LES PROSCRITS ES BELGIQUE
Madier de Montjau, avocats distingués, ne purent obteDir leur inscription sur aucun tableau d'avocats en Belgique. Les docteurs Laussedat et Teslelin, après plu sieurs demandes infructueuses, renoncèrent à solliciter 1 autorisation d'exercer la médecine. La permission d'ouvrir une conférence fut refusée k MM. Versigny, Ghallemel-Lacour et Madier de Montjau. Il n'y avait pas de cabinet de lecture à Bruxelles, un réfugié eut l'idée d'en fonder un ; le gouvernement s'y opposa. Greppo, chargé d'installer des métiers à la Jacquard à Deynze, fut obligé de rompre son traité parce qu'on voulait le séparer de son collègue Benoit menacé d'être chassé de Belgique. Il partit pour Londres. Le docteur Gambon soignait gratuitement à Termonde les malheureux atteints de la fièvre de marais; les médecins du pays le dénoncèrent comme exerçant illégalement la médecine et le firent condamner à l'amende. A. Morel, ancien rédacteur du National^ et Geniller, professeur de mathématiques, parvinrent cependant à se créer peu à peu une position des plus honorables en donnant à Liège des leçons et des conférences. M. Ghallemel-Lacour put enfin parler à Anvers, ce qui lui était interdit à Bruxelles; Arsène Meunier, ancien instituteur , Agricol Perdiguier donnèrent des leçons. Michot- Boulet reprit à Louvain son métier de menuisier. Charles Bruys, Laboulaye, David, Maigneet Saint-Ferréol (1 ) vivaient retirés à Bruges^ où ils étaient internés avec le capitaine d'artillerie Cholat et Lagrange.
Eugène Sue, retiré sur les bords du lac d'Annecy, ne put obtenir l'autorisation de rendre visite à ses amis
(1) Auteur du litre les Proscrits fraixçais en Belgique, Plusieurs détails de ce chapitre sont empruntés à cet ouvrage intéressant.
554 L*£Biriftt:.
en Belgique. M. Etienne Arago et le colonel Charriis en forent expulsés : M. Edgar Quraet n'obtint la permission de prendre le» bains de mer à Blankenbei^he que par une délibération du conseil des ministres. La surveillance, l'espionnage incessant auxquels il était soumis rengagèrent à se rendre en Suisse. Les proscrits dont le gouvernement croyait avoir à se plaindre n'étaient pas toujours renvoyés de Belgique; on se contentait quelquefois de les interner. M. Camille Berru, coupable d'avoir, dans une revue théâtrale, fait rire aux dépens de la police, fut relégué pour un mois à Ostende par M. Nothomb. Le gouvernement n'eut bientôt plus à craindre une invasion de réfugiés. Ceux qui se présentaient à la frontière étaient des écrivains condamnés pour des délits de presse, et qui préféraient l'exil à un emprisonnement de plusieurs années. Les autres proscrits nouveaux venus, obligés de se cacher, perdaient patience et cherchaient asile ailleurs. Quelques-uns, vaincus par la misère, se faisaient prendre par la police et emprisonner comme Attibert, échappé de Cayenne. Le parquet, avant de l'expédier en Angleterre, lui fit faire trois mois de prison avec les voleurs. Maradix, le maire de Beaumont qui, condamné à la transportation, avait quitté l'asile où il se cachait pour mettre un non dans l'urne du plébiscite du 20 janvier 1852, fut pris dans un café où il ne se rendait qu'à la nuit et conduit à XAmigo.
Barbes, à qui sa grâce avait été imposée en 1855, et qui avait vu s'ouvrir les portes de sa prison, n'aurait pas voulu rester une heure de plus en France, mais de quel côté devait-il se diriger ? La frontière belge était fermée à tous les proscrits politiques anciens et nouveaux.
BARBES ET RJbSPAn ▲ BRUXELLES. &5&
B parvint pourtant à la franchir, grâce au dévouement d'en ami, M. Colard, qui fut la providence des exilés (1). Siais l'autorisation de séjourner en Belgique lui fut impitoyablement refusée. Il quitta Bruxelles pour se rendre à la Haye (2). Baspail, gracié également à son insu quelque temps après Barbes, et mis en liberté malgré sa résistance, parvint comme lui à se réfugier en Belgique. H n'y serait pas resté plus longtemps que Barbes sans l'intervention de M. Vilain XHII, député clérical, qui lui offrit un asile dans sa maison, et qui déclara qu'on ne lui arracherait son hôte que par la force. M. Vilain Xmi, devenu plus tard ministre des affaires étrangères, se montra dans une autre occasion importante le défenseur des réfugiés. Les journaux bonapartistes de Paris ne craignirent pas de déclarer que Fabbé Vergés, l'assassin de l'archevêque de Paris, était un agent des sociétés secrètes belges et des proscrits français, demandaient au gouvernement belge l'extradition des prétendus complices du meurtrier. M. Vilain XIIII répondit, dans l'a séance du 30 janvier 1857, aux députés qui s'informaient de la vérité ou de la fausseté de ces accusations, qu'il ne connaissait pas de sociétés secrètes en Belgique, et que les. Français étaient dignes de l'hospitalité qu'ils recevaient.
(1) M. Colard était un ouvrier tailleur qui 8*était établi à Bruxelles après avoir fiiit son apprentissage à Paris et qui avait fréquenté la jeunesse républicaioe sous Louis-Philippe. Devenu riche, il vint généreusement au secours des réfugiés en leur ouvrant sa bourse et ses vastes ateliers d'habillements eonfectionnés où il admettait comme ouvriers surnuméraires les proscrits que la police voulait expulser parce qu'ils ne justifiaient pas de leurs moyens d'existence. Colard est mort il y a guelquas années, et son souvenir reste cher à ceux qui l'ont connu dans Texil.
(2) Où il est encore.
556 L*EMPmE.
I^ situation des proscrits belges s améliora pourtant à la longue, grâce à Tinfluence de MM. Charles de Brouckère, Tieleuians et Gendebien. Le fabuliste Lachambaudie eut la permission de faire des lectures, M. Bancel d'ouvrir des conférences à l'Université, M. Deschaael au Cercle artistique et littéraire, et M. Madier de Montjau à la Société philharmonique. M. Erdan exposa se^ théories sur la création d'une tangue universelle; les médecins devinrent libres d'exercer leur profession, mais les avocats, M. Baze excepté, ne parvinrent jamais à se faire inscrire au tableau. Le moderne barreau belge se montrait moins hospitalier que l'ancien qui avait ouvert ses rangs aux proscrits de la Restauration.
MM. Bertal, juge de paix ; Lefebvre, notaire; Âubanel, licencié en droit et docteur en philosophie; Poron, notaire; Amable Lemaltre, journaliste, se firent professeurs dans diverses institutions, ainsi que Laboulaye et Ennery. MM. Louchel, Carion, Labrousse, Fleury, Brives, Fargin-Fayole, Saint-Prix, Oscar Gervais, tentèrent les chances du commerce des vins ; le juge Delort se fit directeur de théâtre ; Rousseau, avoué, teneur de livres et répétiteur; Aisière (de Clamecy), blanchisseur; Camille Berru et Saillant dirigèrent pendant quelque temps une école de natation couverte et chauffée ; Buvignier était correcteur d'imprimerie; Tapon, ancien avocat, et Rudoux, ancien architecte, s'adonnèrent à h photographie ; Popelu se fit souffleur dans un théâtre ; Tbérin utilisa comme chantre sa voix de basse-taille pour ne pas être à charge à la caisse de secours.
Les proscrits publièrent à Bruxelles un grand nombre de brochures anonymes. Le représentant Cailet, quiawc