‹ Histoire du second empireChapitre 31 sur 176 · ARRESTATION DES CORRESPONDANTS LÉGITIMISTES · texte numérisé non relu

ARRESTATION DES CORRESPONDANTS LÉGITIMISTES

ensuite les lignes suivantes : « Un certain nombre d'a- » gences secrètes, de correspondances politiques s'étaient » depuis longtemps formées sous les inspirations des » anciens partis, et de ces centres de diffamation et d'a- » nardiie parlaient tous les jours par des voies détournées » ces odieux et infâmes libelles qui déshonorent une partie » de la presse étrangère, et qui tendaient à appeler le

mépris de l'Europe sur le gouvernement que la France » s'est librement choisi. Le gouvernement ne pouvait » tolérer un pareil scandale, des « mesures d'intérêt » public» seront prises pour y mettre un terme. i»

Le gouvernement donna donc l'ordre d'arrêter le 6 février 1853, à six heures du matin, MM. Charles de Saint-Priest, René de Rovigo, de la Pierre, Yillemessant, Virmattre, Pagès-Duport, Coetlogon, de Mirabeau, comme auteurs des correspondances signalées. Ces arrestations donnèrent lieu à divers quiproquo.

Les agents chargés d'arrêter M. Charles de Saint-Priest s'adressent précisément à son père qu'ils trouyërentau lit. A cette question : Étes-vous Charles de Saint-Priest? il répond : Oui» et je suis prêt à vous suivre. Il se lève, et pendant qu'il s'habille il dit quelques mots en langue étrangère à son domestique, qui a le temps de prévenir M. Charles de Saint-Priest. MM. de Mirabeau frères appartenaient l'un au camp légitimiste, l'autre au camp bonapartiste. La police arrêta le second au lieu du premier. M. de Saint-Priest père fut mis en liberté le même jour.

MM. Anatole de Coetlogon et Aubertin, rédacteurs du Corsaire j s'étaient retirés à Bruxelles après la suppression de ce journal. La police française les dénonçait non-

seulement oomme auteurs de oertaios articles des deux jouruaux belges, f Observateur et la Nation^ mais encore comme y faisant insérer des articles envoyés de France par divers écrivains, parmi lesquels figuraient MM. Vir^ maître, Planhol et de Cfaantelauze. Une descente de la police chei ces derniers amena la saisie de lettres au moyen desquelles le parquet parvint à inculper MM« Anatole et Alfred de Coetlogon, Yinnattre, Bovigo, Planhol, Flandrin, Herbert, de la Pierre, du délit de société secrète.

La presse légitimiste se montrait disposée à venir en aide au gouvernement dans toutes les occasions où il firappeit sur k dénoeraiie. L'arrestatkm de ces écrivains, tous connus pour professer des opinions favcK râbles à la légitimité, les fouilles brutalement prati^ quées dans leurs papiers, k saisie de leurs lettres, même de celles qui étaient tout à fait étrangères à k politique, firent voir à k presse légitimiste que l'arbitraire se retourne bientôt contre ceux qui Tappronveiit quand il atteint les autres. Les journaux da k légitimité subirent à leur tour, de la part des fisuilles offici^iaes, les injures qu'ils n'épargnaient pas à la démocratie vaincue. Le Poj^du 8 février i85ft contenait ce passage: « Depuis quelque temps, surtout les nations étrangères tt sont inondées des inventions les plus monstrueuses, » écrites et répétées dans un style qui rappelte cehii du » Père JDuchAîe iA an Journal de la ctamik. Le gouvw- D nement pouvait-il laisser traîner dans la boue de k » calomnie k souveraineté nationale dont il est k repré- » sentaiîon ?» Le ComHtutkmnel ne se montra pas mmns irrité : «On pousse maintenant à k guerre comme il y a

NOUVELUa iMiSTATIONS. 1)7

» deux ans od poussait à rauarcbie, avec l'espoir de B ramasser une couronne dans la honte d'une invasion, » ne comptantpluslaramasserdans le sang d'une révolu- » Uon, »

Les journaux lé^timistes répondirent avec indignation aux journaux officieux : « Gomment les écrivains d'une cartaine presse ne rougissent-ils de prévenir l'esprit public contre des détenus muets et sans défense. L'instruction est à peine commencée , vous n'en connaissez pas les éléments. Sur quoi repose la prévention 7 Vous l'ignorez, et, dans cette ignorance, avec une coupable légèreté vous bâtissez l'échafaudage « d'une propagande clandestine » ; vous parlez de « coup redoutable porté à l'autorité » ; voua osez prononcer ces mots terribles : « d'agitation, de complots, de conspirateurs I » Bien plus, vous présentez ces inconnus comme formant une ligue d'ennemis du bien public, obéissant à un «concert» qui «révèle Tactiondes anciens partis d , et dont les effets aboutissaient à « une panique universelle » .

« Voilà ce que du fond de voire cabinet, et sans péril » de la contradiction, vous ne craignez pas de dénoncer à » des milliers de lecteurs I Ce rôle- usurpé d'accusateur n public est un scandale qui soulève l'indignation. On ne D voit ici que la violence et le mépris des droits les plus 9 élémentaires de l'humanité. »

Le rédacteur de r£/hîo;} oubliait, en écrivant ces lignes, qu'il eût été facile de remettre sous ses yeux vingt passages de ce journal contre le parti républicain non moins violents et non moins injustes que ce qui soulevait son indignation.

Le gouvernement, ne voulant pas avoir Pair de frapper

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uniquement sur les journalistes légitimiste, mit la main sur quelques écrivains appartenant à d'autres partis: MM. Chatard et Charreau père, de \ Estafette^ Théodore Pelloquet, du National^ Venet, Vergniaud, Mooselet, Etienne Gérard, accusés de correspondances clandestines, et sur quelques correspondants ita;liens et allemands. Un Polonais, M. Tanski, ancien rédacteur du Journal des Débats^ qui avait reçu des lettres de grande naturalisation de M. Guizot, et qui devait plus tard être mis à la tète du bureau de police de Tannée de Crimée, fut également incarcéré. M. Walewski et M. de Rotschild le réclamèrent vainement, il resta plusieurs jours en prison ainsi que M. Monselet (i).

MM. Âubertin, de Chantelauze, Yirmattre, Planhol et Flandrin, traduits en police correctionnelle, subirent une condamnation dont le ministère public crut devoir interjeter appel à mitdma; les condamnés en appelèrent

(i) M. Charles Monselet adressa la lettre suivante an rédaeteor de VAnem-' hlée nationale :

c Puif, it tènUr 1853.

» Honslenr,

Il lies motifs de mon arrestation ont été diversement interprétés, ]e tiens à rétablir les laits.

n Je dtnais dimanche dernier chez un de mes amis, en compagnie de plusieurs personnes estimables, lorsque vers le milieu du dessert un oommissaire de police se présenta escorté de ses agents.

» Le commissaire de police procéda séance tenante à une perquisition miau* tieuse. Il trouva ches mon ami deux pistolets en mauvais état, un fusil sans batterie, des brochures politiques et une statuette de la liberté, petit module.

» Lorsque des personnes que je connais pour être parfaitement honorables m'invitent à dîner, je n*ai pas Thabitudc de m'enqoérir si elles sont ou non bonapartistes. On m'a prouvé que c'était un tort.

» En dépit du mince résultat de la saisie nous fûmes conduits à la préfecture de police. Nous y passâmes la nuit dans un parloir dallé. Le lendemain matin, H. fioiidrot, commissaire des délégations, me conduisit en voiture à mon domicile afin que j'y fusse témoin des recherches que l'on vouhiit faire. Décidément, moi, l'auteur de dix ouvrages réactionnaires, j'étais suspect de démagogie.

» Les premiers objets qui frappèrent la vue du commissaire furent une copie

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aassi, car leur condamnation soulevait une question de la plus haute importance. Toute preuve est-elle bonne . pour la justice de quelque part qu'elle vienne, et le préfet depolicea-t-ille droit sans limite de saisir et d'arrêter les lettres? Le tribunal de première instance avait répondu : oui ; la cour infirma son jugement sur ce point, et dans les considérants de son arrêt elle restreignit le droit du préfet de police au flagrant délit, à charge pour lui d'en prévenir la justice.

Le gouvernement, en insérant au Moniteur le manifeste du comte de Chambord, s'était donné les airs de traiter avec la plus souveraine indifférence les actes du prétendant et de son parti. L'évèque de Luçon et M. de Vogué apprirent à leurs dépens que le gouvernement s'était ravisé. Le juge d'instruction et le procureur impérial près le tribunal de première instance de Fontenay se présentèrent chez le prélat escortés de la brida Dernier appel des victimes de la terreur^ de Charles Muller, et le portrait de Gnétry. Sur le bureau étaient éparpillées des épreuTes de VHistoire du tribunal révolutionnaire^ et les lecteurs de V Assemblée nationale saventresprit qui a dicté cette histoire.

• Cela n*einp6cha pas M. le commissaire de se livrer à des recherches minutieuses qui amenèrent la découverte d'une lettre de M. Lamoricière me remerciant d*ttn article publié par moi dans la Revue de Paris^ et d'une foule de lettres autographes signées : Cuvillier-Fleury, Sainte-Beuve, Arsène Uoussaye, Philarète Chaslet, etc. '

a Ces deux heures de remue-ménage passées, je crus à ma mise en liberté immédiaie, d'autant que j'avais écrit le matin à M. le préfet de police pour me réclamer de sa bienveillance très-connue, et lui offKr les plus honorables cautions. 11 Êmt croire que la bienveillance de M. le préfet a été empêchée dans cette circonstance, car, incarcéré le dimanche, je ne suis sorti tjue le Tendredi ioir de la Conciergerie, après une instruction de cinq minutes.

» J'ai appris que les conspirateurs mes coaccusés avaient été mis en liberté le même jeur.

» Je n'ai rien à ajouter, monsieur, à la narration de cet événement singulier auquel j'accorderais volontiers le nom de mystification, si les temps prêtaient davantage à la plaisanterie.

1 Recevez, monsieur le rédacteur, mes compliments empressés.

» CB. DE MONSELfiT. »

TàlIU BELOIID. H. — 9

idO L'EMPIRE.

gade de gendarmerie commandée par un lieutenant, et . se livrèrent aux perquisitions les plus sévères. La maison de M. de Vogué fut visitée du haut en bas avec le même soin. D'autres perquisitions eurent lieu en 1853 en Vendée. Des légitimistes de Douai et de Bourges, traduits devant les tribunaux sous la prévention d'avoir fait circuler la protestation du comte de Cbambord, ayant été acquittés à la suite d'une plaidoirie de Berryer, le gouvernement se promit de prendre les légitimistes en flagrant délit de société secrète.

Les journaux officieux ne tardèrent pas en effet à révéler au public l'existence de la Ligue fédérale. Un libraire, un compositeur de musique, un passementier, un ex-greffier, un papetier, un médecin et un invalide composaient, disaient-ils, cette association «essentielle ment militaire ». On ne s'en serait guère douté, sans la présence d'un invalide dans ses rangs. La police avait depuis longtemps les yeux sur la Ligue fédérale. Le 1& mai 1853, elle saisit chez un corroyeur du quai Saint-Michel, des brevets portant au milieu d'un cachet: « Lâberté^ égalité, fraternité / » et en exergue : « Justice aux provinces. Tout pour le peuple et par le peuple. » En télé de ces brevets brillait la devise : « Fides^ robur sic normannis Victoria semper^ » puis ces mots : « France^ Deus^ rex^ patria^ récompense. » Ces brevets étaient destinés aux officiers; on lisait au bas : a Nourriture ; viande, légumes, pain blanc, 1 kilo; vin, 1 litre ou 2 litres de cidre pur; tabac, 16 grammes; eau-de-vie, 3 petits verrea En campagne, le nombre des rations augmentera selon les règles établies pour tous les grades. Les jours de fête, la broche. »

U LtCUl FÉDfiRÀLE. Ul

Un certain Âdjutor Dubuisson, réfugié en Belgique, expulsé de Turin pour la publication du prospectus d'un journal intitulé F Étendard, dirigeait la Ligue fédérale. Dubuisson résidant à l'étranger, comptait principalement sur un papetier du passage Ghoiseul, nommé Jeanne, pour recruter l'armée royale : a Traînaillez le plus possible, » lui écrit-il, le roi et la reine ont déclaré qu'à la première n occasion ils monteraient à cheval, et se feraient tuer ou 9 qu'ils entreraient à Paris. Donc noua devons redoubler » de travail pour avoir une belle armée pour les recevoir. » Excitons Poissy ; envoyez-moi le plan de Vincennes^ il 3 fauf embaucher l'offlcier de Yincennes : je vous autorise 9 à promettre grades et faveurs ; tftchonf de nous créer un V parti à Yincennes ou au Mont-Yalérieo« 11 faut que nous » enlevions ces deux forts.» Âdjutor Dubuisson, dana sa correspondance, se montrait parfois peu respectueux pour certains chefs du parti légitimiste. < Pastoret se con- » duit mal, aussi je vous recommande de ne rien dire au » gros... n y en a que vous croyez excellents, et qui sont » plus canailles que Pastoret.. . L'ordre est de ne rien dire » au gros, il faut se méfier d'eux comme de reptiles ; le 9 patron les connaît bien, aussi ce sont ses instructions 9 que je vous transmets. 9

Le papetier Jeanne, chargé d'enlever Yincennes et le Montr-Yâlérien, ne demandait pas mieux que d'agir, mais il i^akrmait des bruits répandus sur la réconciliation entre les deux branches de la maison de Bourbon. L'idée d'une fusion répugnait à sa conscience; Adjutor Dubuisson s'empresse de le rassurer: «Jamais de fusion, le 9 patron aimerait mieux ne jamais revenir^ Il accordera 9 le pardon ) si on le lui demande, rien de plus* Pour lu

1S2 L*KM?m£.

» patron, la fusion est seulement une soumission de la D part des Orléans, et il a une tète à lui. Il prétend » qu'après Louis XIX, c'est Henri V qui a été roi, et » non pas Louis-Philippe l'usurpateur, x»

Les conspirateurs se méfiaient aussi de la noblesse : a 11 n'est que trop vrai, leur répond Âdjutor Dubuisson, la noblesse est gangrenée, mais patience, on l'anéantira. » Ce qui le préoccupait encore plus que Tavenir de la noblesse, c'était la possession deVincennes ; il lui faut cette forteresse : <c Tout est là. Le patron veut débuter par Paris i> en mattre, et moi, je tiens à lui assurer une retraite en X) cas de malheur. Personne ne doit connaître les inteur x> tions du patron ; il a secoué son indifférence apparente, » et à présent il parle en matlre et en roi qui est disposé » à imiter Henri IV, et cela très- prochainement.» Dubuisson pressait d'autant plus le papetier Jeanne de s'emparer de Yincennes que des rapports sûrs lui faisaient connaître que les Orléans étaient à la tète d'une immense organisation, que leur parti se tenait prêt à agir, et qu'il fallait, officiers et soldats, se tenir sur le qui -vive pour profiter de la victoire.

Âdjutor Dubuisson ne comparut pas devant la cour, la police se garda bien de mettre la main sur lui. Parmi les accusés on remarquait deux jeunes ouvriers, Sicard et Germain, qui figuraient dans une lithographie publiée à l'époque du voyage de Wiesbaden, et représentant le comte de Chambord présidant la table royale, ayant à ses côtés une paysanne bretonne et M. Berryer. Un nommé Piégeard, ancien mouchard de 181G à 1830, à qui son titre de beau-{)ère de Proudhon donnait une espèce de célébrité, et un certain Jamet que M. de la Roche-

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