour l'étude B . Il était resté quelque chose à M. de Cavour du bon luron en politique ; quant à son éloignemeut pour l'étude, il disparut de bonne heure, car jamais homme ne fît preuve d'une ardeur aussi vive à s'instruire en toute matière; il étudiaitsans cesse et lisait tous les livres, même les romans. Il fallait un aliment perpétuel à son activité. Après tes émotions de ta politique celles du whist à 500 francsla fiche (1). Cavour, au milieu de ce débordement de vie^ avait des accès de mélancolie et songeait souvent à la mort. Un jour, se trouvant avec M. de Rothschild an moment où; les intérêts alarmés voyaient en lui ta cause principale des prochains bouleversements de l'Europe, il tut demandas! sa mort ferait baisser la rente d'un franc : « Vous valez mieux que cela, lui répondit le fmancier; elle baisserait de 3 francs au moins. » H revenait une autre fois de l'une de ces courses rapides qui interrompaient à de rares intervalles ses travaux. A quelques milles de Turin il regarda à travers la vitre de la portière et dit h son secrétaire : '« Voyezvous là-bas cette flèche à demi cachée dans les artresT c'est le clocher de l'église de Santana; là est le château héréditaire de ma famille; c'est là que je veux reposer. » Il y repose en effet ; l'Italie, pour laquelle il est mort épuisé de travail et de fatigue, lui doit en grande partie son indé-
(1) Le comte de Cai'our, par W. delà Rive.
HAPOLËON III RECOmUIT LE ROVACHE D'ITALIE. 167
peodance, et le monde l'exemple d'une grande révolution accomplie sans avoir rien coûté à ta liberté.
Napoléon (11. dans l'enlrevue de Plombières, avnit dit à Cavour : ull n'y a en Europe que trois hommes : moi, vous et un troisième que je ue nommerai pas. » n se trompait sur lui-même, mais il rendait justice à Cavour; il le regretta beaucoup, car il le savait assez rompu aux allures de sa politique ambiguë pour ne point s'en trop alarmer» assez souple pour s'accommoder aux nécessités du présent en vue de l'avenir, assez habile pour no pas lui créer des périls et encore moins des embarras. Le choix de son remplaçant était pour lui un grave sujet de préoccupation. Cavour n'avait que deux successeurs possibles : M. Ratazzi, homme fin, orateur distingué, investi de la confiance et (le l'amitié particulière du roi, et le baron Ricasoli, grand propriétaire, ex-dictateur de la Toscane, annexée par ses soins, et passant pour avoir des vues encore plus iielles que 'M. de Cavour sur la question romaine. Sa fermeté en Tos> caneavait fait écliouerlesrestauralions décidées en principe à Villafranca. Si le parti d'action lui savait gré de sa conduite, il n'en pouvait être de même de l'empereur des Français. Ce dernier, comme Victor-Emmanuel, préférait Ratazzi au baron Ricasoli. Mais la majorité de la nation ^tpelait au pouvoir le gentilhomme toscan, et le baron Ricasoli fut nommé le 11 juin président du conseil des ministres. Cependant Napoléon 111, pour compenser la perte que venait de faire son allié Victor-Emmanuel dans ta personne deM. de Cavour, reconnut te royaume d'Italie, d'assez mauvaise grâce, il est vrai, et en protestant d'avance contre « toute solidarité avec des entreprises de nature à troubler la paix de l'Europe » . Le Saint-Siège, loin de lui savoir le moindre gré de ces réserves, remit aux ministres
168 L'EltPlRE.
de Belgique, de Bavière et d'Autriche une- protestation daos laquelle il accusait formellement Napoléon III d'être venu à Rome, non pour protéger le trône de saint Pierre, mais pour le livrer à ses ennemis. Napoléon 111 aurait bien voulu rappeler de Rome les troupes qui l'occupaient, malgré le principe de non-intervention et le principe des nationalités dont il se disait le représentant, mais la crainte de se brouiller en France avec ie parli catholique le retenait. 11 voyait le danger de sa politique en Italie sans oser en changer; il laissait aller les choses, comptant sur le temps et sur le hasard pour le tirer d'une situation difficile. Si l'uncieu monde n'ouvrait que des perspectives peu rassurantes à la politique de Napoléon 111, il crut apercevoir dans le nouveau monde des horizons plus brillants et plus favorables à certains projets qu'il caressait. Pendant que le gouvernement de Victor-Emmanuel avait raison dans l'Italie méridionale de bandits comme Ghiavoue, et d'aventuriers politiques comme Borges; pendant que le brigaudi^e essayait vainement de prolonger sa résistance dans les montagnes, et que les derniers soldats bourbooniens occupant les citadelles de Messine |et de Givitelladel-Tronto, les remettaientauxcbe&derarmée nationale, et que l'œuvre de H. de Cavour se consolidait, celle de Washington semblait près de périr sous les coups de la guerre civile.
La conquête a formé presque entièrement tes Ëtats de l'Europe; les États-Unis d'Amérique, au contraire, se sont créés par le consentement mutuel des parties. Le lien qui tes unissait, quoique très-mince, avait été respecté jusqu'ici malgré les divergences d'intérêts entre le nord, pays de manufactures, et le sud pays agricole. Cette rivalité, qui remonlepresque à l'origine de larépublique, avait abouti