LES LÉGITIMISTES ET U GGERRE D'ORIENT
des marchands du faubourg Saint-Germain pour décou- Trir des emblèmes légi ti mistes .
Les journaux du gouvernement jugèrent à propos, au moment delà guerre de Crimée, d'accuser les légitimistes de rester indifférents aux succès de nos armes. M. de h Rochefoucauld, duc de Doudeau ville, protesta contre ce qa'il appelait une insigne calomnie : « Française avant tout, rqrinion légitimiste* ne vit que d'abnégation et de dévouement, elle chérit la patrie, et s'il est permis de ne pas partager ses sentiments, il ne l'est pas de les méconuattre. » Un des membres les plus ardents du parti légita'mistey M. Léo de Laborde, prit à son tour la plume pour déclarer qu'il n'avait pas attendu si longtemps pour remercier Dieu d'avoir rendu à son pays le rang qui lui appartient dans le monde : « Il y a plus de vingt-cinq » ans je l)énissais la Proyidence , quand le drapeau » français flotta sans partage sur les murs d'Alger la » guerrière, deux mois afMrès qu'un ministre de Charles X » avait porté à l'Angleterre menaçante Féclatant défl de »s'y opposer, et j'ajoute avec orgueil, et à l'impéris- » sable mémoire du gouvernement légitime, que la France » était libre au dedans, quand son roi la fit grande et » glorieuse au dehors, b
L'affaire suivante, dans laquelle la police française joua * an rMe, servit sans doute de prétexte aux accusations portées contre les légitimistes. Le comte de Montemolin crut devoir, à l'exemple de son cousin le comte de Chambord, lancer en 185& on manifeste à la nation espagnole pour Tei^iager à rétablir «dans toute son intégrité et dans son » ancienne splendeur cette gloire incomparable qui, dans » d'aaires traips, faisait des Espagnols un sojct d'envie
il6 L'EMPIRE.
» pour Tunivers.» I^ comte de Montemolin ajoutait : « Pour atteindre cel)ut, trois choses suffisent : un trône » h Tabri des tempêtes populaires, des hiérarchies et des » classes modératrices qui éclairent le trône de leurs con- » seils, le défendent de leurs bras, et soient une repré- » sentalion nationale véritable et indépendante. » M. de Montemolin offrait aux Espagnols son nom « comme une » consolation et une espérance»*, il «les embrassait comme 0 un ami, comme un père, avec Taccent de la vérité et » avec la voix de l'histoire » • Le gouvernement espagnol eut bientôt réprimé les tentatives d'insurrection légitimiste qui eurent lieu en Catalogne et en Navarre à la suite de la publication de ce manifeste. Les insurgés carlistes se plaignirent des rigueurs du gouvernement français. Les journaux légitimistes s'étant faits les interprètes de leurs plaintes, la presse officieuse leur répondit : Le mouvement insurrectionnel espagnol s'est organisé en France, les l^itimistes français sont les complices des légitimistes espagnols, le comte de Montemolin et le comte de Chambord s'entendent, MM. Des Gars et Chapot, leurs agents corn* muns, se sont rendus en Russie, où le duc de Lévîs les a précédés, et ils ont eu une entrevue avec le prince Gortschakoff pour décider le czar à subventionner la guerre civile en Espagne.
La police française avait en effet saisi chez le général espagnol Elliot un rapport écrit de sa main, exposant que M. le duc Des Gars et M. Ghapot, porteurs d'une lettre du comte de Ghambord pour le czar, étaient parvenus, après beaucoup d'efforts, à obtenir un entretien du prince Gortschakoff. Le ministre des affaires étrangères russe avait vu quelque temps auparavant le duc de Lévis, il lui
L'ORLÉANISHE ET L*£MPIRE. 137
aîait parié de l'Espagne, mais ce dernier n'ayant aucun pouvoir il n'avait pas pu entamer de négociation avec lui. Gortscbakoff hésita longtemps à remettre au czar la lettre apportée par le duc Des Gars ; il lui demandait toujours : Savez-vous ce qu'elle contient ? 11 finit pourtant par la recevoir. Une diversion en Espagne ne déplaisait pas au gouvernement russe. Le parti légitimiste ne demandait que quelques millions. Qu'était-ce donc que quelques, millions de plus ou de moins quand on avait l'Europe sur les bras et qu'on en dépensait des centaines? Le czar lut la lettre. Le parti légitimiste se crut un moment sûr du succès de sa démarche auprès de lui. Cabrera n'attendait qu'un signal pour rentrer en Espagne; ce signal ne fut pas donné. Le comte de Montemolin s'apercevant bientôt qu'il ne pouvait pas compter sur la Russie, ne songea plus qu'à se procurer d'autres subsides par un emprunt souscrit par lui, rinfant, le duc de Modène, le comte de Chambord et «la Berry» . C'est le mot dont se sert le général Elliot.
Le duc Des Cars et M. Chapot protestèrent contre le vtk qu'on leur attribuait dans la pièce saisie par la police ; mais l'insulte faite à quelques-uns des membres les plus marquants de l'opposition légitimiste accusés de menées anti-patriotiques, n'empêcha point le parti légitimiste tout entier de rester fidèle à son alliance avec le gouvernement. La légitimité, loin d'être un danger pour l'Empire, contribuait puissamment au contraire à sa sécurité en lui assurant le concours de l'aristocratie toujours si forte dans un pays comme la France.
L'orléanisme faisait-il courir des dangers plus sérieux à l'Empire 7
La bourgeoisie, qui avait abandonné la monarchie de
lu Livrais.
Loui»-Pbilipp6 la veille du 2& février, se rattacha plus tard au gouvernement du général Gavaiguac qu'elle aurait voulu conserver, et qu'elle laissa périr par peur du socia» lisme. La classe moyenne, encore en proie à cette terreur et à celle du â décembre, se sentait trop épiée, trop surveillée (1), pour oser seulement donner signe de vie. L'orléanisme, qui recrutait autrefois ses partisans dans cette partie de la société, perdait ainsi sa principale force. L'armée et la magistrature, ses deux autr^ appuis, lui manquant également, il n*était pas pour l'Empire uû
(i) La circulaire suivante prouve de quel réseau d'espionnage le gouver' nement impérial enveloppait la société firançaise :
CI Honsieur le commissaire de police,
» Je TOUS adresse une première instruction dont je vous invite à médîler resyrit ei U tottro.
» Vous devez correspondre directement avec moi pour tout ce qui concerne la pottee g éaérak de U iftrelè de r État.
» Vous ne devez donner à qui que ce soit communication de nos dépêches, poftant en titre le mot confidentielle.
» À partir du i*' avril prochain vous m'adresserez régaUèremaot un rapport, le 1^' et le 15 de chaque mois.
» Voua me ferez eoDBatlre avec la plus grande exaetHode las noms, demeares et professions de tous les individus, sans distinction de rang, de fonctions ou de profsssïMis, ffuL, par des panlea, des actes, des éertts, des menées, ou despravocations quelconques, manifesteront, soit à l'égard du gouvernement, soit envers la personne du chef de l'État, des opinions hostiles ou des intentions malveillantes.
» Vous m'adresserez ensuite l'état nominatif, avec indication de la résidence de tons las fonctionnaires actuellemeal en exercice dans l'étendue de votre arrondissement.
a L'était général comprendra : le clergé; — les efOeiers généranx ; — ta ofilciers de recrutement ; — les officiers et sous-ofHciers de gendarmerie ; — les noagistrats, juges et conseillers ; — les juges de paix ; — les grefffers ; — les huissiers ; — les notaires ;— > les avoués ; — les commissaires priseura ; — lei membres du conseil général ; — les maires des cantons et des communes ; — les a^joiols ; — les conseillers mumeipaux ; — les profesaevrs et instttetents;
— les ingénieurs et conducteurs des ponts et chaussées ; — les employés des finances ; — les employés des eontribations directes et indireetes; — les en-
, ployés des poids et mesures ; — les administrateurs des hospices, des bureaux de kienCiisence et des caisses d'épargne ; — les médecins et officiers de santé ;
— les pharmaciens et sages-femmes ; — les employés des cais»es de retnâlCy des compagnies d'assurance, des entreprises de messageries, etc., etc.
» Signé D8 Kajic*. a
LES PRmCES I>*ORLÊANS EN FRAIICB APRÈS LE COUP D'ÉTAT. 439
ennemi plus redoutable que la légitimité. Il ne perdit pas* œpeodant tout de suite Tespoir de rétablir la monarchie constitutionnelle.
La nouvelle du coup d'État fut connue à Londres le 3 décembre dans Taprès-midi. Le prince de Joinville et le duc d'Ânmale s'embarquèrent dans la soirée à Folkes* tone, emmenant ayec eux le comte de Paris et le duc de Chartres. Le lendemain ils étaient en France. Les voyageurs se dirigèrent sur Paris par la Picardie. Le prince de Joinville fut obligé par une indisposition grave de s'arrêter à Ham, où d'ailleurs il espérait se mettre en relation avec les généraux prisonniers dans la forteresse, et faciliter leur évasion. Le duc d'Aumale, arrivé aux portes de Paris, s'arrêta dans la maison de campagne d'un serviteur dévoué de sa famille avec ses deux ne* veux. Son intention était de faire appel-à l'armée, et de restaurer le régime parlementaire avec son concours. Les princes d^Oriéans comptaient sans doote un grand nombre d'amis particuliers dans l'armée, mais l'armée eUe-mème était-elle orléaniste? L'armée, oomme tous les grands corps, n'obéit, ainsi que nous l'avons dit, qu'à ses propres intérêts. Menacée de changements radicaux dans son organisation par le triomphe des républicains, eUe assnra celui du bonapartisme. L'arrestation dea gé^ néraux Cavaignac, Lamoricière, Cbangamîer, Bedeau» Le Flo, lui causa sans doate un certain mécontentaient; die sentit bien qu'en emprisonnant ses ch^ les |dus glorieux, elle avait rempli une tâche peu honorable; mais ne devait-elle pas donner des gagea et prouver sou adhésion au nouveau régime? Les généraux du coup d'État y étaient rivés; aussi le général Ganrobert^ qui
iAO L'EMPIRE.
•s'était engagé à donner sa démission, ne se contenta pas de manquer à cette promesse, il accepta le titre d'aide de camp de Louis Bonaparte pour Taider à sauver la société. Le colonel Espinasse, tiré par le duc d'Âumale des mains des Arabes, ne marchandait pas Teipression de sa reconnaissance à ^on sauveur, mais il gardait son dévouement peut* Tbomme qui avait sauvé la France de Tanarcbie. Le pays avant tout. Les chefs de l'armée, même ceux qui entretenaient des correspoo* dances avec les princes d'Orléans, croyaient justifier leur défection par ce prétexte. Le duc d'Âumale s'aperçut bientôt que toute tentative de séparer l'armée du bonapartisme était inutile pour le moment. Les généraux prisonniers à Ham avaient été mis hors du territoire. Le prince de Joinville, le duc d'Âumale et leurs neveux regagnèrent l'Angleterre.
La magistrature trouva le prétexte de l'armée commode et s'empressa de s'en servir pour couvrir sa défection. L'application du décret du 2 mars 1852 sur la limite d'âge atteignit deux conseillers à la cour de cassation, six premiers présidents de cour d'appel, douze présidents de chambre, soixante-deux conseillers, viugt et*un présidents de chambre dans les tribunaux de première instance, huit vice-présidents, quarante-six juges. Les magistrats mis de plein droit à la retraite restaient cependant, aux termes du décret, en possession de leur charge jusqu'à ce qu'il fût pourvu à leur remplacement. Démissionnaires de droit, ils devenaient amovibles de fait. Le gouvernement par ce décret tenait une partie de la magistrature. La dynastie de Juillet comptait encore parmi les magistrats un grand nombre de partisans pro-
DISSOLtlTÎON DE CE GRAND PARTI DE L'ORDRE. iAl
tégés par rinamovibilité. Le public s'attendait à des protestations éclatantes de leur part, mais, chose triste à dire, tous, sauf deux ou trois placés sous le coup du décret du .2 mars, se rendirent le 4 avril à VÉlysée pour prêter le serment prescrit par la Constitution entre les mains du président. MM. Portalis, Dupin, Matter, Delangle, Plougoulm, Dessauret, Poulie, Chegaray, Amilhau, Barthe, Merilhou, Franck-Carré, dont les noms sont si intimement liés à l'histoire de Louis-Philippe, les juges qui avaient condamné le prince Louis Bonaparte, les membres mêmes de la haute cour qui, Tannée précédente, prononçaient sa mise en accusation, jurèrent de lui être fidèles. Le « grand parti de l'ordre x> voyant dans le camp opposé les forces qui lui servaient autrefois d'appui, la magistrature et l'armée, faisait céder ses rancunes à ses craintes, et se résignait à subir l'Empire pour éviter la république. L'entente entre les membres de ce parti n'avait point d'ailleurs survécu au coup d'Ëtat ; la discorde séparait non-seulement les deux grandes fractions de ce parti, mais encore chaque fraction était divisée. M. de Montalembert, rallié un moment au coup d'Ëtat, expiait ce moment d'erreur sous les coups du journal de Torléanisme militant imprimé à l'étranger (1); M.* de Falloux se tenait dans une espèce de réserve. Les journaux des deux partis se livraient à d'amères récriminations
(1) c H. de Hontolembert peut durer encore quelque temps ayant que son
personnage s'évanouisse, comme c'est la destinée de tous ceux qui, dans la vie
politique, n'ont eu de Thomme d'Etat que l'apparence et la vanité ; mais l'heure
I est marquée où il doit a son tour disparaître dans cette ombre qui a déjà reçu
tant de fonctions depuis 18&8. Et là, qu'est-ce qui subsistera de lui ? la mémoire
I de quelques jolies impertinences, de quelques postiches littéraires^ et d'un bon
I nombre d'étourderies. n L'auteur de ce portrait ajoutait pour compléter la phy-
i tioQomie : t Nous n'avons Jamais pensé qu'il lui manquât une certaine convictioa
-les uns coDtre les autres. Ces récriminations qui auraient dû, seinble*t-il, cesser du côté des légitimistes devant la confiscation des biens de la maison d'Orléans, s'envenimèrent à cette occasion. La Gazette de France répondit à V Assemblée nationale qui s'apitoyait sur une vente de tableaux de la duchesse d'Orléans : « V Assemblée natùh- 9 noie contient une élégie sur une prétendue collection 0 de tableaux ayant appartenu au duc d'Orléans et que » sa veuve &it vendre à la criée. Le décret du 22 janvier, » qui sert ici de prétexte à cette vente^ ne s'opposait nolle- D ment à ce que madame la duchesse d'Orléans fit venir x> à Eisenach ou à Glaremonl les tableaux choisis par son » mari pour l'instruction de son fils* Le souvenir d'un » époux et d'un père devait rendre cette collection plus » précieuse pour madame la duchesse d'Orléans que les » quelques cent mille francs qui résulteront de cette » vente. Le sujet est donc assez mal choi«i par Y Assemblée D nationale pour une élégie sentimentale.
» Que n'y joignait-on aussi des doléances sur le malheur » de ces princes faisant vendre à Dreux les fleurs qui déx> coraieatles tombes de leurs parents, et jusqu'à la cloche » de la chapelle funèbre, afin de pouvoir ajouter quelques » mille francs à leur fortune encore colossale* •• »
Cette acrimonie s'explique par une lettre que M« de Falloux, sortant de la réserve dans laquelle il s'était tenu
de toa choix : il n'a pa» é(4 iaiilile à U cause de l'ordre, tottU» lei Ma qu'elle offrait un thème commode ft tee paiaionf » et noua le preodriona voloelien pont le meilleur chrétien du mondoi si la plus vive reoonnaissanee qu'il sente ea hiimème s l'égard de Dieu n'était pas de lui avoir donné tout resptit qu'il a. Mail H. de Montalembert n'a point l'àme noire : ceux qui Teo soupçonnent n'en jugent que par les dehors : au fond, c'est un étourdi, maie, répétons In mol, et comme l'on disait aussi du temps de la Fronde, un important : toa d«ix vent assea hien ensemble* » ifiuUeiin françaU du S ^tier iS62«)