LES FUNÉRAILLES DE GOURNET
Les amis de Gournet lui firent de touchantes funérailles. Le corps, transporté à une heure de Barley-now-ino dans le cimetière paroissial d'Egham, sur les épaules de six de ses compatriotes, était suivi de cent cinquante Fran* çais proscrits parmi lesquels Ledru-RoUin qui excitait par* ticulièrement la curiosité générale, Schœlcher, Savoye, Xavier Dur ieu, Martin Bernard, Pfliéger, Delescluze, RibeyroUes, Cahaigne, Gustave Naquet; le cortège marchait précédé d'une bannière entourée d'un crêpe noir avec cette inscription : République démocratique et sociale. M. Delescluze prononça un discours, et le cri de Vive la République retentit comme un dernier adieu sur la tombe. Le Morning Chronicle s'indigna d'une telle profanation et sonama en quelque sorte l'évèque de Wincester d'ordonner une enquête*
La mort de Gournet mit le comble à l'antagonisme entre les proscrits, et amena bientôt la dislocation des deux sociétés. Le nombre des proscrits diminuait d'ailleurs'tous les jours. Soixante réfugiés, médecins, artistes, artisans, craignant de ne pas pouvoir exercer leur art ou leur industrie à Londres, demandèrent à être envoyés en Amérique. Lord Granville les fit partir, paya leur passage, les recommanda à l'ambassadeur anglais chaîné de leur remettre 100 francs à chacun à leur arrivée. Les représentants Hochstul, Lafon, Bruckner, s'em* barquèrent aussi pour l'Amérique, où Gaylus du National avait déjà trouvé un refuge, ainsi que Victor Gonsidérant.
Un certain nombre de proscrits, parmi lesquels Victor Hugo et sa famille, RibeyroUes, ancien rédacteur de la Réforme^ le docteur Deville, Amiel, professeur de chimie, Frank, photographe, ancien commandant de la garde na-
tionale de Vienne, le docteur Barbier, etc., avaient fixé leur résidence à Jersey. RibeyroUes fonda dans rile un journal intitulé : F Homme. Ce journal publia, au mois d'octobre 1855, une lettre sur le voyage de la reine d'Angleterre à Paris, dans laquelle Félix Pyat reprochait à S. M. Victoria d'avoir abjuré sa pudeur de femme en acceptant l'hospitalité de la famille impériale de France. Une protestation contre cette lettre est aussitôt placardée sur tous les murs de la ville : a Hommes de Jersey, » vous qui vous vantez avec raison de votre loyauté, » souffrirez-vous que la première dame du pays, votre » reine bien-aimée, soit insultée impunément ! » Les citoyens de Jersey, enflammés de colère et d'indignation, convoquent ensuite un meeting dans lequel, tout en protestant du respect dû à l'hospitalité, ils demandent la suppression de X Homme. Les journaux de Londres et le Times surtout sont furieux coptre la lettre et contre son auteur : a Que le citoyen Pyat et ses amis se tiennent » pour avertis, ou ils pourraient bien avoir à faire bien- » tôt des complots démocratiques et sociaux sur quelque i> sol éloigné et plus sympathique. »
Tandis que le Times lançait ainsi ses menaces contre les exilés, l'agitation redoublait à Jersey. RibeyroUes et les collaborateurs de YHomme étaient tous les jours désignés par des affiches à la vengeance populaire ; des rassemblements menaçants restaient en permanence devant les bureaux de YHomme. Un centenier avertit les réfugiés de ne sortir qu'armés. Le gouverneur de Jersey, cédant aux injonctions des membres du meeting, dressa une liste d'expulsion composée de trente noms, sur laquelle se trouvaient ceux de Victor Hugo et de ses
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fils. Le ministre de Tiatérieur, Georges Grey, confirma la sentence ; trente-trois réfugiés reçurent vers la fin du mois d'octobre 1855 Tordre de quitter immédiatement rtle. Beaucoup d'entre eux y gagnaient leur vie : MM. Deville et Barbier comme médecins; M. Âmiel comme professeur de chimie ; M. Frank y avait ouvert un atelier de photographie.
L'expulsion brutale de Victor Hugo et des autres proscrits de Jersey fit grand bruit en Angleterre. Un meeting présidé par un membre du Parlement eut lieu à Londres pour protester contre la conduite du ministre de l'intérieur. Cobden, malade, s'excusa de ne pouvoir s'y rendre, et déclara qu'il s'associait d'avance à aes résolutions. Le président du meeting rappela que l'Angleterre, après avoir accueilli Charles X, Louis-Na« poléon, Louis-Philippe, n'avait aucune raison de refuser son hospitalité à des républicains; la Turquie, ajoutât-il, s*est honorée en refusant de livrer les réfugiés polonais, et cette noble conduite n'a pas été sans influence sur l'empressement du peuple anglais à prendre sa dé* fense contre la Russie. L'expulsion, condamnée avec indignation par le meeting, fut maintenue par le gouvernement. Les réfugiés quittèrent Jersey le mercredi soir, 18 octobre, en nombre et bien armés, car une troupe de gens porteurs de gourdins les attendait au passage. La police empêcha tout conflit. Tandis que les autres proscrits se dispersaient dans diflférentes directions, Victor Hugo avec sa famille se fixa k Guernesey ; c'est là qu'il écrivit le fameux pamphlet Napoléon le petite et l'im* mortel livre intitulé les Châtiments.
La publication à Londres d'un manifeste démocra-*
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tique, au plus fort même de ratfaire de Jersey, révéla une fois de plus au public les divisions intestines des proscrits. Ce manifeste portait les trois signatures de Ledru« RoUin, deMazzini et de Kossuth. M. Louis Blanc se plaignit dans les journaux anglais qu'ils n'eussent pas consulté leurs amis avant de publier cette pièce, a Pourquoi ré* » vêler nos secrets? Puisque vous l'avez fait, j'ai le droit )> de vous dire mon avis. Il est bon d'organiser le parti x> républicain , mais sur l'unilé des principes, de quel » droit ètes-vous ses chefs? Il faut pour s'entendre que » l'on discute, surtout avec des hommes de nuances » opposées ; Mazzini peut compter sur le concours des 1» républicains pour délivrer l'Italie, mais les socialistes if qu'il a calomniés ne lui permettront pas de se poser en » arbitre des destinées de la France. »
Ces discussions, bien oubliées aujourd'hui et bien inutiles, trompaient du moins les ennuis de l'exil. L'Angle* terre est d'ailleurs un pays libre de discussion, et son gouvernement, moins soumis que celui de la Belgique aux influences extérieures, pouvait se montrer plus (clérant envers les proscrits. L'opinion publique, quoique parfois peu indulgente pour eux, maintenait cependant le droit d'asile comme un honneur national et comme une tradition patriotique. Le gouvernement impérial de France essaya vainement, comme on l'a vu, de forcer l'Angleterre à le violer, il se crut même un moment sur le point de réussir, car ses instances répétées allèrent jusqu'à forcer le cabinet britannique à délibérer surTextradition de Ledru-RoUin, mais les ministres, même les plus prévenus en faveur de l'empire français, reculèrent devant cette honte» et le droit d*asile fut respecté.
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Les représentants Kopt, Hochstul, Beyer, Janot, Menaud, Avril, Holzeman, Roujot, Kœnig, Hofer, avaient été condamnés par contumace par la haute cour de Bourges après l'affaire du 13 juin ; ils s'étaient réfugiés en Suisse, ainsi qu'un grand nombre d'habitants de Lyon et des départements voisins, obligés.de quitter leur patrie pour éviter les poursuites provoquées par la journée du 18 juin, Landolphe, Kersausie, Delescluze, Fomberteau, Ribeyrolles, Madier de Montjau jeune, y séjournèrent également quelque temps avant de se rendre en Angleterre. Ferdinand Flocon, Fancien membre du gouvernement provisoire, et les républicains de la Drôme, du Rhâne, du Gard, de l'Ardèche, du Doubs, du Jura, gagnèrent aussi en grande partie la Suisse après le coup d'État. Ils n'y trouvèrent pas d'abord une hospitalité bien sûre. Le Conseil fédéral suisse avait expulsé dès le k mars 1851 : Louis Avril, Berger, Cœurderoy, Lhomme, Mathey, Parin, Pfliéger, Pyat, Rigaut, Boichot, Péchant, Thoré, coupables d'avoir adressé une proclamation au peuple français. La sévérité du Conseil fédéral redoubla naturel*lement lorsque la dictature de Bonaparte s'affirma davantage en France. Il ordonna l'expulsion de M. Thiers, et menaça la duchesse d'Orléans , qui séjournait dans le canton d'Argovie, d'une semblable mesure. Le Conseil fédéral finit cependant par s'adoucir. Les républicains français trouvèrent enfin un asile assuré dans des cantons qui se montrèrent fiers de leur offrir l'hospitalité.
Les habitants des départements du Yar, des Basses- Âlpes et de Vaucluse s'insurgèrent après le coup d'Ëlat. Le manque de prévoyance, l'absence de plan et les meoées des faux démocrates firent avorter l'insurrection :
ceux qui y prirent part et qui furent assez heureux pour échapper aux dénonciations et à la rage des soldats, cherchèrent presque tous un refuge dans les États sardes et particulièrement à Nice. Le nombre des proscrits dans cette ville, au mois de janvier 1852, étaitévalaéà cinq ou six cents. Ils furent.disséminés phis tard sous différents prétextes dans des villes des Ëtats sardes. Le gouvernement français s'effrayait de voir tant de républicains réunis dans une ville frontière.
Les proscrits en Italie se comportèrent en honnêtes gens et en bons citoyens. Les uns créèrent à Nice et dans les environs des établissements de commerce et d'industrie; les autres exercèrent des professions libérales dans les limites qu'autorisaient les lois ; d'autres en6n vécurent du travail manuel ; les ouvriers se firent remarquer par leur intelligence et par leur assiduité au travail. L'un d'eux fonda un atelier de mécanicien, un autre une fabrique de noir animal, un autre découvrit un procédé nouveau pour la fabrication de l'alcool ; d'autres établirent des ateliers d'ébénisterie, de serrurerie, etc. M. Elzéar Pin, ancien constituant, qui avait dirigé le mouvement dans le département de Vaucluse pour la défense de la constitution et des lois, propagea des procédés nouveaux d'agriculture et obtint une médaille au concours agricole de Nice.
Giraud, réfugié et aubergiste à Nice, avait été, au moment du coup d'Ëtat, l'un des héros d'une terrible histoire: Giraud et un autre insurgé ayant été surpris par une bande de gendarmes, le capitaine de cette troupe décide qu'ils seront fusillés. Deux cavaliers emmènent les prisonniersau fond d'une vieille chapelle, et tirent à chacun d'eux
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un coup de pistolet derrière Toreille. Le Irot des chevaux avait fait descendre la charge des pistolets de façon à lui enlever la plus grande partie de sa force. Le coup les étourdit seulement. Les gendarmes les croient morts et sëloignent. Giraud sort bientôt de son engourdissement et secoue son camarade qui donne signe de vie à son tour. Us se cachent dans un bois, attendant la nuit> puis ils se séparent et chacun regagne son gtte. Giraud avait confié à l'un des gendarmes sa montre et sa bourse pour qu'il les remit à sa femme. Il arrive pendant la nuit et se cache chez lui. Sa femme reçoit, bientôt après, la visite du gendarme, qui, sans parler de labourse, lui raconte la mort de son mari; elle fond en larmes, et joue admirablement son rôle. Le lendemain elle prend le deuil, pendant que, grâce à des amis dévoués et intelligents, son mari franchit la frontière.
Las proscrits de Nice organisèrent une Société de secours, qui malheureusement ne dura pas, grâce aux menées de prétendus républicains qui cherchaient toutes les occasions de jeter le trouble et la discorde dans leurs rangs. On fut obligé de recourir à des cotisations cachées dont le résultat fut moins complet, mais le zèle des vrais républicains sut grandir avec les difBcultés, et les mal-* heureux proscrits purent faire parvenir leur obole à leurs camarades sans travail et sans ressource.
L'émigration dans les Ëtals sardes comprenait des avocats, des médecins et des pharmaciens, des magistrats, parmi lesquels un président de tribunal, des officiers de terre et de mer. Plusieurs d'entre eux se fixé* rent dans la presqu'île de Saint-Jean. Il s'y forma un petit cénacle dont les membres discutaient les affaires
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politiques, les questions d'économie politique, de littérature et d'art; des lectures et des récits intéressants les aidaient à supporter les peines de Texil.
Les proscrits qui demandèrent au gouvernement l'autorisation de rentrer en France, avant l'amnistie, étaient généralement des ouvriers sans travail et séparés de leur famille. Ceux qui possédaient quelques ressources ou qui pouvaient s*en créer par leur industrie, n'ont regagné leurs foyers qu'après l'amnistie générale. Le gouvernement sarde se montra toujours bienveillant pour les républicains français, qui n'eurent qu'à se louer de tous ses fonctionnaires et particulièrement de M. de la Marmora, frère du général de ce nom, alors intendant à Nice ; le fait suivant en est la preuve :
Quatre proscrits du département de Vaucluse, ne pou* vaut résister au désir de revoir leur pays et leur famille, avaient franchi le pont du Var et s'étaient dirigés vers la France. Des gendarmes les rencontrent et leur demandent s'ils ont des passe-ports. Sur leur réponse négative ils sont conduits à Grasse. Le sous-préfet de cet arrondissement les interroge, ils répondent qu'ils sont ouvriers et que, ne trouvant pas d'ouvrage à Nice, ils retournent chez eui. Le sous-préfet ne prend pas 4e change, et donne l'ordre aux gendarmes de faire repasser le pont du Var auxpri* tendus ouvriers. Les voilà bientôt en présence des carabiniers sardes. Les fugitifs sont retenus prisonniers dans la casernevoisine ; un proscrit exerçant une industrie près de là est informé de l'événement, il court chez un ancien représentant du peuple et le prévient de la mésaventure de ses compatriotes. Celui-ci se rend aussitôt chez l'inten* dantde la Marmora qui est, lui dit-on, au Cirque philba^