‹ Histoire du second empireChapitre 160 sur 176 · LE SIÈCLE ET M. DIPANLOUP. 6Û · texte numérisé non relu

LE SIÈCLE ET M. DIPANLOUP. 6Û

se reprocherait d'enlever un seul vote à l'éloquent et catholique orateur, a J'aurais bien mal profité, ajoute-t-il, » de ses enseignements, si je ne savais pas immoler, même i> ma plus chère ambition, à l'éclat et à l'attrait que ses » saintes prédications et ses excellents écrits peuvent re- » cevoir encore de la couronne académique. »

Les journaux démocratiques et les journaux cléricaux débattaient avec ardeur cette candidature. Les premiers reprochaient au père Lacordaire d'être prêtre ; plus que prêtre, moine; plus que moine, dominicain; les seconds répondaient : « Qu'importe ! cela ne l'empêche pas d'être j> un partisan ardent, trop ardent peut-être, de la liberté, » car on Ta accusé de se montrer républicain parfois, et » même un peu socialiste. C'est comme représentant des B idées libérales que l'Académie le nommera. Ceux qui » l'attaquent se font les auxiliaires du pouvoir.» — «Le » père Lacordaire n'est ni un républicain ni un socialiste, » reprenaient les journaux libres-penseurs, nous en avons 9 pour garants M. le comte de Marcellus, M. le comte de p Falloux et M. le comte de Montalerabert. Ils ne sont pas » gensàlaisser leur patronage s'égarer sur un démagogue. m Le père Lacordaire est-il ce qu'on nomme un libéral? » pas davantage. Que les dominicains aient changé à leur » avantage depuis saint Dominique, nous voulons bien le » croire, mais qu'ils se soient convertis à la liberté, c'est » autre chose. N'y aurait-il pas ici quelque confusion, par » hasard ? Le mot de liberté a-t-il réellement la même » signification pour un dominicain que pour nous? »

Le père Lacordaire élu, la guerre continua, non plus sur le terrain académique, mais devant les tribunaux. Le Constitutionnel, répondant à une brochure de l'évêquc

d'Orléans, avait rappelé à ce prélat certains passages trèshostiles au pouvoir temporel des papes, tirés des écrits d'un de ses prédécesseurs au même siège, M. Rousseau, ancien prédicateur de Louis XVI. Le Siècle ne manqua pas de les reproduire. M. Dupanloup répondit au Oonstitutionnel une longue lettre dans laquelle, au milieu d'attaques violentes contre la mémoire de M. Rousseau, les rédacteurs du Siècle étaient qualifiés de gens sans honneur. MM. Havin, directeur politique, Louis.Jourdan, Léon Plée, TaxileDelord, rédacteurs de cette feuille, intentèrent un procès en calomnie àTévèque d'Orléans ; les arrière-neveux de M. Rousseau imitèrent leur exemple. Ces petits événements détournaient Topinion publique de préoccupations plus sérieuses, à la grande satisfaction du gouvernement que la cession de deux provinces de l'Italie à la France menaçait de graves complications. \jSi Presse reçut un avertissement pour les avoir signalées. Quels changements la retraite de M . Walewski avaitelle apportés dans la politique impériale relativement au saint-siége? Aucun indice ne pouvait mettre sur la trace les esprits curieux, lorsque, à la surprise générale, le Siècle^ qui n'avait pas pour habitude de recevoir les communications officieuses du gouvernement, publia en tète de ses colonnes la note suivante portant la signature du ministre des affaires étrangères :

a On nous communique le texte de i'împorlante dépêche suivaiMe du ministre des affaires étrangères à notre ambassadeur à Vienne :

> Monsieur le marquis, ma dépêche précédente vous a fait conoalire les propositions dont le gouvernement de Sa Majesté Britannique a pris l'initiative au sujet de Tltalie, ainsi que l'accueil qu'elles ont reçu do moi, conformément aux ordres de l'Empereur. Nous avons le fenne espoir que le cabinet de Vienne appréciera le caractère de nos réponses, et les sentiments de franchise et de loyauté qui nous les ont inspirées.

DÉPÊCHE DK M. THOUVEMEL. 665

» En prenant possession de mes fonctions dans les conjonctures actuelles, je me trouve en présence d'une situation difOcile dont la prolongation offrirait les plus graves dangers pour TEurope, et j'ai dû me préoccuper, avant tout, des moyens d'y mettre un terme. Des entretiens que j*ai eus avec mon prédécesseur, et de Tétude attentive des documents à laquelle j'ai apporté un esprit dégagé de toute convention, il est résulté pour moi une conviction que mon devoir était de ne pas dissimuler à l'Eiflpereur, et Sa Majesté m'a autorisée m'en ouvrir sans détour avec vous.

n Sans remonter plus loin dans le passé, je prends les faits h la date même de la signature des préliminaires de Villafranca.

» Au lendemain de cet événement mémorable, l'Empereur, encore tout plein, si j'ose ainsi parler, des souvenirs de son entrevue avec son auguste adversaire de la veille, caractérisait, dans une proclamation adressée à son armée, le résultat qu'il croyait avoir obtenu, sans pousser plus loin la guerre, grâce à la modération des deui souverains.

c Les bases de la paix sont arrêtées avec Tempereur d'Autriche,

> disait Sa Majesté, le 1 3 juillet dernier. Le but principal de la guerre est 9 atteint : Tltalie va devenir pour la première fois une nation.... La Vé- 9 nétie reste, il est vrai, sous le sceptre de l'Autriche ; elle sera néanmoins

> une province italienne Les gouvernements restés en dehors du

V mouvement ou rappelés dans leurs possessions, comprendront la néces- » cessité de réformes salutaires L'Italie, désormais maîtresse de ses

> destinées, n'aura plus qu'à s'en prendre à elle-même si elle ne pro* 9 gressc pas régulièrement dans l'ordre et la liberté ! >

» En prononçant ces paroles, monsieur le marquis, l'Empereur nourrissait l'espoir que l'organisation nouvelle de l'Italie pourrait se concilier avec la restauraiion, sous certaines conditions déterminées, des anciennes dynasties. Sa Majesté aimait surtout à penser que les chefs de ces dynasties iraient eux-mêmes au-devant des difficultés qu'il leur fallait surmonter pour ramener les dispositions de leurs sujets, et qu'un temps précieux ne serait point perdu. Au contraire, que s'est-il passé? Les anciens gouvernements demeurés en possession de leurs États n'ont opéré aucune des réformes que l'Empereur avait en vue. Le saintsiége, tout en se montrant plus disposé à déférer sur ce point à nos conseils, a cru devoir ajourner indéfiniment la réalbation de ses promesses.

» Le gouvernement autrichien a gardé le silence snr les intentions généreuses qui avaient été manifestées à l'Empereur à l'égard du gouvernement de la Vénétie. Le duc de Modène a voulu rentrer do force dans ses États; et le grand-duc de Toscane, avant de prendre une résolution que les intérêts de sa maison le pressaient d'adopter sans retard, a -attendu qu'une assemblée se fût réunie pour proclamer sa déchéance. La situation générale, en un mot, se trouvait déjà gravement compromise lorsque les négociations pour la signature du traité de paix se sont ouvertes à Zurich.

» Le gouvernement de l'Empereur, néanmoins, fidèle à ses promesses, a hautement admis la réserve des droits dynastiques en Tos-

6&6 L*EMPiR£.

cane, à Modëne et même à Parme, bien que nen n'eût été cauTewiâ Villafranca en faveur du duc Robert.

)> Pendant que ce gage était donné par le gouvernement de l'Empereur dans les stipulations de Zurich, deux envoyés, M. le comte de Reiset d'abord, et un peu pUis tard M. le prince Poniatowski, que ses relations anciennes en Toscane accréditaient particulièrement pour cette mission, étaient chargés de se rendre dans Tllalie centrale afin d'y porter des conseils et d'y prodiguer des exhortations. L'impression que leur langage et leurs démarches ont causée suffît assurément pour en démontrer la sincérité. J'en appelle sans crainte sur ce poht aux informations que la cour de Vienne a pu recueillir.

0 Pénétré du vif désir, non-seulement de remplir ses promesses, mais de travailler efiicacement.au succès d'une combinaison qui loi semblait propre à assurer la tranquillité et l'indépendance de l'Italie, le gouvernement de TEmpereur n'a pas hésité â compromettre sa popularité. Le langage qu'il tenait à la même époque à Turin était empreint d'une égale fermeté. Tous ses efforts ont échoué devant la résistance des populations.

> Après avoir ainsi multiplié ses démarches pour amener la réconciliation des princes avec leurs peuples, le gouvernement de Sa Majesté, en présence de l'inefficacité de ces diverses tentatives, et voyant la combinaison qu'il avait promis de seconder plus vivement repoussée, en raison même de son insistance à la faire accepter, avait pensé que l'autorité de l'Europe assemblée aurait réalisé l'objet qu'il se proposait.

> Voulant, avant toute chose, accomplir ses engagements, et désespérant de triompher, sans le concours des autres cabinets, de l'opposition qu'il rencontrait dans Tltalie centrale, il avait donc provoqué la réunion d'un congrès. Mieux qu'aucune autre puissance, l'Autriche connaissait la persévérance avec laquelle • nous avons poursuivi ce plan de conduite. Elle sait aussi comme nous avons regretté les objections que la convocation des plénipotentiaires a soulevées quand déjà ils étaient sur le point de se réunir.

» Le gouvernement de l'Empereur, monsieur le marquis, s'est ainsi trouvé en face de Thypothèse que la cour de Vienne savait depuis longtemps que nous ne pouvions ni ne voulions aborder, celle de l'emploi de la force pour imposer une solution.

» Je ne dirai rien qui étonne l'Autriche, encore moins voudrais-je laisser échapper un seul mot susceptible de la blesser ; mais cette puissance pourrait-elle être chargée de procéder elle-même k la restauration des dynasties dépossédées^ sans que le résultat de la guerre ne fût anéanti et son but désavoué ? La France, à son tour, pourraît-eUe, sans démentir ses principes, faire violence aux populations ? Je laisse 4 k loyauté de M. le comte de Rechberg le soin de répondre à ces questions. Ainsi, dans les deux sens, impossibilité morale d'agir,

» C'est ici le lieu, au surplus, de signaler un fait nouveau. On aurait pu croire, par le souvenir de ce qui s'est passé il y a dix ans, que l'anarchie déborderait dans l'Italie centrale et que l'esprit dissolvant de la démagogie ne tarderait pas i tout envahir. Ces appréhensions ne se

DÉPÊCHE DE M. THOCVENEL. 647

^nl pas encore vérifiées,, et, à quelque influence que ce résultat, selon les opinions diverses, puisse être attribué, ce qui est certain, c'est que Tordre, en définitive, a généralement régné nonobstant Texcitatiou des circonstances et Tirrégularité des pouvoirs.

» Le spectacle inattendu oHert par Tltalie, en surprenant les uns, a inspiré aux autres des sympathies, et ce dernier sentiment s'est fait jour dans une partie de l'Europe avec une force qu'il n'y a pas à méconnaître. De là une situation que ni le gouvernement de l'Empereur ni rAutriche, à raison des conséquences qui découleraient d'une appréciation erronée des dispositions de l'opinion publique, ne sauraient ne pas prendre en très-sérieuse considération.

> A Dieu ne plaise, monsieur le marquis, que nous ne soyons aussi convaincus que personne de la sainteté des engagements. Mais la France s'est-elle engagée à rétablir à tout prix et par tous les moyens possibles sur leurs trônes les dynasties de Parme, de Hodène et de Toscane ? Les stipulations de Villafranca ni celles de Zurich n'ont pas assurément une telle portée.

> La France n'a promis que son concours moral, concours dont il lui faut bien, après six mois d'efforts, constater l'impuissance. Son re- ^eij que le cabinet de Vienne n'en doute point, est sincère et profond ; le gouvernement de TEmpereur l'exprime sans hésitation ; mais force lui ^est de compter avec des difficultés insurmontables, et dont le gouverne* ment autrichien lui -même, comme l'atteste une communication récente de M. le prince de Metternich, renonce à espérer la solution par l'influence d'un colorés.

» Faut-il s'arrêter indéfiniment devant un tel obstacle? Faut-il fermer les yeux sur les dangers que cet état d'incertitude fait peser sur l'Europe entière ? Faut-il laisser tout au hasard, au risque de voir des sentiments purement révolutionnaires se substituer forcément à des sentiments que nous ne demandons pas à l'Autriche d'approuver, mais qu'elle «e saurait demander non plus à un gouvernement sorti <du suffrage populaire, de condamner d'une manière absolue.

> A ce jeu périlleux, les idées monarchiques qui n'ont cessé jusqu'ici de caractériser le mouvement italien, feraient bientôt place à des idées d'une autre nature. Les populations finiraient par s'habituer à un régime auquel il ne manquerait plus que son vrai nom, régime qjai trouverait comme une raison d'être dans des traditions anciennes dont la trace n'est pas encore effacée dans certaines parties delà Péninsule.

» Je ne suppose pas, monsieur le marquis, que ces considérations ne se soient jamais présentées à Tespnt de l'empereur François-Joseph, et elles ne devaient pas échapper à celui de l'empereur Napoléon.

> Du moment où l'emploi d'une force étrangère est exclu de toutes les combinaisons, comment donc sortir de cette impasse ? La conviction profonde du gouvernement de l'Empereur est que la dernière des •quatre propositions anglaises peut servir à en indiquer le moyen. Il sait que cette conviction, fût-elle partagée parla cour de Vienne, elle ne saurait le proclamer. Ce qu'il espère de sa sagesse, c'est que si la différence des principes peut et quelquefois doit conduire à des appré-

ctatioDS différentes, il n'est pas nécessaire qu'il en résuUe, lorsque TiiODneur est sauf des deux parts, des conflils désastreux et si éloignés des intentions de la France et de T Autriche.

» Écartons pour un instant les incidents étalions droit au point défait qui domine la situation. L'Italie, pendant des siècles, a été un champ ouvert h une lutte d'influence entre la France et l'Autricbe ; c'est ce champ qu'il faut à jamais fermer. Si l'une des deux puissances anciennement rivales faisait un sacriQce qui dût profiter directement h fautre, si la domination de l'Italie, changeant seulement de mains, d^.vail encore nous appartenir pour un temps, la question se présenterait sous un aspect qui rendrait toute discussion oiseuse et stérile. Ce n'est pas ainsi que le débat est posé.

)) La France ne cherche pas à se substituer à l'Autriche en Italie; c'est l'Italie elle-même qu'il s'agit de constituer comme un intermédiaire, comme une sorte de terrain désormais impénétrable à l'aciion tour à tour prédominante et toujours précaire de l'une ou l'antre des deux puissances.

» En dehors d'une pareille solution qui, je ne fais aucune difficulté d'en convenir, n'est pas, sinon quant à son esprit, du moins quant à sa modalité, relie qui avait été prévue à Villafranca et à Zurich, j'en cherche vainement une autre qui ne contienne pas les cléments de nouveaux orages pour l'avenir.

» Que cette solution, au contraire, s'accomplisse, je ne dirai pas avec l'assentiment du cabinet de Vienne, assentiment que le gouvernement de l'Empereur ne cherche pas à obtenir, mais sans son opposition formelle, et Toeil le plus pénétrant ne saurait désormais découvrir une cause de conflit ultérieur entre la France et l'Autriche ; il n'est plus, en effet^ un seul intérêt considérable en Europe au sujet duquel il ne leur soit facile de s'entendre. A cette identité d'intérêts, je suis autorisé par l'Empereur à le proclamer, il se joindrait de sa part le sentiment d'une estime particulière pour le souverain et le gouvernement qui, dans des circonstances aussi délicates et aussi solennelles^ feraient preuve à son égard d'un bon vouloir que Sa Majesté saurait toujours apprécier. •

> Je n'ai pas besoin d'ajouter que s'il s associait à la combinaison proposée par le gouvernement de Sa Majesté Britannique, le gouvernement de l'Empereur tiendrait h honneur d'en entourer l'exécution de toutes les garanties de sincérité désirables, et que, si une chance quelconque de restauration restait encore aux dynasties dépossédées, nous veillerons scrupuleusement à ce qu'elle ne leur fût point enlevée.

» Vous remarquerez, monsieur le marquis, que je ne vous ai point parlé jusqu'ici de la situation des Romagnes : c'est que cette question n'a pas été l'objet, comme celle des duchés, de stipulations expresses entre la France et l'Autriche. Je me réserve de la traiter dans une prochaine dépêche.

> Je n'hésite pas, toutefois, à vous dire, dès aujourd'hui, que si, en se reportant aux actes internationaux auxquels la cour de Vienne a pris part au même titre que nous, le gouvernement de l'Empereur ne peut

DÉPÊCHE DE M. THOl'VENEL. 6d9

considérer la possession des Légations par le sainC-siége que sous uo point de vue temporel ; il n'en déplore pas moins amèrement que la cour de Rome, sourde à ses avis, et Ton peut même dire avec plus de raison indifférente aux conseil unanimes de l'Europe depuis 4 831, comme à la leçon des événements, ait laissé les choses arriver au point où elles sont, et que nous nous prêterions encore, è la seule condition que le principe de uon-intervenlion de la part des puissances étrangères fût maintenu, à tous les tempéraments et à toutes les combinaisons qui seraient jugés propres à préparer une solution moins radicale que le démembrement.

» Vous voudrez bien, monsieur le marquis, donner lecture de cette dépêche à M. le comte de Rechberg et lui en remettre copie s'il vous en eiprime le désir.

> Agréez, etc.

» Signé : Thouvenel.

» Paris, 31 janvier 18C0. >

Ce document ne renfermait du reste aucun fait nouveau, de nature à éclaircir la politique impériale en Italie. M. Thouvenel s'efforçait de prouver que Napoléon III ne s'était jamais engagé à rétablir à tout prix les dynasties de Toscane, de Parme et de Modène, ni à garantir l'intégrité du domaine temporel, mais s'avançait beaucoup en déclarant qu'aucune insurrection nouvelle no serait tolérée en Italie.

Les plus hauts personnages se mêlaient à la lutte religieuse, et lorsqu'elle semblait près de finir, de nouveaux incidents venaient la ranimer. Les journaux cléricaux s'emparèrent de la lettre de félicitation adressée par le comte de Chambord à M. Villemain pour recommencer les hostilités. Le gouvernement leur répondit par de nombreux avertissements. Le iS?^c/^ voyant l'administration sévir contre les feuilles religieuses, crut pouvoir en conclure qu'elle allait se relâcher de sa sévérité contre la presse dévouée à la libre pensée. M. Larroque, ancien recteur de l'Académie de Lyon, avait publié un

livre iulilulé : Examen critique de la religion chrétiemu; ce livre, iuiprimé àBruxelles, saisi àParis comme suspect d'attaque à la religion, avait été l'objet d'une ordonnance de non- lieu, attendu que le fait de la publication en France n'apparaissant pas suffisamment prouvé, il n'y avait pas lieu à examiner si le délit d'attaque à un culte reconnu y était contenu. M, Louis Jourdan, en l'endant compte de ce livre dans le Siècle^ signala Tarrèt de la chambre des mises en accusation comme une preuve du rétablissement de la libre discussion. M. Billault lui prouva qu'il se trompait, en le frappant d'un avertissement motivé sur les attaques contenues dans son article contre les principes fondamentaux du christianisme, attaques «plus coupables encore, propagées par » la voie de la presse périodique que lorsqu'elles se pro- » duisent dans des ouvrages qui, par leur forme et leur x> nature, ne s'adressent qu'à un nombre très-limité de » lecteurs » .

Le procès du Siècle et de la famille Rousseau contre M. Dupanloup, évoque d'Orléans, fut appelé le 15 mars devant la première chambre de la Cour impériale de Paris, sous la présidence de M. le premier président Devienne. M. le procureur général Chaix-d'Est-Ange devait porter la parole au nom du ministère public. M. Dupanloup avait confié sa défense à M" Berryer et Dufaure; la famille de ^M. Rousseau remit la sienne à M" Plocque, bâtonnier de Tordre des avocats. M" Jules Favre, étant obligé de partir pour Lyon, M' Senard resta seul chargé de soutenir la plainte àxi Siècle. Une foule considérable, au milieu de laquelle on remarquait M. de Montalembert, M. de Brôglie fils, le général Oudinot,

PROCÈS DU SIÈCLE CONTRE L'ÉYÊQUE D'ORLÉANS. 65i

faisait queue dès huit heures du matin à la porte de la première chambre. Le prince Napoléon, le maréchal Magnan, M, deRoyer, vice-président du sénat, M. Dupin, procureur général à la Cour de cassation, M. Benoit- Champy, président du tribunal de la Seine, M. Napoléon Daru eurent de la peine à trouver place dans la salle. L'affaire prit t^is audiences ; les journa.ux ne purent en rendre compte par deux motifs : d'abord, parce qu'il s'agissait d'un délit de diffamation, et ensuite parce que le délit avait été commis par la voie de la presse. Les débats ne répondirent point par leur vivacité à la curiosité générale. L'arrêt de la cour débouta les rédacteurs du Siècle de leur plainte, et déclara qu'il n'y avait pas lieu d'examiner celle des héritiers Rousseau, attendu que la diffamation contre la mémoire d'un mort ne constitue pas un délit prévu par la loi pénale. La loi de 1819, qui réglemente la répression en fait d'injum ou de diffamation, ne contient en effet aucune disposition relative ace délit : die définit la diffamation l'imputation d'un fait portant atteinte à l'honneur d'une personne^ mot qui, dans le langage du droit et du droit répressif, ne désigne jamais qu'une personne vivante. «Si les héritiers Rousseau, x> dit l'arrèty ont été blessés par la publication de docu- » ments appartenant à la vie privée de leur parent, et » qu'ils devaient croire à l'abri de toute divulgation dans » le dépôt où leur confiance les avait laissés ; s'ils ont » été cruellement troublés dans leurs sentiments de fa- » mille par une discussion à la fois hautaine et ironique » de souvenirs qu'ils regardent comme placés sous la » garde même de celui qui les a si durement réveillés, ils » sont forcés de reconnaître eux-mêmes que ces violences,

652 L'EMPinE.

» que les entralnementsjdes paissions politiques ou reli- » gieuses expliquent sans les justifier, n'étaient point diri- » gées contre eux personnellement. »

L'évèque d'Orléans ayant répudié par lorgane de son avocat toute intention d'insulter à Tbonneur des rédacteurs du Siècle^ ces derniers n'interjetèrent pas appel, mais le procureur général près la pour de cassa- .tiou se pourvut dans l'intérêt de la loi.

Le bruit causé par ce procès se calmait, lorsque le parti clérical jeta tout à coup un cri de triomphe et de défi aux adversaires du saint-siége. Le général Lamoricière venait d'accepter le commandement en chef de l'armée du pape, car Pie IX, pour répondre à ceux qui lui reprochaient de ne pouvoir se défendre lui-même, avait résolu de se donner une armée. Il lui fallait un général pour la commander. Le général Changarnier avait dit à un ami dévoué du pape : «Si le saint- père veut » créer une armée, qu'il nous appelle Lamoricière ou moi, x> et nous la lui organiserons. » Le vainqueur d*Abd-el- Kader, titre sous lequel les journaux cléricaux aimaient à désigner Lamoricière, essayait de tromperies ennuis de la retraite par les pratiques de la dévotion. Légitimiste dans son enfance, saint-simonien dans sa jeunesse, sceptique dans son âge mûr, il était revenu, en vieillissant, à ses premières impressions politiques et religieuses. Général de la garde nationale parisienne dansiez derniers jours du règne de Louis-Philippe, ministre du général Cavaignac, ambassadeur du président Louis- Napoléon Bonaparte, enfant gâté de tous les gouvernements, plein de confiance dans son génie, il s'occupait de tout sans rien approndir : politique, finances, administration. Parlant sur tout sujet

Page 1