LES RÉPUBUGAINS S€R LES PONTONS
eo rampant à celui de ses compagnons d'infortune dont le mal de mer anéantissait les forces ; quand les gobelets manquaient, il fallait reverser Teau de sa bouche, comme font les pigeons pour leurs petits, dans la bouche du malade dévoré de soif (i). »
Les prisonniers de la batterie privés de cette triste r^source, allaient, aux heures des repas, chercher dans les bidons une certaine quantité d'eau potable, bientôt épuisée; impossible de la renouveler la nuit, c'est-à-dire au moment de la plus suffocante température. La tempête joignit ses souffrances aux rigueurs de cette discipline de bagne: les transportés du Canada^ roulant les uns sur les autres, dans un enfer de chaleur et de puanteur, restèrent pendant quatre jours les écoutilles fermées ; la frégate arriva enfin en rade de Brest. Le gouvernement avait, dit-on, fait croire au commandant du Canada que les hommes qu'il transportait sur son navire étaient des repris de justice. Cette erreur seule peut expliquer sa dureté. Les matelots de l'équipage cependant ne s'y trompèrent point ; ils se montrèrent humains et compatissants pour les transportés, parmi lesquels figuraient MM. Michot-Boutet, Alexandre Martin , représentants du peuple pour le département du liOiret, M. Pereira, ancien commissaire de la république et préfet de ce département, le colonel Mouton, vieux soldat de Waterloo, le fabuliste Lachambaudie, le docteur Deville, les journalistes Cahaigne, Xavier Durrieu et Magen.
MM. Pereira, Alexandre Martin, Michot-Boutet, aviûent tenté d'organiser à Orléans la résistance légale
(1) Récit de M. Cahaigne reproduit dans le livre de M. Victor Schœlcher : i*e gmwememmi du 2 décembre*
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contre la violation de la constitution. Voilà pourquoi ils étaient sur la route de Gayenne. M. Âbbatuccii revêtu du titre de ministre de la justice, avait été Tami du premier et le collègue des deux autres, il demanda leur grâce sans pouvoir d'abord l'obtenir . Heureusement le Canada, chassé par la tempête, fut obligé de se réfugier à Cherbourg. M. Abbatucci put recommencer ses démarches qui celte fois furent couronnées de succès. M. Deville père, aticien constituant, était emprisonné à Belle-Isle pendant que son fils, médecin, attaché aux travaux anatomiques de la Faculté» roulait dans la cale d'un vaisseau de l'État. La Faculté s'adressa, pour le sauver, à M. Fortoul, ministre de l'instruction publique, qui renvoya les solliciteurs au ministre de la guerre ; ce dernier répondit : « Il est tix)p tard, le navire qui porte M, Deville vient de partir, j» Il se trompait : MM. Martin, Michot, Pereira et Deville furent débarqués à Brest et enfermés dans le château de cette ville. Le Duguesclin attendait dans le port les autres transportés du Caiiada pour les conduire à Cayenne : le transbordement de ces infortunés s'opéra le 17 janvier devant quatre pièces de canon et deux équipages armés jusqu'aux dents; les transportés descendirent dans la batterie basse fermée de chaque côté par des corps de garde en planches cuirassées de plaques de fer. Les gendarmes, carabine chargée au bras, occupaient ces corps de garde d'où leur regard pouvait plonger dans la batterie ; quatre caronnades à l'arrière et deux à l'avant, avec les artilleurs aux pièces, menaçaient les transportés toutes les fois qu'ils étaient autorisés à monter sur le pont pour respirer.
Pourquoi MI^I. Alexandre Martin et Michot-Boutet
LES RÊPUBLIGAIII8 SUR LES PONTONS. kt
étaient-ils traités bvec plus de ri^i^ueur que tant d'autres représentants coupables, puisqu'il faut employer ce mot^ des mêmes tentatives de résistance? Impossible de répondre à cette question, car le hasard fut la seule règle chai^ de présider aux sentences des hommes du coup d'État.
Le commandant et le commandant en second du Du^ guesclin ne furent guère plus humains pour les trans* portés que le commandant du Canada : même régime à peu près^ même traitement. Le directeur de la prison d'Ivry avait fait distribuer une cuiller par homme ; heu-*reux ceux qui n'oublièrent pas ce précieux ustensile ; M. Deville, en quittant le Canada^ laissait la sienne ; ses compagnons se la disputèrent comme un trésor : sur le Canada ils avaient du moins une cuiller par dix hommes; sur le Duffuesclin ils mangeaient par force avec leurs doigts. Le poète Lachambaudie était, comme on l'a vu, au nombre des prisonniers. L'aile blanche d'un goéland qui rasait l'étroit sabord de sa prison, lui inspira des vers (1) touchants qui circulèrent dans Brest et ouvrirent les cœurs à la pitié ; les dames de cette ville s'ému-
(1) LBS GOELANDS.
J'ai TU les goélands sur la mer écumante Dormir insoucieux au sein de la tourmente. Si l'un d'eux quelquefois poussait des cris plaintifs. C'était par son doux nid penché sur des récifs.
Ainsi de nous, pauvres captifs !
Sur la paille des casemates
Et sur les humides sabords
De la plus vieille des frégates, Nos âmes reposaient calmes et sans remords. Si des pleurs se mêlaient à nos voix gémissantes. C'est que nous regrettions nos Ikmilles absentes. Hais du moins les oiseaux retournaient à leurs nids !
Et nous, les malheureux bannis, Hélas ! reviendrons* nous vers nos foyers bénis !
rent au récit des souffrances des républicains; elles cherchèrent à les adoucir; une souscription fut ouverte : les prisonniers, entre autres objets précieux, reçurent trois cents cuillers et du savon !
Cependant la privation d'air et d'exercice, la détention prolongée dans un espace insuffisant, les émanations pes* tilentielles de l'espèce de fosse commune où les transportés étaient entassés, le chagrin, l'incertitude de l'avenir, la nostalgie, ne tardèrent pas à produire leur effet ordinaire : une affreuse maladie pédiculaire se déclara parmi les prisonniers, gale d'un genre particulier dont les plaies envenimées par la vermine causaient d'intolérables souffrances ; Tinfirmerie fut bientôt encombrée de malades pour lesquels les médecins demandèrent une ration de vin, ces derniers déclarèrent également qu'il était nécessaire de l'étendre aux autres prisonniers. La réponse des bureaux fut un refus. L'infirmerie du bord n'étant plus assez vaste pour contenir les malades, il fallut les transporter à l'hôpital de Brest.
Le gouvernement, n'osant pas réaliser ses projets de transportation générale à Cayenne, quelques-uns des prisonniers du Duguesclin furent mis en liberté; les autres figurèrent dans trois catégories : expulsés, internés, transportés à Gayenne et en Algérie. Le 12 mars il ne restait plus à bord du Duguesclin que trois malheureux républicains, condamnés à suivre les forçats à Cayenne ; les autres voguaient sur le Mogador vers l'Algérie; ils chantèrent la Marseillaise jusqu'au moment où les côtes de France disparurent à l'horizon.
La persécution ne se ralentissait pas en France. Les conseils de guerre ayant relâché des suspects, faute
NOWKLLES RIGUEURS A L'INTÊRIECK. hh
de pfênves et de témoignage^, le gouverDémënt en conçut un vif mécontentement, et la police redoubla de violence et de sévérité. « M. de Maupas » , dit un journal belge» en parlant des détenus dans les prisons de la capitale, cfait bluter de nouveau tous leurs antécédents ; ils quitteront Paris non comme insurgés, mais comme pirates. » Des hommes, démoralisés sans doute par la peur, ne craignaient pas de venir en aide à la police et d'applaudir à ses exécutions. Plusieurs propriétaires, dans le département de l'Allier, firent des battues pour s'emparer des républicains fugitifs ; les membres d'un cercle à Mouliiis se mirent à la fenêtre pendant qu'un convoi de ces malheureux passait, et le poursuivirent de leurs ignobles railleries. Le parti conservateur se montrait aussi impitoyable contre les vaincus que le parti bonapartiste : un journal légitimiste, r Union, appelait les républicains traqués de tous côtés, ou entassés dans les prisons, les geôles y les casemates, les cales de navires, «le parti du crime x>. 1^ conseiller d'État Quentin -Bauchart, envoyé en mission avec Canrobert et Espinassé lorsque le gouvernement crut devoir faire semblant de s'adoucir, dit dans son rapport « qu'il ne voit d'hésitation pour la clémence que parmi les hommes connus pour appartenir aux anciens partis » .
La Patrie portait le chiffre des expulsions seulement à 6000 ; Y Indépendance belge du 16 avril 1852 compte 3200 expulsés, internés^ transportés, rien que dans l'Hérault, au moment de la dissolution de la commission mixte de ce département. Les commissaires maintinrent 91 kk condamnations, après les révisions et les grâces, dans les vingthuit départements visités par eux. Les républicains sem-