H. HAVIH ET H. ERNEST PICARD
Paris, en somme, tenait peu compte de ces observations, el il s'apprêtait à marcher au scrutin formé en trois corps d'année principaux ; le corps d'armée du Siècle, composé de cette masse qui a surtout l'instinct de l'action et qui ne s'arrête pas aux scrupules «t aux finesses de la politique individuelle; le corps d'armée de 1848, avec son étatmajor d'anciens membres du gouvernement provisoire, d'anciens ministres, commissaires, fonctionnaires de la République; le corpsd'armée des hommes nouveaux, comptant dans ses rangs des avocats, des écrivains, journalistes, professeurs déjà connus du public et désireux de compléter leur renommée à la tribune. Les Cing formaient un bataillon ayant ses intérêts à part, et manœuvrant avec une habile vigilance pour les défendre.
L'armée électorale parisienne n'était malheureusement pas aussi unie qu'on aurait pu le souhaiter au moment d'une entrée en campagne. Le Siècle, dans un article sur les élections, avait déjà signalé l'existence de dissentiments «puérilsaentre les candidats; il faisait allusion àuuequestion qui, malheureusement, portait en effet déjii le trouble dans les raijgs du parii démocratique. M.Havin, décidé cette fois à tenter les chances de la lutte électorale, avait pensé que la 5' circonscription dans laquelle le Siècle était établi, et qui se composait en majorité de négociants depuis longtemps attachés à sa politique, lui offrirait plus de chances qu'une autre; mais la 5* circonscription était celle qui avait nommé M. Ernest Picard. Ce jeune orateur, alors dans toute la fleur de sa popularité, se voyait soutenu non-seulement par la Presse, qui ne s'était décidiSe à se mêler des affairesélectoralesquepourappuyer la réélection des députés de Paris, maïs encore par une notable fraction du parti démocratique, qui subissait impatiemment la direction du
130 L'raiPlRE.
Sièck, et surtout par un groupe de ses jeunes confrères du barreau dévoués au succès de sa candidature et de celle de M. Ëuiile Ollivier. M. Léon Gambelta, l'un d'eux, dans une réunion cbez M. Carnot, avait élevé à la hauteur d'un principe et presque d'un dogme la réélection des Cinq et leur droit imprescriptible à rester les représentants perpétuels de la circonscription qui les avait élus une première fois.
Les amis deM.Havin, sans ni contester les services rendus -par les députés de Paris ni la nécessité de les récompenser en les réélisant, demandaient si cette réélection admise en principe ne pouvait pas s'accommoder aux nécessités et aux convenances de fait, et si MM. Picard, Ollivier et Darimon avaient reçu du suffrage universel l'investiture de la circonscription dans laquelle ils avaient été nommés, comme on reçoit l'investiture d'un fief. Hs ajoutaient plus sérieusemeut que par suite du remaniement des circonscriptions de Paris, il restait si peu de l'ancienne circonscription de M. Ernest Picard, qu'il devait lui être indifférent de se présenter dans celle-ci ou dans une autre. Si M. Picard, disaient-ils, prétend retrouver ses anciens électeurs, c'est dans trois ou quatre circonscriptions qu'il doit se présenter, car les électeurs de l'ancienne 5° circonscription ont été répartis en trois ou quatre lots. Serat-il donc désormais interdit de se présenter dans une circonscription de 35 000 électeurs parce qu'il y reste 2 ou 3000 électeurs qui ont pu voler pour un candidat aux élections précédentes?
M. Ernest Picard n'en persistait pas moins à réclamer ce qu'il appelait son droit, vivement appuyé par le rédacteur en chef de la Presse, M. Emile de Girardin, ardent à représenter les comités comme des foyers d'ambition pei-son-
H. HAVIH GËDE. tSl
nelle et allant jusqu'à menacer le directeur politique du Siècie de publier tous les jours un article contre lui s'il raaiuleDait sa candidature dans la 5' circonscription ; M. Uavin lui répondit qu'il ne se laisserait pas intimider et qu'on essayerait en vain de dissoudre les comités par la discorde. « Les Cinçy qui ne sont que trois, écrit-il » à un de ses amis. Font un tas d'intrigues que la publicité > et le grand jour Tont déjouer. Ce que je n'admettrai » jamais, c'est cette outrecuidance qui fait des électeurs et u d'une portioD du territoire électoral la propriété d'un » député; ce que je n'admettrai jamais, c'est le défi qui » nous est porté par une solidarité qui prétend s'imposer r> despotiquement à tout un parti et à toutes les fractions p d'un parti (11. »
Ces compétitions au moment où le parti démocratique Allait livrer une grande bataille, pouvaient cependant lui porleruDCoup funeste; M. Havin le comprit, et le 17 mars on lut en tête du Siècle les deux notes suivantes :
« Ea réponse aui altaques dont le Sirick a ilé l'objet, je dâctare que janiaîa mon vieux patriotisme ne s'exposera à rendre douteux le auccèi de noire cause par une prétention personnelle ou par une compétition de circonscription.
1) L. Havin. b
u Cher directeur,
iiVous renoncfii, pour faire cesser toale division, i tous présenter dans une circonscription où tant d'électeurs tous avaient o0erl leur concours ; la rédaction du Siècle comprend et approuve la réaolulioa qui tous est dictée par voire dévouement à la démocratie. Nous sommes persuadés d'avance que les électeurs vous en tiendront compte : aussi persislonsnouB h vous demander de rester un de leurs candidats û Paris. C'est Totre devoir, et le SiMe a bien le droit aussi de foire juger ta politiqut: par le suffire universel.
11 Pour tons les rédacteurs, Il L' secrétaire de la direction politigm; i> LÉOS PtÂC 1) ' {!) Lettre à M. Carbon.
433 L'EHPrRE.
I..CS négociations entre les amis de M. Havin et ceux de M. Picard, an sujet de la 5' circonscription, n'avaient pas empècbé les républicains de s'occuper avec activité de la formation d'un comité central. Les membres de ce comité seraient-ils nommés au scrutin, ou bien chacun d'eux prendrait-il en lui-mémç son mandat comme on assume une dictature? Les partisans de l'élection remportèrent. Les commissaires devaient être au nombre de vingt-cinq, malgré les prescription? de l'article 291 du Code i>énaJ qu'on déclara de nul effet pendant la période électorale.
Pendant que le parti démocratique pi'enait les mesures préparatoires nécessaires pour former son comité, les orléanistes, les légitimistes et quelques républicains se réunissaient chez le duc de Broglie pour essayer de créer celle Union libérale dont nous avons parlé dans le chapitre précédent. Les membres de la réunion étaient : MM. Hiiers, Berryer, Changarnier, le duc de Broglie, le prince de Broglie, Prévost- Paradol, Cochin, Mortimer-Ternaux, d'Haussonvjlle, Jules Simon, Jules Bastide et Caruot. Les premières paroles échangées enfre les membres de la réunion laissèrent voir dans quelles illusions le plus grand nombre d'enlre eux étaient plongés. Les orléanistes el les légitimistes se croyaient en droit, par le nombre et par l'influence, de se partager à part ^ale, avec les républicains, les circonscriptions de Paris. M- Jules Simon demanda la parole au moment où la réunion allait se séparer, et, dans un discours très-écouté, il essaya de rappeler ses membres au sentiment de la réalité. Mais à l'étonnement de la plupart de ses auditeurs, M. Jules Simon dut s'apercevoir qu'on ne leur ferait pas facilement admettre que l'union libérale dût se fonder sur d'autres bases que celles qu'ils avaient
LA PORMATIOK ni COHITË ËGUOUli. A^Z
rêvées. Aucune décision ne fut prise dans celle réunion.
I^ période [lendaul laquelle les comités pouvaient fonctionner était si courte, que si les premiers jours en élaîent employésàla formation d'un comité, il ne restait qu'à peine le temps nécessaire pour choisir les candidats. C'est pourquoi le parti républicain avait songé à désigner d'avance les membres de son comité, qui ne se seraient d'ailleurs réunis qu'à l'ouverture de la période légale. Les conférences pour la formation de ce comité avaient lieu chez M. Carnot, qui avait déclaré qu'il oc consentirait à en être membre que s'il pouvait s'y asseoir à côté de plusieurs de ses amis qui siégeaient avec lui dans les assemblées de la seconde république; le dépouillement du vote n'ayant pas réalisé ce vœu, il se relira, et le comité, grâce aux menées des abstentionnistes et aux rivalités dont aucun parti el surtout le parti républicain n'est exempt, ne se forma pas, à la grande satisfaction de quelques brouillon.sexaltés.
>f. Garnier'Pi^s, avant l'uvortement du comité des vingt-cinq, avait formé un comité purement consultatif, composé d'avocats dont nous avons donné les noms dans le chapitre précédent, et qui se chai^cait de répondre aux demandes de renseignements des départements et de Paris. Quant au comité des ving-cinq, en dehors même des divisions intestines qui le firent échouer, il faut convenir que les mesures prises parle gouvernement rendaient sa formation bien difficile. M. de Persigny, en effet, 'voyant l'agitation électorale gagner du terrain, voulut y couper court par la note suivante insérée le 3 mai au Moniteur :
<i Pluiieurt journaoi anDODienl que ite représenUnls de Muscomitif
électorani doîvenl le réunir prochainement pour nommer nn comité cen-
iraL A ceilo occasion, le gouvernement iroit Jevoir rappeler quf U loi'
TUILE DELoiP. nr — 38 ,
inierdisant les assocjatioDs de plDE de vingt penonoes qui st réuniraieiil uns l'agrément de l'autorilé publique, alors même que ces associa lions ■«raient partagées en sections d'un nomtov moindre, les journaux s'expo- ■erateui ï la répresuon lAgale s'ils pnbliEtient tous actes ou ninifestes 4« pareilles associations, n
Une rétmioD fut aussitôt convoquée chez M. Hérold pour prendre les mesures oécessitées par la situation. On y lut la lettre suivante de M. Marie :
(I Ëvideniment la noie du Moniteur est une macbine de guerre destinée' 1 jeter la terreur et ï faire taire ainsi les journaux qui seraient tentés de publier vos actes. Contre ces violences js ne connais qu'un remède : le courage qui conseille, le dévouement qui va jusqu'au sacriSce. Or, ce courage, les journaux l'auront-ils? Oui, je l'espère, si les directeurs politiques ont le droit de décider ; mais en cela, comme en lootes ciioses, hélas ! la puissance morale qui voudra ^r quand même, ue sera-t-elte pas dominée et vaincue par les intérêts matériels toujours prêts à céder?
n Que faire donc? Une consultation? Je viens d'en lire une. Est-elle bien rassurante, birn décisire ? ou n'est-elle pas plutêt à cêté de la question que sur la question?
n Le gouvernement est despotique, la législation est despotique, et ces deux forces ont si bien les mêmes origines, le même esprit, les mêmes allures pour enclialner ou opprimer toutes les libertés, qu'elles ne seront jamais embarrassées pour se prêter un mutuel appui, seton les circonstances.
H Aiusi, par exemple, dans la situation oA les comités se trouvent placés, êtes-veus bien sûrs que, les textes i la main, le gouvernement ne puisse pas dire qu'en les constituant comme on les a constitués, la loi a été méconnue ? En tous cas, les journaux seront-ils assez rassurés ù cet égard poor; prêter appui en publiant vos actes? El s'ils contentaient i le faire, un premier avertissement ne leur imposerait-il pas silence?
I) Des consultations? Quand la justice fi'aura pas à dire un mot dans le débat, que le ministre seul soulèvera et jugera, c'est un bien petit remède. Ne nous faisons point illusion, la lutte qui va s'ouvrir est une lutte grave dans laquelle la légalité, pour peu qu'elle protège encore, par quelques cOtés, une liberté ou un droit, sera complée pour rien. Noua avoa$ alTaire à un gouvernement trés-ré»olu et Irés-peu scrupuleux dans ses audaces. Or, je me demande si, dans de telles circonstances, c'est le cas de procéder comme on a fait, ea s'entouraut en quelque sorte de toutes les formes d'une action représcnlalive.
» A mon sens, il faut meure ces formes de cQlé. Ou notre parti veut l'action, ou il veut l'abstention. Il faut cbobir résolument et marcher sans équivoque dans un sens on dans l'autre, mais non dans les deux i la fois. L'action décidée, et, dans mon sens, il doit en être ainsi, alors qu'un comité se forme, se constitue, se proclame dictatorial ement pour ainsi. dire (le mot est bien gros, mais il ren 1 bien ma pensée), i^'on prenne pour le former les noms les plus populaires auprès des diverses classes de la se-
1, .. AHXlglC
U PROPAGANDE eLECTORAtS CHANCE DE PORHE. 135
àèti, afin que lous les intérêts, tous les sentiments, toaleales idées soient représentés, et puis marebons. Nous irons ainsi plus vite et plus sûrement.' Si, pour livrer bataille, il n'y a pas de cbef«, ou si, sur le plnn de campagne, caui-ci doivent, avant tout, consuller l'arméa, alors il n'y a^ rien à faire; je le dis avec désespoir, mais je le dis comme je le sens : tout le monde ne peut pas commander, et tout est perdu s'il n'y a parmi BOUS personne qui fuisse el ose prendre le commandement et imposer
La dictature que souhaitait M. Marie ae pouvait être en ce moment prise par personne. L'énergie de tous dut suppléer à celle d'un seul. Quelques dtoyens se mirent en avaut, et grâce à leurs courageux efforts, la note du Moniteur n'empôcba pas la propagande électorale de continuer, comme le prouve cette lettre :
■ Parti, ta s Ml ises.
u Monsieur el cher concitoyen,
» Sana autre droit que notre dévouement k la chose publique, sans autre prétention que le désir d'être utiles, sans autre Lut que le progrés dans la liberté par la liberté, ne relevant que de notre bonne voloDié, nous nous sommes groupés quelques-uns pour former un comité consultiklif pour les élections, ainsi que nous l'avons écrit par notre lettre du «8 avril.
» Km avocats qui ont rédigé le Manuel électoral ou qui y ont adhéré, HH. Clamt^eran, Dréo, Durier, Ferry, Floquet, Hérisson, Herald, se sont Joints des aimens reiirésentants et des poblicistes : HU Uarie, Carool, Jules Simon, Corbon, Crémieun, Charton, Henri Harliu, Garnittr-Pagès.
» Nous.comptoni sur le concours des Joumaox de l'opposilion.
n I^ pand nooikre de nos amis viendront nous aider de leurs lumières.
' » Les circonstances sont dilfidles, l' inexpérience daoe la pratique du suffrage universel est grande, la jurisprudence est douteuse, rinierrenlion de l'autorité mal déDnie, les abus de pouvoir faciles. Kous Ti'nons vous offirirnosservicespour VOUE aidera sunnonler les obstacles qui pourraient entraver vos votes.
n Nous n'avons nullement l'intention de peser sur les décisions ou sur le choix dei électeurs, nous n'avons donc ii désigner aucune candidature. Inspirés seulement d'un sentiment profond de conciliation indispensable BU développement de nos principes, nous nous eCTorcerons, si nous sommes consultés, de mettre en harmonie )es prétentions diverses, d'adoucir les rivalités, de rapprocher les esprits, de recommander l'union de tous ceux tpri veidenl sincèrement Ufibârté, - .
a Nous De nous dissimulons ni la faiblesse de dos moyens 4'aclion ni l« force d'oDO autorilé qui s tout concentré dans ses uiaios. Hait loio de nous décourager, celle comparaison nous excite : noua ne songooni p«Dl. diDs la lutle légal", ft nous, mais k la pairie, et moindre e*t la liberté, plus énergique doit être notre volonté pour la recouvrer.
I) Dans la pensée que vous partngerei nos coDviciions, doi» TaitODS un appel incessant h votre dévouemenl, et si vous voulea bien dms aider i donner uue impulsion de plus en plus vive au mouvement qui commence, quel que soil le résultat, vous aurez rempli voire devoir.
» Vos détotjés coniitoyens,
» GaRNIER-PaGÈ-S, ilÉItOLD, CLAMACEnAH, JULEE SlHON. M
Deux jours après, un comité consuUalif pour les élections, composé des auteurs du Manuel électoral, d'anciens rqirésentants, de publicistes : MM. Carnot, Charton, Ctamageran, Dréo, Durier, Ferry, Floquet, Garnier-Pagès, Hérisson, Hérold, Marie, Henri Martin, Jules Simon, si^^l chez M. Dréo, rue Saint-Roch.
Toutes les vieilles causes de dissentiment entre les fractions du parti républicain paraissaient oubliées. La candidature de M. Tbiers en fit sui^ir une nouvelle. M. Thlers. l'entré en France après son court exil a la suite du coup d'Ëtat du 2 décembre, consacrait son temps à l'acbèvement de X Histoire du Consulat et de C Empire. Sans se désintéresser complètement de la politique, il ne cherchait pas à prendre dans les événements un autre rAle que celui d'un spectateur oublieux du mal qu'on lui a fait, et ni> s'inquiétaot que du mal qu'on peut faire à son pays. Son opposition contre l'Empire était celle d'un esprit désintéressé qui voit les choses de haut, qui juge les hommes snus passion, et qui suit avec tristesse et anxiété les phases d'une expérience tentée sur son pays. Le public ne se résignait pas cependant à croire que toute relation fût rompue entre M. Thiers, admirateur constant de Napoléon I", et son neveu et son héritier, surtout après l'avance que ce
.A.OCIgiC
H. THIEKS C&HDIDAT A PARIS. «37
dernier lui avait faite dans une occasion récente. Rien de plus vrai cependant. Napoléou lU n'avait pas même \u V Histoire dit Consulat et de fEmjnre, lorsqu'un volume de cet ouvrage étant tombé entre ses mains, il en fut si content, qu'il manifesta tout haut l'intention de chercher à donner à l'auteur un témoignage public de sa satisfaction. M. Thiers, averti par un ami commua des intentions de l'Empereur, ne fut point sans en ressentir quelque inquiétude ; il se voyait exposé à une de ces marques de politesse qui, venant d'un souverain, ressemblent à des faveurs, et qu'un honnête homme redoute, mais qu'il trouve audessous de lui de repousser avec un dédain atTecté. Une promotion isolée et subite à la plus haute dignité de la Légion d'honneur n'était pas à craindre pour M. Tbiers, puisqu'il en portait le grand cordon. Ouel témoignage de satisfaction Napoléou IH pouvait-il donc lui donner? Le premier discfpurs d'ouverture des Chambres le tira d'inquiétude , il en était quitte pour le titre < d'historien national ».
Le régime parlementaire sous lequel la France avait vécu depuis 1830 jusqu'en 1848 s'était si bien incarné dans U. Tbiers, que le jour où par le décret de novembre les institutions de rËm|)ire semblèrent s'en rapprocber, et où un peu plus de lumière pénétra dans le Corps législatif, la place de M. Tbiers y fut marquée d'avance. Rien ne s'opposait à ce qu'il l'occupât, car il conseillait lui-même à ses amis de renoncer à l'abstention et de reprendre lé- , gaiement leur pari d'action politique en prêtant un serment qui obligeait leur conscience sans les empêcher de travailler au rétablissement de lu liberté. 11 avait, on l'a vu, répondu dans ce sens dès le mois de mars aux électeurs de divers départements qui lui offraient la candidature.
»8 LIMPffiE.
C'est dans ce sens qu'il répondit aux électeurs de la 2' circonscription de Paris.
La candidature de M. Thiers, accueillie avec favear par le parti libéra! et même par un certain nombre de bonapartistes qui s'en applaudissairat comme d'une adhésion indirecte à l'Empire, qui l'obligerait à marcher de plus en plus dans la voie du libéralisme, ne pouvait se passer entièrement du concours du parti démocratique. Malheureusement, l'attitude politique de M. Thiers après la révolution de Février et son alliance avec les légitimistes avaient laissé dans le cœur de beaucoup de républicains un vif sentiment de rancune. Les déraoorates de la 2' circonscription où se présentait M. Thiers en concurrence avec M. Devinck, homme modéré et négociant estimé, partaient de s'abstenir. Le i^^/i? , sans se ranger ouvertement à cette opinion, que son ardente polémique contre toute espèce d'abstention lui défendait d'adopter, la combattait avec une certaine mollesse. Ce n'est pas qne son directeur, ancien lieutenant de M. Odilon-Barrot, nourrit la moindre hostilité contre H. Thiers qui, dans les dernières années du règne de Louis-Philippe, s'était Tort rapproché de la gauche; M. Havin partageait au contraire l'admiration qu'ont pour M. Thiers ceux qui l'ont vu manœuvrer sur le terrain parlementaire, et il ne méconnaissait pas l'utilité d'un pareil auxiliaire ; mais, dominé par les préoccupations de la polémique quotidienne, il hésitait à soutenir un adversaire de l'unité de l'Italie, un défenseur du pouvoir temporel du pape.
La liste des candidats de l'oj^tosition qui parut le 10 mai , jour de l'ouverture de la période électorale, dans les journaux h Siècle, l'Opinion tiationaie, étut ainsi formée :
:A.OOglC
IL N'EST PAS SIR LA PREMI&RE LISTE DE L'OPPOSITION. A3» ÉLECrHHE DD 3^ HAI ET ÙV t" JUIN 1863;
Candidats de ropposUion .-
« 1" circoDseription : L. Uavin, directeur politique du Siècle.
» S* eîrcoDacriplwii : Ed. Ltbonlafe, membre de rinititnl.
« 3* circonscription : Émre Ollivier, député sorlaDi.
» 4* circAnscriplion *. Eruest Picard, dépuLè sortant
* 5° circoDscriplioD : Jules Fafre, député sortani.
» 6* circonscription : Adolphe Guérouli, rédacteur en chef de VOpinion m\tUmate.
a T circoDScription : Alfied DarimoD, député sortant
1 S' circonscription : Jules Simon, membre de l'Iasiitut.
» 9* circonscription : Eugène Pelietan, pubKcisie.
n D'autres candidats se praduisirent en dehors de ceui-ci.
> V* circonscription : Jules de Lasteyrie. ftaoc. — 3* circonscription : Docteur Dupout — 6° circonscription : De JouTencel, Cochin, Prévost- Para dol , Diipuis, avocat. — 7' circonscription : J. J. Weiss , Philippe Doré, Cantafrel. — 8° dnonseription : Jules Mahias, De Hilly. — 9* eircoDKriptioD : Tbayer. »
Cette liste ne contenait pas le nom de M. Thiers. Ce n'est point qu'il renonçât à se présenter. MM. Target, Morlimer- Ternaux et Duval lui ayant remis, le 14 mai, une adresse signée de plusieurs électeurs de la 2* circonscription pour lui «ffrir la candidature, il l'accepta. Ces électeurs se formérent en comité sous la présidence de M. Dufaure. Le len- ■demain, le Journaldes Débats, qui jusqu'alors s'était tenu 4;n dehors du mouvement électoral, annonça la candidature ■de M, Thiers : « Alors même que le pays eût manqué de » mémoire, l'historien eût empêché d'oublier l'orateur ; » mais un respect universel et tranquille entourait ce nom » enlevé aux luttes quolidienues des partis, et M. Thiers » trouvait dans la justice bienveillante dont il est entouré » comme un avant-^oûl du jugement de la postérité. C'est * de ce repos animé par le travail, par l'amilié, par les plus B élevées et les plus douces jouissances de l'esprit, que s M. Thiers va sortir pour uolr sa voix à celle des hommes j> qui pensent encore que la liberté n'est pas moins néces-
n,..:A.003lC
iiO L'EHPIRC
» saire que l'ordre, et que sans elle les plus grands inlérèls » du pays peuvent se trouver en péril. Tous les vœux des » amis d'une sage liberté le suivront dans cette' tentative » qui, heureuse ou non, n'en sera pas mwns un des actes » les plus honorables de sa carrière politique. »
M. Laboulayc, en apprenaot la décision de M. Thiers, s'empressa de se désister de sa candidature. Le Siècle comprit qu'il ne pouvait plus hésiter , et le nom de M. Thicrs remplaça celui de M. Laboulaye sur la Uste de l'opposition. Le Siècle expliqua ainsi sa résolution :
<i Dans le cours de sa Hirittre polilîque l'illuslre hislorien nous a eu l^usieurs fois pour advenaire et nous craignons bien d'ëlre aiyourd'hui encore en désaccord avec lui sur un grand nombre de poînl^.
n flous n'hésitons pas néanmoins k mettre son nom sur la liste à la place de celui de M. Laboulaye. M. Tliiers est une des grandes inditidualiléa de notre époque, et s'il arrive au Coqis législatir, il pourra jeter uae vite lumière sur la discussion des questions de politique et de Gnance qu'il a si souvent traitées acec tant de lucidité ei de talent, b
Il ne manquait qu'un légitimiste comme Berryer à celle liste, où figuraient un orléaniste comme M. Thiers, un bonapartiste comme M. Guéroult, et des républicains pour représeoter l'union libérale. Elle était en réalité une espèce de coalilion. C'est peut-être à cela qu'elle dut son succès complet.
Le nom de M. Adolphe Guéroult n'avait pas non plus été accepté sans murmures par tous les démocrale!i. Sututsimoiiien, tour à tour rédacteur du Temps et du Journai des Débats, fonctionnaire de Louis-Pbilippe, rédacleur de In Bépublique le lendemain de la révolution de Février, maintenant directeur d'un journal bonapartiste, M. Guéroult appartenait à l'école saint-simonienne, qui place le droit au changement d'opinion au nombre des plus importants droits de l'homme et du citoyen. Le progrès, selon
n,.::A.003lC
H. IDOLPHB GUEROULT. in
les âaiot-simoDiens, n'étant qtie la série des idées à travers lesquelles passe une nation pour arriver à son complet développement, chaque homme est libre de s'associer à toutes les opinions, selon que le temps, les circonstances et son caraclère personnel le lui conseillent. Les disciples les plils éminents de Saint-Simon avaient pris nne grande part au inouvt»nent de reconstruction de l'Empire. Napoléon 1", oubliant à Sainte-Hélène ce qu'il avait fait et songéant à ce qu'il aurait pu faire, avait, en effet, laissé à ses héritiers ce fameux programme dont l'exécution devait coûter, disait-il, un demi-siècle de batailles : triomphe de la démocratie sur le libéralisme parlementaire, soumission de riî^iseà l'Etat, constitution de grandes nationalités sur les débris des Etats factices formés par des traités menteurs, la démocratie universelle fondée sur le suffrage universel et soutenue par la main puissante des Césars français, tel était ce programme qu'un nombre infini de Français croyaient destiné à être réalisé par Napoléon III. Les gens profondément convaincus que Napoléon I" était la révolution armée, soutenaient de la meilhture foi du monde que s'il avait été obligé un moment de supprimer la liberté pour sauver la révolution, il s'était hâté, dès que les circonstances l'avaient permis, de reconnatlre ses droits par l'acte additionnel, léguant ainsi à Napoléon III un exemple que ce dernier ne pouvait pas tarder à suivre. M. Guéroult comprit qu'un journal qui servirait d'organe au bonapartisme de l'acte additionnel aurait de grandes chances de succès. L'apôtre de Ménilmontant remania le.prc^ramme de Sainte-Hélène à l'usage des abonnés de YOpinion nationale et prêta au césarisme libéral l'appui d'qne intelligence exercée, ne s'intimidant pas devant les idées et sachant les traduire d'une plume nette, élégante, vrai-
ment frauçaise. VOpinion nationale, à peine foodée, atteignit un chifire coDsidérabte d'^anés. M. Guéroult, maître d'un journal avec lequel il fallait compter et voulant faire consacrer son succès par le s^rage universel, imposa lui-même à tous les partis sa candiclature.
M. Eugène Pelletaa avait été, lui aussi, quelque peu saint-simonien à ses débuts, du temps qu'il étudiait le droit à Paris avant de devenir collaborateur à plusieurs revues, à la Presse et au Bien public loodé par Lamartine en 1850. Après avoir longtemps promeoé d'un journal à l'autre un tident qui attendait encore la popularité, il entra au Siècle, après le coup d'Ëtat. Les lecteurs de ce journal ne paraissaient pas devoir être très-sensibles au souflle de phiiosopbisme mystique qui animait les articles de M. Pelletaa, mais ils étaient une foule, et la foule se laisse facilement aller au charme des grands sentiments exprimés en langage poétique. La popularité de M. Pelletaa était faite lorsqu'il quitta ce journal par des motifs qui ne pouvaient que l'accrotlre. 11 renonçait en eSet à une collaboralion lucrative, pour n'avoir pas réussi à amener dans la rédaction du Siècle des changements de personnes dont les intérêts du parti démocratique devaient, sdon lui, se ressentir dans un sens favorable. M. Eugène Pelletan fit dès lors la guerre en partisan courageux mais un peu fantasque, publiant des brochures contre l'unité italienne et en faveur de l'unité polonaise, donnant la main d'un o6té aux jacobins et de l'autre aux libéraux, mais jetant un vif éclat littéraire sur ses contradictions, luttant d'ailleurs avec courage contre le gouvernement, se faisant condamner à t'amende et à la prison, obligé de vendre sa bibliothèque pour payer le fisc; il faisait du bruit sans charlala-
H. H1U6 SIMON. tA3
Disme, et il appelait ^ir lui l'atteDlioa puUique sans la violeoter.
&L Jules SimoD représentait sur la liste de l'opposition la partie avancée du parti républicain avec C^arnot et M- Eugène Pelletan. H n'était pa» plus que ce dernier cependant un républicain de la veille. H. Jules Simon, élève de l'Ëcole normale en 18S2, «grégé de philosophie en 1835, professeur de philosophie à Ca£n et à Versailles, maître de conférences à l'Ëcole normale, suppléuit de M. Cousin à la Sorbonne, avait été en 18/i7 oandidat de l'opposition modérée dans les CMes-du-Nord. Le «lergé, qui, à cette époque, fit manquer son éleclioD, ne put l'empêcher l'année suivante d'élre élu à rAssemblée coDstituaote, où il fit partie du comité de l'o^anisation du travail. Président de la commissicu chargée de visiter les blessés de juin, secrétaire de la commission d'enseignement primaire, rapporteur de la loi organique de l'enseignement que la Constituante n'eut pas le temps de voter, il donna sa démission de refM'ésentant du peuple pour entrer dans la commission du Conseil d'Ëtal oii il présida le comité des recours en grâce ; il ne tarda pas à être «xclu de ce Conseil d'Etat par la majorité réacUonnaire de l'Assemblée législative et de l'enseignement public par le coup d'Ëtat, qui suspendit son cours pour punir en lui le rédacteur du Nalioml, le fondateur et le collabordleur assidu de \a, Liberté dépenser.
M. Jules Simon , rentré dans la vie privée, reprit la plume et publia successivement le Devoir, la Religion naturelle, la Liberté de comàence, n'interrompant ses travaux, dit uD de ses biographes, que pour donner de temps en temps dans les principales villes de la Belgique des conférences sur les grandes questions de philosophie et d'oi^-
DJsatioii suciale. 1^ position prise par lui ii l'avant-garde du parti démocratique l'exposait parfois aux attaques de ses membres les plus ombrageux, qui voyaient avec méBaDce ses relations avec des hommes qu'ils étaient habitués à considérer comme des ennemis. I>cs notabilités de la monarchie de Louis-Philippe, ministres, fonctionnaires, pairs de France, députés, journalistes , so rencontraient en elTet dans son petit salon au cinquième ét^ avec les plus ardents champions de la république militante, dans tous les pays, non point tout k fait comme sur un terrain neutre-, car ces derniers y étaient les plus nombreux, mais comme dans un refuge où les vaincus du 2 décembre pouvaient se rencontrer et causer ensemble un moment en oubliant leurs griels mutuels, consolation bien rare dans les temps de solitnde et d'amertume qui suivent les grandes catastrophes politiques, tristes temps où les hommes ont plus de penchant à se fuir qu'à se chercher, ut où un certain counm;e est nécessaire à ceux qui bravenl à la fois pour les réunir leurs méûances réciproques et la rancune redoutable du gouvernement absolu.
Le Corps législatif, de vaste conseil général qu'il était, venait de se transformer en assemblée politique ; ses orateurs du haut de la tribune, entendus désormais de toutes les parties du pays, pouvaient prétendre à occuper dans se.s admirations une place proportionnée à leur talent. M.Jules Favre avait gagné plus que tout autre à ce chaagemeni : continuateur des orateurs de nos grandes époques pnrlementâires, il commençait à prendre possession de cette dictature souriante et majestueuse de l'opposition, qu'il devait garder pendant si longtemps. M. Emile Ollivier, en cherchant à se faire une place à côté de lui , ne réussissait qu'à marquer davantage l'espace qui existe entre le talent et te
HH. E. OLUVIER, B. PICARB, DARIMON, H&VIN. AAb
géoie oratoire ; son discours pendant la discussion de l'adresse avait justement froissé les susceplibiUtf^ du parti républicain. Ce discours appelait des explications que l'ioterdiclioo des réunions publiques enipécba de lui demander. Les journaux auraient pu suppléera ce silence, mais par une indulgence fataleà la dignité des mœurs politiques^ ils prolougèrent un malentendu dont il était aisé de (M^voir les conséquences. Quant à M. E. Picard, la vivacité, la hardiesse, le bon sens, la raillerie piquante, la répartie prompte, toutes ces qualités de l'esprit parisien qu'il apportait à la (riboue, l'avaient fait adopter par Paris comme son véritable représentant. C'était à lui qu'il tenait le plus; on le vit bien lors de la compétition pour le choix des circonscriptions entre le Siècle et lui. Le Siècie, qui était cepeu' dani la grande force du moment, fut obligé par l'opinion publique de céder et baisser pavillon.
Une assez longue collaboration au journal de Proudhon avait valu à M. Darimon l'honneur de Qgurer en 1857 sur la liste des candidats de l'opposition. Le principe de la solidarité des Cin^ l'y fit maintenir en 1863, malgré le doute (jui planait déjà sur ses opinions comme sur celles de M. Emile Ollivier.
Le candidat le plus attaqué de tous ceux qui 0guraient sur la liste do \'opposition était M. Havin, directeur politique du Siècle, dont la politique déplaisait à la fois au parti libéral rapproché d'une partie du clergé, et à la fraction ardente du parti démocratique dont elle ne ser- \'ait pas toutes les impatiences : l'un ne lui pardonnait pas d'avoir soutenu le gouvernement dad^ sa campagne contre les associations religieuses de bienfaisance; l'autre se plaignait de la prudence et des réserves dont s'entourait son opposition, l^es journaux cléricaux et les journaux libé-
raux reprochaient en outre à M. Havin , candidat au cooaeil généra) k Torigny-sur-Vire, d'avoir adressé à ses électeurs une circulaire contenant ce pttôsage : « Le ministre de l'intérieur m'a' offert spontanément de m'appuyer à Torigny-sur-Vire; l'Empereur a bien voulu me faire écrire par M. Hocquart qu'il voyait arec plaisir m& candidature, et qu'il avait apprécié mon concours loyal et patriotique lors des guerres de Crimée et d'Italie. Enfin, M. le préfet a recommandé à MM. les maires de se montrer bienveillADts pour ma candidature. * Une correspondance politique, envoyée de Paris aux feuilles légitimistes des départements, ne craignit pas d'annoncer que M. Haviir était à la fois candidat du gouvememeot dans la Manche et candidat de l'opposition à Paris. Le Courrier du dimanche ouvrit dans ses bureaux une souscription pour faire imprimer et afficher sa circulaire. Celle pièce, qui contenait implicitement l'acceptation de l'appui du gouvernement, prêtait, il est vrai, à la critique, quoiqu'il ne s'agit pas d'une élection politique ; mais la correspondance légitimiste se donnait le tort grave de la présenter comme écrite à propos des élections qui allaient avoir lieu.
Une aatre manoeuvre consista bientôt à opposer à la candidature de M. Havin une candidatore d'ouvrier. L'idéede donner place sur la liste des candidats de l'cq^posrtion à aa représentant de la classe vouée au travail manuel,- connaissant bien ses besoins, et capable de défendre ses Intérêts, n'avait en elle-même rien de déraisomiable. Le principe de cette candidature était admis par tous; on n'en contestait que l'opportunité. Il semblait aux ouvriers eux-mêmes que le moment de s'occuper de leurs intérêts spéciaux n'était pas venu, et que leur unique Intérêt à eux, comme à toutes les classes de la société, consi^ait â rendre à la France la
LA CANDIDATtRt OCmiElIC. UT
liberté. Les ouvriers sentaient aussi que la composition de l'assemblée devant laquelle leur député serait appelé à preaJre la parole lui imposait une habileté de langage et des précautions de forme dont son éducation incomplète le rendrait incapable.
Lecatididat opposé à M. Havin dans la 2* circonscription était M. Blanc, ouvrier typographe. Les ouvriers de plusieurs grands ateliers de Paris et de Lyon, ceux de l'usine Cail, entre autres, lui écrivirent pour l'engager à. renoncer à la candidature ; mais il persista dans sa résolution.
Le gouvernement n'avait trouvé pour opposer aux illustrations de la liste libérale que des notabilités de quartier. La liste ofBcielle était ainsi composée :
c Edouard Delesserl, propriétaire î Passy. — I" circonscription.
B Devmek, député sortant, aocien |<réiideDl du tribunal de commerce. — i' circonscription.
n Varin, ancien négociant, maire du i* arrondissement de Paru. — 3* circonseriplîoa.
Il Le général de dwision Peirot, député sortant, ancien commandant supérieur des gardes nationales de la Seine, graod-ofHcier de la Légion d'honneur. — i° circonscriptioD.
* Fridénc Lévy, maire du H' arrondissement dedans, ancien juge, président de section dn tribunal de commerce. — 6* circonscription.
M Potiché-Lepeltetier, dé^lé sortant. — 6* ciroonscriplion.
M Constant Sity, rallîneur, membre de la chambre de commerce. — 7' circonscription.
» Kœnigswarter, dépulé sortant. — 8° circonscription,
n Picard, anden maire d'Ivry, conseiller général de la Seine. —
Le moment de la lutte approchait. II était urgent de mettre un terme à toutes les divisions. Le comité adressa le 20 mai aqx électeurs cette proclamation qui lui parut propre à produire un rapprochement général :
I Parii, k 30 nui IS63.
D Monsieur et cher conciioyen,
n Liberiêl c'est le tobu de tous, le cri rie tous, le cri des consciences, lebesnn du présent, l'espoir de l'aveoir.
B Liberté, on Irouve ce mot icscrit sur tous les programiDes, sur (oul«i les profeisions de Tôt, sur toutes les binnicres. Il retentit partout, dans les villes, dans tes campagnes; les uns l'acclament comme la férilé. les autres s'en coiirrent comme d'un voile ; c'est de la part de loas un éclalant hommage à notre immortelle révoiulion.
» Si du scrutin élecloral, au lieu de noms d'hommes, devah sortir un prÎDcipe, un lole presque unanime proclamerait la liberté.
B En ce moment solennel, où le peuple est appelé i faire acle de souveraineté, l'expression suprême du aa Tolootf, hautemeni et incoDteilablement manilestée, c'est la liberté!
» La liberté est donc le but posé : pour y parvenir, l'union noua est prescrite comme un devoir. Laissons les polémiques fâcheuses! Écartons les divisions funestes ! Élevons la lutte électorale en tolérant nos dissident s. en respectant nos advM^aires. Prouvons, par notre dignité dans l'action, que nous sommes toujours la nation généreuse et puissante, dont l'initiative vigoureuse a donné l'impulsion au mouvement qui entraîne !•■ monde.
I) Serrons donc nos rangs! Marchons dans la voie ouTerle i l'hamanité, te main dans la main, le front haut, certains de notre droit, ûers de notre tone. Notre cause est sainte. Le dieu de la justice est arec nous. Marchons! l'inaction, c'est le suicide; l'action, c'est la liberté.
n Vos dévonéi concitoyens.
Il CanNOT , Ed. Ciiarton , J. J. duiacauui, fi. ConsON, A. DnÉo, E. Durier, Garhieb- Paces. j. Fcruv, Cn. Flouuet, Ch. Hérisson, F. HÉnOLD, HAniE, Henri Uartin.
Jules Sinon, i
La candidature la plus antipalliique au gouverneaieiit était celle de M. Thiers. Le meilleur moyen de la cornbaltre eût été de s'effacer devant elle. L'abstention de l'administration entre H. Thiers et M. Dcvinck aurait peutêtre compromis M. Thiers etempéchti beaucoup de rtipubiicains de voter pour lui. M. de Persigny aima mieu\ adresser, lo 21 mai, au préfet de la Seine, une lellre qui se terminait ainsi : « M. Thiei's est trop honnéle homme pour que personne puisse l'accuser de prêter un serment qu'il n'aurait pas l'iulention de tenir; mais ce que veut M. Thiers, c'est le rélablissemenl d'un régime qui a été fatal à la France et à lui-même, d'un régime flatteur pour la vanité de quelques-uns et funeste au bien de tous,
:A.OOglC
DERNIERS EFFORTS DES ARSTEHTIONMSTëS. dA9
» qui déplace l'autorité de sa base naturelle pour la jeter en » pâture aux passons de la tribune, qui remplace le niouve- » ment par l'agitation siérile de tu parole, qui, pendant dix- » huit ans, n'a produit que l'impuissance au dedans et la » faiblesse au dehors, et qui, commencé dans l'émeute, con- » tinué au bruit de l'émeute, a uni par l'émeute. »
Cette mercuriale, adressée à un homme commeM.Thiers par un homme comme M. de Persigny, se terminait ainsi : « Non, monsieur le préfet, en face de la France agrandie, » de cette France qui n'est devenue si prospère et si glott rieuse que depuis que M. Tbiers et les siens ne sont plus » aux affaires, au sein de cette grande cité aujourd'hui là » plus tranquille, la plus riche et la plus belle de l'univers, H non, le suffrage universel n'opposera point au gouverne- B ment qui a tiré le pays de l'abtme ceux qui l'y avaient » laissé tomber. »
Cette lettre, tirée à profusion et affichée sur tes murs de Paris, ne servit qu'à rallier les démocrates hésitants autour de la candidature de M. Thiers.
Le parti abstentionniste démocratique auquel s'étailjoiul un certain nombre d'abstentionnistes légitimistes dont le manifeste avait paru dans la Gazelle de France redoublait d'activité au moment oîi l'on touchait au dénoûment et menaçait de compromettre le succès de l'élection. Le comité eut recours, le i5 mai, à une nouvelle proclamation pour démontrer ta nullité absolue des bulletins blancs, même comme protestation :
a Aux argumeoU tégaui, nous «rofau devoir ajouter quelques codsÎdéraiions politiques.
» Nousresperlonsprorondâmeal les ofiaÛMcdirergcDlei, et nous avons la ronfiction qu'elles sont sincères. Nous nou^ croyons en droit de réchmer one juste réciprocité, car nous ne chitrchons pas la lutte, mais la lumière.
TAIILE DELOBD. iU -~ 2t
u Bevitus pour peu de jours d'une mission conciliatrice, nous n'avons dsus le cœur aucune pensée hostile.
n Tlms élevant au-dessus des queslions de personnes, nous Toyons, dans le suffrage universel, plus encore que l'élection des représentaots; nous y voyons la maDifeslalion éclatante de la volonté souveraine du peu- |ie. N'est-il ^s évidente ((ue cette manifestation sera d'autant pins importante, que le chiffre des citoyens qui la feront sera plus considérable. Ke ferùl-ce pas une faute grave, un crime d'Ëtal, que de rétrécir ce chiffre, et amoindrir ainsi l'explosion du senliment sationalt
n De|)uîs la fondation du suffrage universel, le peuple n'a jamais cessé de Todoir user de fou droit. C'etl lui qui a, maintes fois, imposé son vote i m HuB. H a compris qu'il ne devait, qu'il ne pouvait jamais abdiquer. Nous ne sommes donc que l'interprète de sua intentions, lorsque nous *e- MM -nus inviter b tous présenter à celte vssia communion, oit, sous la fbrjne d'un bultelin, chacun, faible ou fort, pauvre on riche, vient déposer sa protestation ou sou affirmation.
■ Mais parce que des nuances plus ou moins diverses existent entre les qnMMs de l' électeur et du candidat, faut-il renoncer à etprioier sa pensée? s'il en était ainsi aucune élection ne serait possible, car on ne pourrnl dnner son vole qu'i Boi-méme.Illaut donc choisir celui qui s'élo%ne le moins du but qu'on se propose, et considérer autant celui contre lequel on vole que celui pour qui l'on vote.
■ ITcst-il pas aussi des moments solennels ttù l'on se trouve dans la néceeaiié de regarder non plus le passé, mais l'avenir. En bce d'une situation nouvelle et exceptionnel le, ne sommes-uous pas tous des hommes
I) Non point qu'il faille oublier ou les fautes ou les services rendus; ■Mrif se devons-nous pas en ce moment, pour la liberté, proclamer la trêve de Dieu?
11 Et lorsque le gouvernement fait ses choix lui-même et désigne ses cMAdats, o'a-t-il pas par cela même créé une grande catégorie : celle des exclus?
11 El si les exclus se rallient autour d'un drapeau qni est le ndlre, l'orikvfar la liberté, nedevous-nout pas tous courir ensemble au scrutin pour élever haut noire glorieux drapeau et le faire briller au soleil ?
u Ainsi donc, monsieur et cher concitoyen, pas de découragement ; pas d'abMmion ! ii
Le comité du Manuel électoral fépontiit en même lemps à la Gazette de France :
u La Goiette de France du 20 mai a publié une sorte de manifeste signé de diverses personnes qui conseillent aux électeurs de Paris le vole k bulletin blanc.
u Celte note repose sur une erreur de droit évidente.
» n n'est point exact de dire que le bulletin blanc esl un vote parfiûteraent Ifgal, qu'il change les conditions de la majorité, qu'il compte par a nnHilé même, t^lc. L'article 3 0 du décret du % février 1 8S3 dit préciséroenl le contraire.
^1, ...A,OOglC
NOUVELLE GlRGCLilRE DE H. DE PERSICNY. 151
A II n'est pas rrai que, en conseillatit aux citoyens le rote i bnlletîn 4ilaiK, m les convie i une actian légale et régulière ; ob ne bit que leur indiquer une fonne nouvelle et plus raffinée d'abstention.
» Les auleora du Manuel électoral^ a Climageran, Dnâo, DuRiEH, Fbrry, Floqubt, Hérold. »
ïjss Cinq crurent devoir à leur tour élever la voix. Ils publièrent une courte proclamation dans le Siècle du 30 mai :
u Élecleuri,
» Quelquei-uns d'entre vous demandent notre opinion sur le vote i bulletin blanc.
n Le «ota i bulletin blanc c'est l'atastantioD puérile.
11 Or, g'abstenir aujourd'hui sous quelque forme que ce soit, c'est voter 'ptmt le candidat du gauvernement.
1) Quant k nous, nous ne cesserons de tous répéter jusqu'au dernier moment : Au vote I
Il An vote avec union , au vole avec un leul mot de ralliement : Ubené!
Il JuLBs FiVitt, Émilb Oluvier, Eanest PlClRD, Darikoh. » '
Le jour de l'ouverture du scrutin approchait. M. de Persigny jugea que le moment était venu de porter un dernier coup aux candidatures de l'opposition. Les préfets reçurent donc, le 28 mai, une circulaire dans laquelle le ministre de l'iatérieur leur confiait la mission de signaler aux populations la coalition « des hommes de 1815, de 1830, de 18A8, qui essayaient sur plusieurs points de surprendre la bonne foi du pays pour tourner contre l'Empereur les libertés mêmes qu'il a données récemment, et qui tous, obéissant au inéme mot d'ordre, ne pouvant nier les grandes choses faites par l'Empereur, s'attaquent aux moyens qui ont servi à les accomplir, c'est-à-dire aux finances de l'Etat, parce que peu de personnes étant versées dans les questions de ce genre, ils espèrent pouvoir plus impunément répandre le mensonge et l'erreur». M. de
Persigoy affirmait que si ta délie avait été augmentée, le reveau public s'était accru eu proportion ; que le budget u'atleignait pas, comme ou le prétendait, le chiffre de 2 milliards, et que d'ailleurs ce budget, « noblement dépensé », produisait d'énormes richesses dans le pays. La circulaire unissait par un tableau de la situation financière de la France, qui n'avait jamais été si brillante.
La candidature de M. Tbiers n'en continuait pas moins, au milieu de tout cela, à être l'objet des plus vives préoccupations du gouvernement. Le préfet de la Seine, trompé par le langage de certaines feuilles qui traduisaient les impressions du public épris des plaisii's et des jouissauces qu'offrait à leur oisiveté opulente la capitale remaniée à leur profit, se croyait entouré d'une immense popularité etseulcapable d'avoir raison de la candidature deM. Thîers. M. Haussmann lança donc une proclamation aux électeurs de Paris d'un ton plus cassant encore que celui du ministre de l'intérieur, dont il ne fit guère que reproduire les arguments sur la coalition des partis, assaisonnant la rhétorique de M. de Persigny de la menace d'émeutes prochaines qui feraient couler le sang dans les rues, suspendraient les affaires et mettraient les étrangers en fuite. Le bourgeois parisien est sujet à la fois à s'effrayer de ces perspectives et à s'en moquer; cela dépend des circonstances. 11 faut connaître son tempérament et lui parler selon qu'il est dans une de ses crises de peur on dans un de ses moments de confiance. M. Haussmann ne savait pas (àter lu pouls à ses administrés, car personne n'a été moins Parisien que ce préfet qui se vantait d'avoir reDOuvelé Paris.
Le 31 mai, jour du vote, le soleil brillait au milieu du ciel printanier, il y avait dans tous les cœurs une grande
LA REVANCHE DU 3 DËCeUBRE. i&S
attente et une émotion véritable. C'était la résurrection ou la mort de la France qui allait sortir du scrutin. La foule, vers le soir, remplissait les boulevards et assiégeait la porte de tous les journaux. Pas de cri, pas de tumulte; quelques exclamations de joie, quelques serrements de main à la vue des premiers résultats de l'élection. A dix heures, il y eut comme une explosion : «Toute la liste de l'opposition a passé ! » Toute la liste avait passé, en efiel, à l'exception de la 6' circonscription ; mais là aussi cependant M. Eugène Pelletan avait eu Ta majorité.
La foule se retira calme et silencieuse. Ce soir-là, Paris avail pris sa revanche du 2 décembre.
M. de Persigny n'ayant sdns doute point usé toute son éloquence pendant la lutte, crut devoir expliquer aux préfets, par une proclamation solennelle, le sens des dernières élections, et les engager à s'inspirer de plus en plus n des » sentiments de modération qui sont le propre d'un gouver- » nement fort et d'une administration paternelle. La coali- » tion a pu réussir dans les grands centres de population, » plus habituellement accessibles à l'influence de la presse, w à surprendre le suffrage universel, mais le gouvernement » peut compter sur l'immense majorité du pays. Les der- » nières élections ont constitué définitivement, dans la » Chambre comme dans la nation, le parti du gouverne- » ment, et réduit à néantlesillusionsde ceux qui supposaient » à la France la pensée de renverser les bases du plébiscite B de 1851, soit pour copier 1ns institutions aristocratiques » de l'Angleterre, soit pour faire tomber le pouvoir des » mains de la royauté dans celles des orateurs, s
La rupture de Paris avec l'Empire, l'opposition manifestée contre lui dans lesgrandes villes, étaientcependant des symptômes graves. Les classes populaires, en conservant
le culte de la mémoire de Napoléon l", avaient rendu possible la restauraticm de sa dynastie, mais tes dernières élections constataient que, depuis les plébiscites de 1851 et de 1852, un changement s'était opéré en elles. Les ouvriers se séparaient des paysans, restés plus fidèles à la légende napoléonienne. C'était là le sens du grand mouvement électoral auquel la France et l'Europe venaient d'assister.
L'élection de MM. Berryer et Marie à Marseille , d& MM. Jules Favre et Hénon à Lyon, de M. Lanjuioaia à Nantes, assuraient un renfort assez notable à la fraction des Cinq, sans compter les députés élus en dehors de l'influence officielle et contre elle, dans vingt et une circonscriptions.
La Chambre comptait trente-cinq députés non officiels en tout, chiffre peu considérable en apparence, mais trèsimportant en réalité, si l'on tient compte des forcesimmenses dont disposait le gouvernement. L'Europe considéra ce résultat comme un échec. M. de Persigny recueillit les fruits d'une polémique traduite par ses préfets avec une violence inutile ; aussi personne, excepté lui, ne fut surpris d'apprendre que Napoléon 111 se privait momentanément de ses services. Cette résolution lui fut signifiée le jour même où il se congratulait avec ses préfets du résultat des élections. M. de Persigny donna le 2/[ mai sa démission ; sa retraite devint l'occasion d'un renouvellement ministériel rendu nécessaire par le renfort d'orateurs que les électeurs venaient d'envoyer au Corps législatif.
M. Walewski quitta le ministère d'Etat, dont toutes les attributions administratives furent partagées entre les mimislères.de la maison de l'Empereur et de l'instruction publique, et qui ne conserva que les attributions politiques. M. Billault, en prenant le poste de M. Walewski, y joignit
CHiNGEMEIlT DE UIMSTÈHB. ttC
les fonctions attribuées aux ministres sans portefeuilte par le décret du 2/i novembre 1860 et devint le ministf* te plus importatit du cabinet ; désireux d'avoir au minislère de l'intérieur un homme de sa confiance, il proposa an choix de l'Empereur son ami, M. Boudet, président de section au Conseil d'Ëtat. M. Baroche échangea, contre le ministère de la justice vacant par la retraite de M. Delaogle, la présidence du Conseil d'État dont fut chaîné M. Bouber, remplacé au ministère des travaux publie» et du commerce par M. Béhic. M. Duruy prit, au ministère de l'iDstruction publique, la place de M. Rouland, qui reçst comme dédommagement la sinécure lucrative de gooivrneur de la Banque de France.
La Constitution interdisait aux ministres de prendre ka parole devant les Chambres, le changement introduit êvas les attributions du ministère d'Ëlat portait atteinte k ce principe. Le Moniteur avait beau prétendre que ce n'Mait là qu'une mesure toute simple pour « organiser plus soKdement la représentation de la pensée gouvernemefilale devant les Chambres, sans s'écarter de la pensée de la Constitution » , il était difficile de n'y pas voir, sinon m pas vers la responsabilité ministérielle ou vers le gouvernement pariementaire, du moins une dérogation incMrecle aux principes de la Constitution. Les conseils de M. de Horny, d'après plusieurs journaux, n'étaient pas étrangers à ces changements. Le président du Coqis législatif erat devoir démentir ces bruits par la lettre suivante adressée au Constitutionnel:
a PluEieurs journaux me font intervenir dans la formation du minislére dans des termes qui sembleraient indiquer qu'ils y sont autorisés par moi. Le fait est inexact, et le peu de convenance de pareilles supposiliom me bit vaincre ma répugnance habituelle i m'occuper de ce qui se publie sur mon compte. ii
1, „.A,OOglC
A&6 L'EHPIRE.
Le nouveau ministre de rîDstruclion publique n'apparte- Dait pas à ce qu'où pourrait appeler le haut état-major universitaire. Il n'avait jamais Tait partie du conseil impérial ni professé à la Sorbonne ou au Collège de France. Il avait eu quelques rapports avec l'Empereur au sujet de y Histoire de Jules César, et il lui avait plu. Simple inspecteur général, c'est pendant sa tournée d'inspection qu'il reçut la nouvelle de son élévation au ministère- 11 s'appliqua tout de suite à la justifier, et il inaugura le 1" juillet son avènement en rétablissant l'enseignement de la philosophie dans les lycées. Quelques jours plus tard , dans son discours à la distribution des prix du concours général, il annonça deux autres mesures excellentes : la suppression de la birurcation et la création d'un enseignement professionnel ; l'introduction de l'enseignement de l'histoire conteDiporaine dans la classe de philosophie trouva moins d'approbateurs. Beaucoup de bons esprits convaincus de l'existence d'une conscience politique comme d'iiue conscience religieuse, et de la nécessité de respecter l'une autant que l'autre, pensaient en efTel que l'histoire contemporaine n'est pas, à proprement parler, de l'histoire, qu'elle n'est pas faite et par conséquent qu'elle ne peut être enseignée. I-.es partisans de la mesure répondaient que l'histoire n'esl jamais faite, que nos passions la refont chaque jour et que l'étude du passé se ressent inévifablement des émotions du présent ; supprimez donc aussi l'enseignement de l'histoire ancienne, car vous ne l'empêcherez pas, ajoutaient-ils, de s'imprégner plus ou moins des sentiments contemporiiins, à moins que les actes de la conscience politique des ancêtres ne cessent par un miracle d'affecter ta conscience politique de leurs descendants. Le cabinet était formé, mais la mort enipècba M. Bil-
LE CnOlK DU SDCCESSEUR DE H. BILUULT. 657
lauit d'y jouer le rôle prépondérant que la volonté impériale lui avait confié. Ses funérailles eurent lieu aux frais du Trésor public, el une souscription fut ouverte pour lui dresser une statue à Nantes, son pays natal. Il fallait lui chercher un successeur. Où? Au Sénat, personne, si ce n'est quelques viens administrateurs cantonnés dans leur spécialité, ou quelques nullités plus jeunes dont le dévouement et la paresse se contentaient d'une crasse dotation. Au Corps législatif? personne non plus. D'ailleurs, prendre un ministre d'État sur les bancs de l'Assemblée élective eût paru un retour trop direct au régime parlementaire. Même disette d'hommes au Conseil d'Ëtat. M. Vuitry ne manquait sans doute pas de mérite, mais il avait faibli au moment de la confiscation des biens d'Orléans; rentré en grâce depuis et toujours un peu suspect, on ne pouvait le choisir comme principal avocat de l'Empire. Les présidents de section, gens fort dévoués, n'étaient pas cependant, au 2 décembre, dans le cheval de Troie ; ils n'avaient pas participé au coup d'État. Deux hommes, parmi les membres du cabinet pouvaient prétendre à la succession de M. Biliault : MM. Baroche et Rouher; le premier, usé sans gloire dans le huis clos des sessions de Tancien Corps l^islatif, premier sujet sans prestige et sans éclat, pouvait *tre qu'une doublure utile et son dévouement se confentait de ce rôle.
M. Rouher, né à Riom le 30 novembre 181 4, était l'un des quatre enfants d'un avoué de cette ville. Le jeune Eugène Rouher, enfant des montagnes, aimait cependant la mer. La suppression de l'école d'Angoulême, en 1828, rendit l'aspirant manqué au collège de Riom, et bientôt à celui de Clermont, où il finit ses études. Il vint ii Paris suivre les cours de l'École de droit, et il y resta, après
avoir été reçu avocat, occupé à faire de la procédure dans uoe étude d'avoué , jusqu'au jour où il revint à Riom .pour remplacer un de ses frères que des raisons de santé obligeaient de quitter le barreau. Il trouva dans sa ville natale uue position toute faite, qu'il occupa pendant douze ans, de 1836 à 18Û8, plaidant avec succès les procès civils, les procès criminels, et, lorsque l'occasion s'en présentait, les procès de presse. M. Rouher, parvenu au point culminant de sa carrière d'avocat, voulut entrer dans la magistrature. Un poste d'avocat général lui aurait assez convenu. M. Hébert, alors garde des sceaux, le lui refusa. L'idée lui vint d'essayer de la vie politique ; alors il sollicita la députation en concurrence avec M. Combarel de Leyval, candidat ministériel aux élections de 1 846, qui ne l'emporta qu'à 20 voix de majorité. Deux ans après, le suffrage universel le vengeait du dédain des censitaires. Il est vrai que H. Rouher, s'élançant au lendemain ' de la révolution de Février à la tribune du club de Riom, avait déclaré aux électeurs républicains que « sa vie a été jusqu'ici toute » judiciaire, qu'il n'e^st ainsi que républicain du lendemain, ■> mais convaincu que les idées nouvelles peuvent seules » faire le bonheur de son pays, il s'y dévoue avec énei^e. » Il veut la liberté de réunion pleine et entière. Les clubs « doivent être It» organes de la volonté du peuple. Us sont » chaînés de son instruction , ils sont indispensables. Il » veut l'impôt mieux réparti, l'abolition des droits réunis, » l'impôt pr<^ressif, maisavec des conditions qui ne mènent » pas au communisme, il veut que cet impôt atteigne aussi D les professions, que le travail soit organisé, que l'agricul- » teur ail des ressources assurées contre les malheurs qu'il
n ne peut prévoir, que l'Étal soit assureur Tout pour le
» peuple, toul par le peuple! »
H. ROUUER, SES DËBUTS POUT(QDi:S. A59
Ëloquenlti' préface à la uon moins éloquente circulaire
qui se teriniue aiusi : « Républicains éprouvés par la
0 lulte, républicains du lendemain qui n'ont aqlorisé per- » sonne à douter de la sincérité de leur langage, tous ont » le droit et le devoir de concourir à cet édiSce gigantesque » destiné à devenir, s'il est bien construit, l'arcbe sainte B des générations futures. Il suffit d'avoir écouté un insa tant la voix des peuples pour proclamer la suppression » immédiate d'impôts vexatoires, plus particulièrement » onéreux à la classe ouvrière. »
Cet édifice trausformé en arche charma les électeurs du Puy-de-Dôme. M. Rouber, élu l'avanl-demier sur une liste de quinze représentants, accourut à Paris, et s'empressa de visiter divers clubs républicains où il Qt entendre, dit un de ses biographes, « des paroles énei^iques dignes » du démocrate le plus avancé » .
Le représentant du Puy-de-Dôme, toujours vêtu de noir, cravaté de blanc, rasé de près, assidu dans les bureaux, le premier à son banc de la droite, attirait les regards par l'air de rt^ularité majestueuse répandu sur toute sa personne. 11 prit part aux débals relatifs à la Constitution, et dans cette grande question le hasard, par une de ces ironies qui lui sont familières, le mit aux prises avec Lamartine. 11 s'agissait de l'élection du président de la République. Serait-il élu par l'Assemblée nationale ou par le suffrage nuiversel? M. Rouber hésitait entre les deux systèmes : a Si le chef du pouvoir exécutif est faible, disait-il, l'Assemblée neva-t-ellepasl'absorberîetsi, au contraire, le chef élu par le suffrage universel est un homme éminent, peut-être même de génie, ne résistera-t-il pas au pouvoir législatif?» M. Rouber était déjà convaincu qu'il résisterait, car « la résignation n'est pas la vertu favorite des grands hommes a .
âeO L'EHPIRE.
Lamartiue répondil : « Uii homme! cela est bien facile » à dire. Où sera-t-it cet homme? Sommes-nous dans un » temps où l'on prenne les noms pour des choses, un fan- » lôme pour la réalité? Mais quand vous auriez cet homme D sous la main, je vous dirais encore : Prenez garde à qui i> vous remettez vos pouvoirs! 11 y a deux noms dans l'his- » toire qui doiveut à jamais, selon moi , empêcher une » Assemblée française de confier la diclalure de sa Répu- » blique, de sa Révolution, à un homme. Ces rfeux noms, a citoyens, c'est le nom de Monck en Angleterre, et de » Bonaparte en France. »
M. Rouher avait présenté, de concert avec M. Duvergier de Hauranne et Créton, un amendement en faveur du système des deux Chambres, seul capable, selon lui, de « ne l>a5 compromettre les conquêtes de Février ». 11 ne paraissait pas, à cette époque, avoir aperçu encore clairement son avenir politique; car à propos des mesures proposées par la droite après les journées de Juin, il flétrit les lois exceptionnelles : « Le législateur peut devenir passionné, » violent, il peut chercher la présomption de la condamnau tionau heu de la présomption delà vérilé; il peut vouloir 6 priverlajusticedeses ressources, et l'accusé de ses moyens » de défense. Il suit alors une roule désastreuse, et aboutit » au tribunal révolutionnaire, aux cours prévôtales. Voilà » pourquoi de cette législation fétide s'est élevé un nuage » sanglant qui nous empêche de voir les vérités contenues » dans la Révolution . »
Pourtant dans la discussion de la loi de la déportation appliquée aux crimes politiques, il trouve énervante la distinction entre les crimes politiques et les crimes de droit commun; et il ajoute : << Cette distinction n'est pas étrangère aux malheurs qu'a subis le pays. » Pierre Leroux