LES FONCTIONNAIRES ET LE CLERGË. SIS
'gouveniement éleva des doutes sur le dévouement des fonctionnaires qui entretenaient des rapports étroits avec cerlatDs évéques. Les préfets furent chairs de !es mettre en ■demeure d'opter entre ces relations et leurs places. Voici ia lettre curieuse que le préfet du Loiret écrivit à ce sujet âux fonctionnaires de sou déparlement :
« HoDsieurX...,
s J'ai l'honneur d'appeler confideDliellemenl voire attention snr la nature des relations des ronclionn aires publics avec le chef du diocèse de ce département.
n Pour quiconque s'inspire, dans l'observalioD des Tails, d'un réel dévouement à l'Empereur, l'allitude de l'évâque d'Orléans apparaît at-ec lei caractères de la plus claire éfîdeace comme empreinte d'une hostilité pojilique qui ne laisse plus aucune trace aux illusioDs pouvant natire de la complexité des questions où ce prélat a cru devoir intervenir.
D S'il s'agissait simplement de discussions religieuses, tout le monde -sait de quelle entière liberté de publicité elles sont entourées et de quelle indépendance d'appréciation diacun jouit à leur égard.
» Mais lorsque, se pla(aol sur le terrain des questions politiques, un évSque offre un drapeau aux ennemis du gouverneroent suiguel il doit son siège et toutes les prérogatives qui s'y rattacjjent, le sentiment du devoir l'emporte pour nous sur toute autre conudération et nous dicte une altitude nouvelle.
> JesBîs, mon5ieurX...,quela plupart des fonctioDD^iresoQt déjà compris ainsi leur ligue de conduite en présence des démarches et des invitations dont ils ont été l'objet de la part de l'évCché. Mais je crois savoir -aussi que quelques-uns ayant d'anciens rapports avec le prélat hésitent à se séparer de lui,
y S'il en est ainsi, il nous appartient île leur rappeler que le gouver- 4ieme ni de l'Empereur compte sur leur dévouement exclusif et ne saurait •dans le cas actuel admettre de semblables hésitations, jusqu'au jour ail réï6que d'Orléans, en cessant ses lioslilités, nous aura permis de reprendre des rapports dont ses actes seuls ont amené la rupture.
B Je vous prie, monsieur X..., d'assurer, en ce qui vous concerne, l'exécution de la présente dépûche et de m'en accuser réception.
» Agréez, etc.
a Le préfet du Loiret,
n Le Provost de Launav. d
Le gouvernement, malgré son apparente sévérité, n'en cherchait pas moins à adoucir le clei^é par des concessions «ecrètcs. Une actrice du Théâtre -Français, de passage à
n,.:.A.OOglC
Lyon, crut qu'il lui serait permis de se faire applaudir du public de cette ville dans le rôle d'Elmire de Tartufe. La représenlalioD , plusieurs fois annoncée et sans cesse remise, b'aura pas lieu par suile, assuraient plusieurs personnes, des sollicitalions du cardinal-archevdque de Lyon auprès du minisire d'Ëlat. Les journaux demandèrent une explication. Le Moniteur leur répondit par celle noie ambiguë :
« IJo journal de Lyon a prétendu, et plusieurs journaux » de Paris l'ont répété, que la représentation de Tartufe » avait été interdite à Lyon par le ministre d'État. Cette » nouvelle est dénuée de fondement. Le ministre d'Ëtat » n'a pris à cet égard aucune disposition. »
La brochure la France, Borne et Flialie contenait contre les associations religieuses de bienfaisance des insinuations que les journaux anii-cléricaux ne tardèrent pasà étendre et à préciser. Les ennemis de la révolution avaient, disaient-ils, longtemps cherché quelle forme ils donneraient à la réaction contre elle. Prendrait-elle son point d'appui dans la noblesse? Elle n'existe que de nom. Dans la bourgeoisie? Elle est encore trop voltairienne. Dans le peuple? Il redoute trop l'ancien régime. Il ne leur restait donc plus que cette force qui s'exerce sur toutes les classes de la société sans les dominer exclusivement, qui agit sur celui-ci par le sentiment, sur celui-là par l'intérêt, sur un autre par le préjugé, un peu sur tout le monde par l'habitude, la force religieuse en un mot. Rome fait donc mouvoir les ressorts de ces innombrables associations religieuses qui, sous prétexte de charité, forment la milice de la contre-révolution. En vertu de quel droit ces diverses Sociétés existent-elles? surtout une Société comme celle de Saint-Vincent de Paul, héritière de la fameuse congrégation, et couvrant la France du réseau le plus puissant
LA SOCfETË DE SilNT-VtNCeRT DE PAUL. 317
qu'on ait vu depuis la Ligue et depuis la Société des jacobins?
X^s cléricaux répondaient que lorsque Ozanam fonda. eo 1833, la Société de Sainl-VincealdePaul, en compagnie de quelques jeunes gens, sa pensée consistait non pas seulement à soulager les pauvres par des aumônes, mais encore à créer entre les personnes charitables et les malheureux ces rapports qui doublent l'efficacité de l'aumône en soignant l'âme avec le corps. Empêcher la Société de Saint- Vincent de Paul de remplir celte mission, n'est-ce point méconnatire le plus sacré des devoirs, celui de secourir ses semblables?
Les journaux libres penseurs étaient loin de contester aux catholiques le droit de s'associer pour remplir ce devoir ; ils demandaient seulement à le partager avec eux. S'il existait, disaient-ils, en France une société de bienfaisance placée sous l'invocation de Voltaire, ayant partout un comité, se réunissant à la mairie, présidée par le maire, investie du droit de faire des quêtes, d'avoir des caisses particulières et une caisse cenirale, de tenir des conférences, les catholiques ne s' empresseraient- ils pas de solliciter l'autorisation do fonder une société pareille? Les libres penseurs ne demandaient pas antre chose que le droit commun. Qu'il nous soit permis, ajoutaient-ils, de nous associer, ou qu'on le défende à tout le monde. Leurs adversaires se hâtaient de répliquer : Les l<^es maçonniques, les journaux existent, comme les sociétés religieuses, en vCTtu d'un privilège ; trouveriez- vous bon qu'on exigeât leur suppression? Les libres penseurs répliquaient à leur tour que l'action de chaque loge et de chaque journal restait isolée et que le gouvernement ne tolérerait pas qu'une vingtaine de loges maçonniques et les représen-
taiits d'une viugtaîiie de journaux se réunissent pour s'occuper de matières relatives à )a franc-maçonnerie, ou pour faire euteodre de menaçantes plaintes sur l'esclavage de la presse. Les journaux, cela est triste, existent en vertu d'un privilège dont il faut demander la suppression, mais le gouvernement en attendant n'accorde pas à tel journal, au Siècle par exemple, la liberté de ne pas payer l'impôt du timbre acquitté par les autres journaux. Quand la liberté pour tous n'existe pas, la liberté de quelques-uns est la pire des tyrannies.
Le gouvernement ne pouvait que se féliciter de celle polémique. En lutte ouverte avec une partie du clergé, il s'alarmait, surtout en prévision du renouvellement prochain du Corps législatif, du succès des associations religieuses de bienfaisance, de l'organisation habile de ces sociétés, du nombre de jour en jour plus considérable de leurs adhérents: il y avait là une force qu'il fallait non-seulement empêcher de tourner contre soi, mais encore s'approprier, si c'était possible. Le gouvernement cherchait donc depuis longtemps un prétexte pour intervenir dans l'administration des sociétés de bienfaisance; il le trouva dans la réunion générale des conférences de la Société de Saint- Vincent de Paul de l'Ouest, qui eut lieu, le 32 septembre 1861, àLusignan.
Les discours prononcés dans cette réunion témoignent d'une grande exaltation des esprits. » Ne craignez pas » d'avouer que vous êtes enfants de Dieu, s'écriait l'évèque » d'Âogouléme; nous ne devons pas craindre Judas, mais » nous devons craindre Jésus-Cbrist. Et vous, vaillants soli> dats de Saint-Vincent de Paul, serrez vos bataillons. . . »Le curé de Coulommiers terminait ainsi son discours : « On >> nous dit : Mais la religion n'est point menacée. Et moi, je
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» soutiens que la religion est menacée, elle est en danger » de périr, et c'est vous, vaillants soldats de Saint-Vincent » de Paul, qui avez reçu mission de la secourir et de l'em- V pécber de crouler, noble et sainte mission remplie de n dangers dans ce temps de persécution. »
Les journaux anti-cléricaux relevèrent avec vivacité ces paroles imprudentes, et M. de Persigny, se sentant soutenu, jugea le moment favorable pour adresser, le 46 octobre, aux préfets, une circulaire sur ta « nécessité de faire rentrer » dans les conditions de la loi les associations de bienfaiu sance dont l'existence et l'action n'ont point été réguliè- » renient autorisées, et de mettre un terme à une situation » dont le temps n'a fait qu'aggraver les inconvénients » . M: de PersigFty voulait bien cependant reconnaître que ces sociétés de bienfaisance, autorisées ou non, méritaient l'intérêt du gouvernement par les bienfaits qu'elles répandent sur le pays, a soit qu'elles revêtent un caractère religieux, B comme les sociétés de Saint-Vincent de Paul, de Saint- B François Régis, de Saînt-François de Salles, soit qu'elles B aient une organisation purement philanthropique, comme 0 la franc-maçonnerie t> . La circulaire, non contente d'assimiler, au grand scandale des catholiques, Saint-Vincent de Paul au Grand-Orient , taisait un grand éloge de la charité et du patriotisme des quatre cent soixante-dix groupes ou ateliers de la franc- maçonnerie, et déclarait qu'il ne « pouvait être qu'avantf^eux d'autoriser et de » reconnaître son existence ».
Le ministre ne s'attaquait pas directement à la Société de Saint- Vincent de Paul et aux autres sociétés du même genre, dont a l'esprit paraît en lui-même étranger aux » préoccu pations politiques , — car, formées d' hommes reli- > gieux appartenant indistinctement à toutes les opinions,
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» elles comptent dans leur sein un grand nombre de foncn tionnaires et d'amis du gouvernement » , mais il s'élevait contre « ces conseils ou comités provinciaux qui, sous l'ap- » parence d'encourager les efforts particuliers des diverses • conférences, s'emparent chaque jour davantage de leur » direction, les dépouillent du droit de choisir elles-mêmes ■ leurs présidents et leurs dignitaires, et s'imposent ainsi B à toutes les sociétés d'une province comme pour les faire D servir d'instrument à une pensée étrangère à ta bieu- B faisance» . Le ministre terminait sa circulaire en déclarant que le gouvernement ne pouvait plus longlemps tolérer l'existence, à Paris, d'un conseil supérieur » qui, sans être B nommé parles sociéléslocales, se recrutant de lui-même, » s'arroge le droit de les gouverner pour en faire une sorte D d'association occulte dont il étend Its rami6cations au » delà lies frontières de la France, et qui prélève sur les » conférences un budget dont l'emploi reste inconnu n .
La circulaire, ne pouvant expliquer une telle oi^nisation par l'intérêt seul de la charité, se demandait quel besoin les personnes charitables de Lyon, de Marseille, de Bordeaux, avaient d'être dirigées par un comité de Paris, et s'il était nécessaire que la charité chrétienne, pour s'exercer, prit la forme d'une société secrète. La loi interdit ces associations. Les préfets n'autoriseront en conséquence que les sociétés religieuses de bienfaisance et de maçonnerie en général qui auront rempli les formalités légales. Quant à la Société de Saint-Vincent de Paul en particulier, si les délégués des conférences d'une sente ville veulent se réunir, le préfet leur en donnera la permission, et, si ces conférences expriment le désir d'avoir à Paris une représentation centrale, le préfet transmettra l'expression de leurs vœux au ministre, qui, après avoir pris Ifô