LÀHORICIÈRE GÉNÉRAL EN CHEF DE L^ARMÉE PAPALE
avec une facilité voisinede la loquacité, il avait pu aisément se faire une grande popularité dans un pays comme la France, indulgent aux militaires et aux parleurs. Exagérant ses croyances de même qu'il avait exagéré toutes les opinions qu'il avait traversées, dévot comme il était autrefois républicain , il recevait les gens son livre do prières à la main, comme sous la République il les recevait au ministère de la guerre avec son brûle-gueule à la bouche. La légitimité, depuis le coup d'État du 2 décembre, l'avait ressaisi en même temps que le catholicisme; mais orléaniste ou républicain, légitimiste ou catholique, c'était toujours Lamoricière, c'est-à-dire un homme vif, courageux, un peu tapageur, cherchant à frapper l'imagination des autres, et ne préservant pas toujours la sienne des exagérations et des illusions.
M. de Corcelles, ancien envoyé du général Cavaignac à Rome, se chargea de lui faire les premières ouvertures de la part de Pie IX; il reçut cette réponse : a C'est une cause pour laquollej'aimerais bien à mourir;» » mais la crainte de perdre des droits acquis comme ofBcier général, la nécessité de solliciter du gouvernement impérial la permission de servir à l'étranger, et par conséquent de révéler par cette demande les projets encore secrets de Pie IX, firent naître dans l'esprit de Lamoricière des hésitations qui durèrent jusqu'à la fin de l'hiver. M. de Mérode, camérier secret do Sa Sainteté, ancien officier de l'armée d'Afrique, parent de madame de Lamoricière, arriva, dans les premiers jours du mois de mars 1860, chez le général, alors retenu parla goutlc dans son château de Prouzel en Picardie; il lui portait les états de situation de Tarmée pontificale; ils n'étaient
guère satisfaisants. Làmoricière, malgré son désir de servir le saint-si^e, ne put s'empêcher d'en faire la remarque et de présenter quelques objections sur la difficulté de recruter une armée au sein de populations hostiles au gouvernement. M. de Mérode parvint à lever ces objections, liamoricière, décidé à remplir le mandat qu'on lui offrait, composa tout de suite son état-major particulier de MM. de Pimodan , autrefois attaché à Tétat-major de Radetski; de Chévigné, ex-aide de camp du duc de Modène; Caïmi, officier d'artillerie au service de la duchesse de Parme ; et de Charette. Il quitta secrètement son château le 19 mars, après avoir écrit cette lettre au général Bedeau :
c Cher ami,
» Je déplore de plus en plus de n^avoir pu vous rencontrer à Nanfes et je suis désolé de ne pouvoir en ce moment aller tous embrasser. Je charge ma femme, ou un de nos amis communs, — si ma femme De peut aller k Nantes, — de vous dire le parti que j*ai pris. Je n*aî vraiment d'espoir qu'en Dieu. Car, d'après *ce que je sais, la force d'im homme ne peut suffire à l'œuvre que je vais entreprendre. Ce n*estpas de l'audace, qui pourtant, j'espère, ne me manquera pas au besoin, c'est du dévouement que j'attends la récompense là-haut bien plus assurément qu'ici-bas.
» Adieu ; je pars dans un quart d'heure et je dis au revoir à des gens qui ne savent pas où je vais.
» Tout à vous, bien cher ami,
» De LAMORiaÈRE. »
» Prounl, 19 mars 1860. •
Lamoricière était le soir même à Bruxelles, d*où il repartit le lendemain avec M, de Mérode après un entretien avec le père Dechamps (1), qui l'avait ramené à la pratique du catholicisme. Les voyageurs traversant l'Allemagne s'arrêtèrent deux jours à Vienne, où la police
(1) Depuis évèque de Vannes et archevêque de Maliner.
PROCLAMATION DE UMORIGIÊRE A SES TROl]P£S. 655
autrichienne les tint aux arrêts dans leur chambre ; ils s'embarquèrent à Trieste pour Aucune. M. de Corcelles, envoyé par le pape au-devant de Lamorigère, TaUendait dans cette ville. Le général en chef prit plaisir à inspecter les fortifications de cette ville, où il passa en reVue pour la première fois les soldats qu'il allait commander.
Lamoricière, arrivé le 1" avril à Rome, eut dès le lendemain une audience du pape qui lui donna sa bénédiction, en même temps que Fautorisation d'entrer à son service, qu'il s'était chargé de demander lui-même au gouvernement impérial. La nomination du général Lamoricière au commandement en chef de l'armée pontificale parut le 7 avril dans le Journal de Rome^ et le lendemain, jour de Pâques, il adressa la proclamation suivante à ses troupes :
c Soldats,
» Sa Sainteté le pape Pie IX ayant daigné m*appeler à Tbonneur de TOUS commander pour défendre ses droits méconnus etincnacés, je n'ai point hésité à reprendre mon épée.
» Aux accents de la grande iqxt qui, naguère, du haut du Vatican, faisait connaître au monde les dangers du patrimoine de saint Pierre, les catholiques se sont émus, et leur émotion s'est bientôt répandue sur tous les points de la terre.
> C'est que le christianisme n'est pas seulement la religion du monde civilisé, il est le principe et la vie même de la civilisation ; c'est que la papauté est la clef de voûte du christianisme, et toutes les nations chrétiennes semblent avoir aujourd'hui la conscience de ces grandes vérités, qui sont notre foi.
» La révolution, comme autrefois l'islamisme, menace aujourd'hui l'Europe, et aujourd'hui comme autrefois, la cause du pape est celle de la civilisation et de la liberté dans le monde.
> Soldats! ayez confiance et croyez que Dieu soutiendra notre courage à la hauteur de la cause dont il confie la défense à nos armes. »
Malheureusement, l'armée destinée à préserver l'Europe d'une seconde invasion des musulmans n'était pas dans
un état des plus brillants : composée en grande partie de troupes étrangères, sans magasins, sans arsenaux, sans services administratifs, commandée par des ofliciers manquant d'instruction, très-souvent de considération, cumulant avec leur grade des emplois et des industries n*ayant rien de commun avec la guerre, cette armée n'existait que sur le papier. Le commandant en chef en entreprit la réorganisation avec sa pétulance habituelle. Les volontaires français et belges, ainsi que les secours matériels affluaient à Rome. M. de la Rochefoucauld offrit au saint-père deux batteries de canons rayés. Les catholiques lyonnais se chargèrent de subvenir aux frais des fortifications d'Ancône; des sommes considérables — plus de trois cent mille écus — furent envoyées de tous côtés au général Lamoricière, qui, ne voulant pas empiéter sur les attributions du ministre des finances, fit nommer une commission composée de trois cardinaux de nationalités différentes, les cardinaux Wiseman, Villecourl et Reisach , et de Tévêque Ferrari, ministre des finances, pour recueillir et pour centraliser les secours (1). Les inspections succèdent aux revues, les tournées, aux inspections. Le général Lamoricière, toujours en route, parcourt les Marches et TOmbrie, visitant les casernes, les hôpitaux, les champs de manœuvres, s'arrètant dans les villes et dans les villages, tantôt jouant au tyran et déclarant qu'il noiera dans le saug toute tentative d'insurrection ou d'embauchage, tantôt s'amusant à de petites scènes de magnanimité arraugées pour la circonstance. Un postillon le verse-t-il au
(1) Lamoricière à Rome, par Maxime de la RochcUerîe.
LAUORICIÈRE £T LES ITALIENS. 657
coin d'une rue de Pérouse^ le directeur de la police fait arrêter le maladroit et le transforme en révolutionnaire qui a voulu attenter aux jours du commandant en chef. Lamoridère le fait venir : « Vous allez, lui dit-il » d'un ton de vieux Romain, me conduire à Gubbio, » examinez la voiture : s'il arrive un malheur, ce sera » un malheur pour vous. » Une autre fois le cuisinier d'une auberge est accusé de vouloir Tempoisonner, Lamoricière, avant de se mettre à table avec ses officiers, mande cet homme et lui adresse ces paroles : ^ Vous voulez m'empoisonner ; tant pis pour vous si je meurs, je vais ajouter un article à mon testament en vertu duquel vous serez pendu aussitôt après ma mort. » Les Italiens faisaient semblant d'être effrayés, mais ils riaient intérieurement de ces comédies qui se changeaient quelquefois en véritables gamineries. Les habitants de Pérouse avaient l'habitude d'abandonner le Conv dès que la musique militaire venait y jouer, et de se réfugier sur une autre promenade; c'était leur façon de protester contre le gouvernement. Laraoricière fit suivre de retraite en retraite par cette musique les dilettanti récalcitrants, obligés ainsi de subir les polkas et les valses pontificales.
Les journaux légitimistes se complaisaient dans le récit des actes les plus ordinaires de Lamoricicrc et s'efforçaient de les grandir. Il semblait que l'armée pontificale fût appelée à restaurer non-seulement le pouvoir temporel du pape, mais la légitimité dans toute Tltalie et dans l'Europe entière. Un événement inattendu vint surexciter encore les passions du parti légitimiste et clérical. Garibaldi, pendant que Lamoricière organisait son armée, avait fait voile de Gênes vers la Sicile dans la nuit du 5 au
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6 mai. Le 7, du pont de son navire il appelait par uoe proclamation les sujets du pape à la révolte : « Que les )i Marches, TOmbrie, la Sabine, la campagne de Rome, » le pays napolitain, s'insurgent afin de diviser les forces » de Tennemi... Demain les prêtres de Lanioricière vous îo diront que quelques musulmans oiU envahi votre ter- » ritoire. Eh bien ! ces musulmans sont ceux qui se « sont battus pourTItalie, à Montevideo et à Rome, etc.» Le récit des événements militaires dont l'Italie fut le théâtre à celte époque trouvera sa place au commencement du volume suivant. Le parti clérical en attendait l'issue avec la plus grande confiance; cependant les grandes chaleurs coramençuient ; l'armée pontificale, habituée en tout temps et surtout dans la saison chaude au far nimte des garnisons, à la fraîcheur des casernes, aux douceurs de la sieste, se vit tout à coup soumise à un régime bien différent : marches, contre -marches, ascensions de montagnes, ordres de départ donnés à l'improviste, exercices soudains, brusques manœuvres; cette activité fébrile n'allait guère aux officiers pontificaux. Quinze d entre eux donnèrent à la fois leur démission dans un seul régiment ; les hôpitaux étaient encombrés; comment remplir les vides de l'état-majoretdes cadres? Les rivalités des puissances catholiques, le mauvais vouloir des autres puissances rendaient le recrutement difficile. L'empereur François-Joseph n'aurait pas mieux demandé que de fournir des hommes à Lanioricière, mais « il ue fallait pas que l'Autriche parût chercher à Rome » une revanche de Solferino et essayât de faire d'Ancône » où abordaient ses recrues une tête de ligne contre le » royaume naissant d'Italie. L'ombrageuse sollicitude du