MORT DE PAULIUE ROUND
Le 1* janvier 185S, le nombre des soumissions, c'est-àdire des citoyens rentrés après avoir pris rengagement de c se soumettre à la volonté nationale si clairement manifestée dans le scrutin, et de ne rien faire désormais contre le gouvernement de Velu du pays i> , dépasse à peine le chiffre de 1200, gens sans opinion pour la plupart, arrêtés parhasard, victimes de la faim. Les soumis n'ont d'ailleurs qu'à se bien tenir. Si le préfet juge qu'ils violent leur engagement, que leur présence redevient un danger, ou t qu'ils se montrent indignes de leur pardon » , ce fonctionnaire peut les replacer dans la situation où ils se trouvaient auparavant en France : M. Morlac, interné gracié, s'étant mis sur les rangs comme conseiller municipal à Verneuil, « M. le préfet de l'Eure a dû le rappeler à la loi de la pudeur violée, et lui a expédié des gendarmes qui l'ont conduit dans la prison d'Evreux, où il va séjourner jusqu'à ce que l'autorité dont il a affronté la sévérité le fasse réintégrer dans le lieu où il devait rester interné (i). »
Les transportés en Algérie, victimes des mauvais traitements matériels et des souffrances morales, mouraient en plus grand nombre de jour en jour. Le gouvernement, effrayé de la responsabilité de tant de malheurs, proclama, le 8 février 1853, une amnistie qui s'étendait à une faible partie de proscrits. La mort en attendait encore un grand nombre loin de leur famille et de leur pays. Le coup d'État du 2 décembre restera dans l'histoire comme l'une des plus terribles proscriptions que le monde ait vues, l'antiquité n'en connut pas de pareille, des femmes
(i) Courrier de VEure, 29 juiUet 1852.
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y furent comprises, parmi elles, M"' Pauline Roland, auteur d'écrits éloquents, mère de trois enfants auxquels on l'enleva pour la transporter en Algérie. M"' Pauline Roland et ses compagnes de captivité, couchant sur la paille, soumises à la ration militaire sans vin ni café, occupaient, au nombre de quinze, une pièce des plus étroites de la Casbah d'Oran, n'ayant pour se promener deux fois par jour qu'un préau aussi étroit que leur dortoir, sans un seul arbre pour les abriter du soleil d'Afrique. M"' Roland, transportée d'Oran à Sétif et de Sétif à Rone par les ordres du général Randon, qui voulait la punir d'avoir refusé de demander sa grâce, fut enûn autorisée à rentrer à Paris; elle mourut en route, à Lyon, épuisée de fatigue, sans avoir revu ses enfants.
Le sentiment républicain survivait cependant à toutes les persécutions du bonapartisme, et le gouvernement en redoutait tellement les manifestations, qu'il ne craignit pas d'aller jusqu'à empêcher les vaincus d'enterrer librement leurs morts, et jusqu'à leur interdire le dernier adieu sur la tombe de leurs amis. La mère de M. Ledru- Rollin étant morte, la police fit enlever le matin son corps, personne ne put le suivre au cimetière. Le gouvernement se montra plus tolérant pour la dépouille mortelle du président de l'Assemblée constituante. Armand Marrast, en quittant le fauteuil de la présidence, avait essayé de reprendre sa plume de journaliste. Il frappa d'abord à la porte du National^ qui aurait dû être pour lui comme une patrie, c'est à peine si on l'y reconnut; il voulut s'acclimater ailleurs, il écrivit quelques articles dans le journal le Crédit^ mais la plus terrible de toutes les maladies, le découragement, le prit; il se renferma dans
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la solitude ; ses amis le rencontraient quelquefois, amaigri, pâle, errant dans les rues, au milieu des brouillards des plus froides matinées d'hiver; les médecins Tobligeaient à sortir ainsi tous les jours, malgré les rigueurs de la température; il était perdu. Armand Harrast mourut dans le courant de l'hiver de 1853. Ses amis l'accompagnèrent à sa dernière demeure ; mais, par ordre de l'autorité, aucun discours ne fut prononcé sur sa tombe.
Le mercredi des cendres de l'année suivante, à huit heures du matin, la voiture du préfet de police s'arrêta devant la porte de la maison n"" 12, rue du Grand- Chantier, au Marais, où l'auteur des Paroles d'un croyant venait de mourir. Le préfet monta dans l'appartement mortuaire où il resta peu de temps. Une affiche placardée la veille à dix heures du soir au milieu des rumeurs du mardi gras avait signifié à la population de Paris que les parents et les exécuteurs testamentaires de Lamennais seraient seuls admis à suivre la dépouille mortelle au cimetière. Le lendemain cependant un assez grand nombre de dtoyens, aux aguets pour ainsi dire, attendaient dans la rue enveloppée de brouillard, le moment de se joindre au convoi formé du corbillard des pauvres et de deux voitures de l'administration des pompes funèbres. Le départ du préfet de police fut le signal de la mise en marche du cortège, qui au bout de la rue se trouva en présence d'une rangée de sergents de ville. Un officier de paix dont aucun signe extérieur ne révélait les fonctions, s'écria d'une voix brève : « Sergents de ville, faites sortir cet homme, sa place n'est pas ici. » Il montrait en même temps un prêtre suivant le corbillard en tri-
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corne et en soutane. Les agents de police se jetèrent sur lui; le prêtre essaja de protester; les sergents de ville l'enlevèrent.
L^ journaux avaient reçu Tordre de ne publier ni le jour ni Theure des funérailles de Lamennais, mais son nom se transmettait de bouche en bouche, et les ouvriers prenaient place à la suite du convoi. Leur nombre grossit en traversant le faubourg Saint-Antoine. L'officier de paix, quand il fut parvenu à la rue de Gharonne» cria: a Coupez la queue 1 » Les sergents de ville barrèrent brusquement la rue. La même manœuvre fut répétée trois fois. Les ouvriers, à la troisième fois, tentèrent de s'y opposer : une lutte s'engagea entre eux et les sergents de ville; le bruit en venait jusqu'à l'entrée du cimetière du Père-Lachaise, dont les portes ne s'ouvrirent que devant MM. Montanelli, David (d'Angers), Henri Martin, Carnot, Henri Barbet. Béranger ne put les franchir; M. E. Forgues, chargé par Lamennais de la publication de sa correspondance, parvint cependant à fléchir la consigne. Le cercueil fut descendu, selon la volonté du mort, dans une de ces longues tranchées où Von enterre les pauvres. Des troupes occupaient les abords de la tranchée désignée ; deux régiments avaient pris position sur les hauteurs du Père-Lachaise.
Des ouvriers et des étudiants, faisant le tour du cime^* tière, étaient parvenus à s'y introduire par une porte de service, à la suite d'un chariot de maçon. Ils arrivèrent sur le bord de la fosse commune au moment où le cercueil y glissait. Lorsqu'il fut recouvert de terre, le fossoyeur demanda: «Faut-il une croix?» Non, répondit simplement l'un des exécuteurs testamentaires de Lumen*
ENTEftHEMBNÎ l^B LAMENNAIS. tï
Dais (1). Au même instant, un individu vêtu de noir s'avaDçant vers les ouvriers et les étudiants leur cria :
— Que faites-vous ici ? — Nous pleurons nos morts, répondit Tua d'eux, n'avons-nous plus ce droit? Cet homme, ouvrant son paletot, laissa voir l 'écharpe d'officier de paix, et ajouta en les menaçaat : Au Dom de la Ioi« retirez-vous.
Les jeunes gens descendirent la butte et se dirigèrent vers la grande allée qui conduit à la principale porte. Ils la trouvèrent occupée par les soldats, et prirent une autre voie sur la gauche; poursuivis par des agents de police vêtus en bourgeois, ils parvinrent cependant à s'échapper en se glissant le long des tombes; sortis du cimetière, ils parcoururent quelques rues en criant : Respect aux morts t et en chantant la Marseillaise; mais les boutiques et les cabarets pleins de masques avinés se fermèrent sur leur passage* — Défense absolue aux journaux de dire un mot de cet enterrement*
Retournons maintenant de deux ans en arrière et entrons dans le récit de la lutte entre les proscrits républicains et TEmpire. Les vaincus organisèrent en arrivant en Angleterre trois centres de résistance contre le gouvernement qui venait de s'établir en France à la suite du coup d'Ëtat, les deux premiers, le Comité révolnUonnaire et la Révolution à Londres, le troisième à Jersey. Ces comités publièrent dans le courant du mois d'octobre 1852 les trois manifestes suivants (2) :
(i) Lamennais avait dit dans son teatjmenl : « On ne mettra rien sur ma fosse. »
(2) Moniteur du 15 novembre 1852.
« Citoyens,
> I^ démocratie a dû s*imposer quelques mois d*attente et de souffrance avant de frapper le bri^nd qui souille notre pays, afm de se réorganiser malgré la terreur bonapartiste.
> Soyez donc prêts à tout et à chaque instant. Tâchez de vous voir et de TOUS rasseinbler souvent par deux, par quatre, par six, par dix, s*il est possible ; formez des groupes et des centres qui communiquent entre eux de vive voix. Conspirez enfin avec courage et prudence, car la persécution doit rendre ardents ceux qu'elle voudrait anéantir. Quand la grande nouvelle vous arrivera, qu'elle vous trouve debout, sans vous surprendre comme celle du 2 décembre ; rappelez- vous que, ce jour-là, vous avez attendu en vain un si^al de la part des traîtres ou des lâches qui se disaient vos chefs ; ne soyez donc plus des moutons qu'on mène, soyez des hommes.
> Aussitôt que vous apprendrez que Tinfâme Louis Bonaparte a reçu son juste châtiment, quel que soit le jour ou Theure, partez de tous les points à la fois pour le rendez-vous convenu entre plusieurs groupes, et de là marchez ensemble sur les cantons, les arrondissements et les préfectures, afin d'enfermer dans un cercle de fer et de plomb tous les vendus, qui, en prêtant le serment, se sont rendus complices des crimes de leur maître. Purgez une bonne fois la France de tous les brigands qu'elle nourrit et qui la rongent. Depuis quatre ans, vous avez appris à les connaître. Lorsque luira le jour de justice, que ni votre cœur ni votre bras ne faiblissent, car vos ennemis généreusement épargnés redeviendraient bientôt vos persécuteurs et vos bourreaux. En punissant les pervers, le peuple devient le ministre de la justice de Dieu I...
* N'oublions pas aussi que la France est chargée des malédictions de la démocratie européenne qui attendait de notre initiative son signal de délivrance. Malgré nos faiblesses et nos défaillances, les nations lèvent encore vers nous leurs mains enchaînées et ]eurs yeux où brille un dernier rayon d'espoir ; montrons- nous dignes de la sublime mission de progrès et d'avenir que le monde entier semble nous avoir confiée; ouvrons aux peuples le chemin de la république universelle par la révolution démocratique et sociale de la France ! >
> Le comité révolutionnaire.
> Octobre 4858. >