PREMIÈRES TENTATIVES DE NAPOLEON 111. S
neutre entre la Pologne et la Russie. L'entente rêvée par Napoléon 111 avec cette' puissance ne paraissait pas facile à établir. Voulant cependant avoir l'air de tenter quelque chose, il fil adresser par M. Drouyn de Llinj-s, le 10 avril 1863, une dépêche à toutes les puissances européennes avec prière de lui faire connaître leur sentiment. Celte dépêche constatai! que les agitations de la Pologne n'étaient point des crises passagères dues à des causes accidentelles, que leur périodicité attestait l'impuissance des combinaisons adoptées pour les conjurer; il espérait d'ailleurs que l'empereur de Russie^ toujours animé des mêmes intentions libérales, « reconnaîtra dans sa sagesse l'opportunité d'aviser aux moyens de placer la Pologne dans une paix durable ». L'Autriche répondit qu'elle partageait l'avis et l'espoirde l'auteur de la dépêche ; l'Angleterre en fit autant, et la Russie se garda bien de repousser brutalement ces ouvertHi-es indirectes.
On était au printemps, et des mesures graves pouvaient encore être prises.
La croyance à l'existence d'un parti libéral en Russie, qui forcerait le gouvernement à des concessions à la Pologne, rassurait d'avance Napoléon III sur l'issue de ces négociations. L'armée russe était, croyait-il, l'objet d'une prop^ande qui inclinerait forcément le Czar aux idées libérales. Les paroles de M. Rillault au Sénat, dans la séance du 20 mars, témoignent des illusions du gouvernement impérial à cet égard :
<i Est ce que tous croyez qu'il n'y a poiot pour la Pologne de trèt-Iégilîmes espérances li attendre de ce qui se passe aujourd'hui en IlussieT Esl-ce que tous croies que ce ^uTerneinent, lancé dans une Toie oou- Telle par la Tolonté de son souverain, sera asseï aveugle, atiei peu inlellifent de ses iniéreis, pour risquer une complication d'agitalions intérieures, contre d«s solutions qui lui assurent, au contraire, le calme et la patxT
534 L'EHPIRE.
n Cette grande puissance est la plus intéressée, pour sa force,
pour son repos, pour la Tacilité à^ son actiou dans le monde, à résoudre cette queslien conTulsite de la fologoe.
n Quelle conduite peut lui inspirer la juste application de ces événeloentEÎ Je ne me prononce en aucune façon sur cette éventualité, non plus que sur les puissants avit appuyés sur de si pressantes considératioos. Je ine borne i constater qu'il y a des intérêts évidents, offrant un point d'action sérieux »
Ce point d'action, c'était le rélablissement de laPolc^oe de 1815 sous le sceptre du grand-duc CoDstantin. Napoléon III finit par en faire ia proposition dans une lettre autographe adressée à Alexandre 11. La réponse fnt un refus des plus nets et des plus formels.
Un agent obscur, Debrauz de Saldapenne, gérant du journal le Mémorial diplomatique, dont on s'était servi dans les négociations relatives à Maximilien, avait été envoyé à Vienne vers le milieu de mars pour sonder le terrain. Le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris, se rendit bientôt auprès de son souverain pour lui soumettre les nouveaux plans sortis du cerveau de Napoléon m : la Silésie en échange de la Gallicie, l'appui du gouvernement impérial dans les tentatives de François- Joseph pour prendre l'hégémonie de l'Allemagne, et, pour rançon de la Vénétie, les Priacipaulés danubiennes ainsi que le littoral oriental de l'Adriatique que la Porte aurait échangé contre la Circassie, telles étaient les offres de l'empereur des Français à l'empereur d'Autriche pour l'engager à se joindre à lui dans une guerre pour forcer la Russie à rétablir la nationalité polonaise.
En ntarchant le premier, peut-être aurait-il entraîné l'Autriche; mais il demandait que, plus voisine du champ de bataille, elle entamât la guerre sans être sûre d*avoîr à ses c6té6 l'Angleterre ; celle-ci, ne voulant pas contribuer à ramoindrissement de la Prusse protestante, se garda bien
1, ..A,OOglC
napolBoh m phopose une conférence. 5&&
•^e seconder laoïission du prince de Metteroich. L'Angleterre, d'ailleurs, se croyait toujours obligée, par tradition et par inlérêl, à respecter les traités de 1815 et à empê- -cher qu'aucune puissance sur le cootioent ne grandit itux dépens des autres. Le corute Russell aurait été cbarnié, en restant dans les limites des traités de 1815, de procurer quelque soulagement à la Polc^ne et d'amener une InWe entre les belligérants; mais voilà tout. En résume les grandes puissances s'étaient bornées jusqu'ici à adresscrde -vagues reproches à la Russie; quant aux puissances secondaires, telles que le DanemarL, la Suède et l'Italie, invitées à joindre leurs remontrances à celles de l'Angleterre et de la France, elles n'avaient pu s'en acquitter qu'avec oioUesse ■et froideur.
Les trois cours, continuant cependant leur action diplomatique, avalent fini par tomber d'accord sur ce proj^raœœe à présenter à la Russie :
<i 1° Amnistie complète et géoérale;
Il V ReprëseDlation natioDale arecdes pouToirs semblables à cenx qui sont Axés par la charte de 1 S 1 5 ;
n 3° Nomination des Polonais aux fonctions publiques, de manière à former une admiaitlration oalioDale;
H i° Liberté de coDscieuC'! pleine et entière, et suppression de toutes les restrictions apporlèes au culte catholique ;
» 5« Us^e excluiif de la langue polonaise dans l'adraÎDi*! ration de la justice et dans l'enseignement;
» 6" Recrutement légal et régulier, n
Ces points devaient dire discutés dans une conférence à défaut d'un congrès, moyen toujours préféré par le cabinet des Tuileries. L'Angleterre et TAulricbe acceptaient la conférence ; mais, tandis qu'elles se bornaient à appliquer ce programme au royaume, te cabinet des Tuileries parlait 'des anciennes provinces polonaises. La divei^ence était grande, surtout au moment où le gouvernement impérial
n,.:.A.OOglC
UC L-EHPIRK.
proposait à l'Angleterre et à l'Autriche ùe prendre rengagement, sous la forme d'une convention ou d'un protocole, de poursuivre de concert le r^lemeiit de l'affaire de Pologne par tes voies diplomatiques « ou autrement, s'il était nécessaire s . L'Angleterre était loin de prêter l'oreille à une pareille proposition; l'intervention lui paraissait un droit qu'elle exerçait comme bon lui semblait, mais n<Hi une obligation. Ministres, membres des Communes, tords, journalistes, déclaraient d'ailleurs qu'ils n'iraient pas jusqu'à la guerre; l'Autricfae, tremblant pour la Gallicie, pour ta Vénétie et même pour la Hongrie, s'engagerait encore bien moins à la faire. La saison pendant ce teDips4à s'était assez avancée pour empêcher un coup bardi d'être tenté; le prince GortschakofT refusa toute amnistie tant que l'insurrection ne serait pas réprimée, repoussa la conférence comme bonne uniquement à encourager les insurgés, nia la compétence des signataires des traités de Vienue, et déclara qu'il n'entamerait de négociations qu'avec les puissances coparlageantes. Cette dépèche est du 13 juillet.
L'Autriche était une de ces puissances. Le cabinet de Vienne repoussa celte ouverture et l'annonça tout de suite aux cabinets de Londres et de Paris. Ce dernier aurait voulu s'entendre avec les deux autres cabinets sur une réponse identique à faire à la Russie. Il espérait donner ainsi à l'Autriche la garantie d'une solidarité qu'elle avait toujours réclamée; l'Angleterre refusa. Il y eut trois notes disliuctes. La note des Tuileries constatait un peu tard, il est vrai, que l'insurrection polonaise n'était point l'œuvre d'une démag(^e cosmopolite, mais de l'idée de patrie, de religion, de justice; elle se décidait eu6n à parler des traités de 1815, en leur restituant celle fois leur signification faussée et en étendant leur application à la Lithuanie, à la
U DISCOURS &E BUIRCOWIE. 537
Volbyoie, à la Podolie, à l'Ukraine, à la Posnanie et à la Gallicie. La note se terniiaait ainsi : « La Russie est res- » poDsable des graves conséquences que la prolongation des » trotibles Je Pologne pourrait entraîner. »
L'été finissait, la Baltique allait être pelée. GortscbakofT répondit par la terrible répression de Mourawiew à Wilna, et par une note dans laquelle il exclut de tout écbange d'idées amical entre la Russie et les puissances la moindre allusion aux parties de l'Empire qui n'étaietat pas l'ancien duché. Il accepta la responsabilité dont on le menaçait et mit Gn à t( udc discussion évidemment sans but » .
Un Polonais qui occupait un rang élevé dans la société européenne, le général Zamoïski, se trouvait en ce moment à Londres; prévoyant que la voie oi!i la diplomatie s'était engagée la conduirait à la défaite, il avait proposé au comte Russell de déclarer te Czar déchu des droits que lui donnait le traité de Vienne sur la Pologne, attendu qu'il n'avait jamais rempli les conditions auxquelles ces droits étaient liés. Cette déclaration aurait été suivie de la proclamation d'un archiduc autrichien comme roi de Pologne. L'Autriche tire cent mille soldats de la Gallicie ; le nouveau roi, à la tête de ces troupes, chassait les Russes et rétablissait le royaume des Jagellons.
Lord Russell laissa voir, le 26 septembre 186S, au banquet de Blaii^wie, que cette idée de déchéance ne lui déplaisait pas absolument : «< En reconnaissant la domi< » nation russe en Pologne, les puissances de l'Europe ont » stipulé certaines conditions pour ce pays; mais la Russie M ne tes a pas tenues* Avertie aujourd'hui par les remon- » trances de l'Europe, elle persévère dans, la violation de s ses engagements. » Le comte Russell Unissait ainsi son discours : « Les conditions en vertu desquelles la Russie a
» obtenu la Pologue n'étant pas remplies, le titre même «peut être difficilement maintenu... » Le cabinet de Saint- James s'apprêtait à donner à cette pensée la forme d'un acte international; le cabinet des Tuileries y adhérait; l'Autriche, limitrophe de la Russie, demandait comme tonjoors des garanties avant de s'engager. Le gouvernement impérial lui offrait toutes celles qu'elle pouvait souhaiter. I) avait donné pour instruction à M. de Monteb^o, son reprfeentant à Saint-Pétersbourg, d'agir comme le représentant de l'Angleterre, lord Napier. M. de Montebello, le jour où lord Napier remettrait au prince Gortschakoff une note dans le sens du discours de Blairgowie, avait reçu l'ordre d'en présenter une pareille. Lord Napier avait déjà prévenu le prince Gortschakoff qu'il était chargé de lui faire une communication importante. La signIGcation de déchéance était en route; un coup de télégraphe arrêta le courrier. M. de Bismarck, par une habile diversion au profit de la Russie, menaçait à son lourde déclarer le roi de Danemark déchu de sa souveraineté sur le pays de l'Eider pour n'avohr pas rempli les engagements du traité de Londres.
Lord Russell se hâta d'écrire à lord Napier que « le gou- » vernement de Sa Majesté n'a pas le désir de prolonger la » cwrespondance au sujet de la Pologne, pour le simple » plaisir de la controverse. Le gouvernement de Sa Majesté » reçoit avec satisfaction l'assurance que l'emperwir de V Russie continue à être animé d'intentions pleines de tâen- » veillance vis-à-vis la Pologne, et de conciliation vis^à-vis » des puissances étrangères » .
La cour de Vienne, jusqu'au milieu du mois d'octobre 1863, attendit les événements. Napoléon III avait demandé au pape d'user de son influence sur François-Joseph, en