LES ORLÉANISTES KT LES RÉPUBLICAINS
jioqa'alon, crat deyoir publier précisément à la veille de Tapparition du décret du 22 janvier. Celte lettre, favorable au gouvernement bonapartiste, causa une surprise très-pénible aux amis du comte de Chambord et des princes d'Orléans. Le Bulletin français se fit l'interprète de l'irritation des orléanistes : « Quelles que soient les i qualités personnelles et toutes viriles de M. de Falloux,
> il lui manque la plus indispensable peut-^tre de celles
• qu'il faut pour mener une politique, il n'a pas l'esprit » sAr. n est quelqu'un par lui-môme^ par sa contenance,
> par son sang-froid ; mais il s'eflface trop vite devant les
> &its accomplis, et s'amuse à les commenter au moyen
• des lieux communs d'une philosophie superficielle, i |dut6t qu'il ne les domine avec le simple bon sens d'un » homme d'État. »
Les relations entre les orléanistes et les républicains De pouvaient pas être bien intimes. Les journaux des deux partis cependant ne cherchaient pas les occasions de se livrer à des polémiques irritantes. Le colonel Charras avait écrit à M. de Sévigny, conmie conseiller géoéral du Puy-de-Dôme, une lettre de refuy de serment qui se terminait ainsi : «cPour les républicains il n'y a
> qu'un engagement à prendre, et celui-là je l'ai déjà
> pris, c'est de hâter de tous leurs efforts le moment où hi » France brisera le joug qui lui a été imposé en un jour » de surprise et de défiance.... » Le Bulletin français ajoutait après avoir reproduit cette lettre : « Les anciens » républicains honnêtes et sensés, comme le colonel
> Charras, comprennent, selon ses propres paroles, qu'ils
> n*ont plus maintenant « qu'un engagement à prendre » , » c'est edui quHls peuvent prendre avec nous et que nous
iUà L'EMPIRE.
» pouvons prendre avec eux : l'engagement sacré de tra- » vailler à la délivrancç du pays. »
Des tentatives eurent lieu pour amener une action commune entre les deux partis sur le terrain orléaniste et républicain d'un pouvoir personnel à vie, sorte de stathoudérat décerné à l'un des princes d'Orléans en dehors de la loi de l'hérédité ; mais ces tentatives ne pouvaient pas avoir à cette époque de résultat sérieux.
L'orléanisme, composé de gens instruits, appartenant aux professions libérales, est un parti qui fait delà tactique plutôt que de la conspiration. C'est par la tactique parlementaire et par la presse qu'il était parvenu à ébranler la république. Celle-ci avait accordé à ses ennemis le champ libre et le fair plat/. L'Empire se montra moins généreux. Les orléanistes ne purent l'attaquer qu'à l'étranger, dans le Bulletin français dont nous venons de citer quelques extraits, publié à Bruxelles depuis les premiers jours du mois de janvier 1852. Ce journal, rédigé par M. Alexandre Thomas, ancien professeur de l'Université, démissionnaire pour refus de ser«ment, rédacteur de la Revue des deux mo^ides^ et M. d'Haussonville, qui avaient quitté la France après le coup d'État, excitait les susceptibilités et les alarmes du gouvernement impérial. Le Bulletin français^ tiré à un nombre considérable d'exemplaires, défiait toutes les saisies de la police, grâce aux précautions de l'éditeur qui faisait circuler son journal en Tintercalant dans d'autres publications, notamment dans la Belgique communale. M. Quinette, ministre de France à Bruxelles, reçut Tordre d'exiger la suppression ou tout au moins la suspension du journal orléaniste. M. Quinette ajoutait à
PROCÈS DU BDUETÎN FRANÇAIS. iàb
l'appui de sa demande : « On ne saurait objecter que la législation en \igueur en Belgique ne permet pas la suspension d'un journal imprimé et édité par des nationaux ; car évidemment il ne s'agit pas ici d'une feuille périodique destinée à la Belgique, mais d'un pamphlet que son titre dénonce comme une œuvre étrangère, et dont le contenu doit être exclusivement attribué à des plumes françaises. » M. Tesch, ministre de la justice, en transmettant cette lettre au procureur général et en lui demandant son avis sur les mesures à prendre, ajoutait que quels que fussent les rédacteurs, les éditeurs et les imprimeurs d'un journal, il ne se croyait pas autorisé à procéder contre eux préventivement ou par voie administrative.
M. d'Haussonville, ancien chargé d'affaires de France en Belgique, connaissait la plupart des hommes politiques de ce pays. M. Rogier, ministre de l'intérieur, ne lui cacha pas qu'il serait peut-être contraint de l'expulser du territoire belge. M. de Bassano, devenu ambassadeur de France à Bruxelles, se montrait en effet plus pressant encore que son prédécesseur M. Quinette. Il écrivait le 14 février 1852 au ministre pour « provoquer des poursuites immédiates i> contre le septième numéro du Bulletin français daté du 12 février. Le gouvernement belge ne manquait pas dans ce moment de bonnes raisons pour redouter le mécontentement du gouvernement français. Il se rappelait c^e passage du rapport adressé par Saint-Arnaud au Président de la République le 25 décembre 1851 : « La sixième division militaire est celle de Strasbourg, destinée par sa force et sa position à ne changer jamais tant que les frontières elles-mêmes ne changeront pas. » La crainte d'une invasion française n'était pas encore calmée. Le
TAX1LE DBLOBD. U. *• 10
ministre de la justice déoouvrit donc une loi de 1816, dirigée contre les rédacteurs du Navi jawie^ et qui parut applicable aux rédacteurs du Bulletin françm. MM. Aleuiuire Thomas, d'Haussonville et Tardieu, sténographe du Momteur^ furent traduits devaut le jury. MM. Borryer et Odilon^Barrot, autorisés par le président de la cour d'assises de Bruxelles, devaient défendre les accusés, mais avertis qu'en venant en Belgique ilss'eipo* saient à ne plus rentrer en France, ils restèrent à Paris. Leur éloquence n'était pas du reste indispensable aux ac^ cusés, certains d'avance d'un acquittement. Le séjour de la Belgique fut interdit administrativement a MM. d'Haussonville et Thomas, mais le Bulletin français reparut à Londres sous le nom de Nomeau Bulletin français.
Un autre procès jugé en France attira de nouveau l'attention publique sur le parti orléaniste. Il s'agissait de la confiscation de l'héritage de Louis-Philippe. I^ lendemain de la révolution de Février, les biens de la famille d'Orléans avaient été frappés d'un séquestre provisoire. M. Jules Favre demanda l'annulation de l'acte du 7 août 1690 par lequel le nouveau roi avait fait passer ses biens sur la tète de ses enfiaints, ainsi que l'avait fait Charles X, sans qu'aucune mesure ait été prise pour annuler racic de ce dernier. Cette proposition , renvoyée au comité des finances de I Assemblée constituante où siégeaient en grande majorité des républicains, ne fut pas prise en considération. |j}uis-Napoléon Bonaparte, moins scrupuleux, reprit la proposition et l'appliqua, comme on le sait, par trois décti)tB insérés au Monitefir le %& janvier iB&S (t).
(I) Voywloine !«% pige 996.
PROTiÂS BOCHKR. iM
M. Teste, ancien ministre des travaux pubiirs^ con'*damné comme concussionnaire, consentit à les rédiger, n obtint sa mise en lit)erté pour prix de ce service. Ces torets devaient être soumis à l'examen du conseil d'Étal. M. Reverchoni chargé par M. Maillard, président de la section du contentieux, de prendre la parole au procès en ffutlifai de commissaire du gouvernement, fut tout surpris 4e recevoir un matin la visite de M. le président du con-^ m\ d'Étal Barocbe, qui amena bientôt la conversation sur l'importante affaire qui occupait tous les esprits. M. Ban)che émit son opinion, comptant par cette marque de eeafiance s'attirer celle de son interlocuteur* Mais M. Re^ verchon se tint sur la réserve. «Je suis magistrat, dit-il, je ne dois faire connaître mon opinion qu'à l'audience. x> M.Barocbe protesta qu'il n'avait nullement l'intention de pénétrer dans la conscience du juge, qu'il parlait à un oûil^e et à un ami. M. Reverchon, se laissant aller à ttD mouvement d'abandon, convint de son intention de conclure contre les décrets. M. Baroche aussitôt de lui insinuer qu'il ferait sagement de remettre le dossier entre ses mains. Il parle d'abord en égal et bientôt en mattre : Tami, le collègue cèdent la place au supérieur; le président du conseil d'Ëtat exige que les pièces soient remises entre set mains. M. Reverchon refuse et va rendre compte de sa conduite à M. Maillard, qui le félicite de sa belle réststanoe. Il se retire. Â peine rentré chez lui, il reçoit de ce méaie M. Maillard une lettre dans laquell(3 il lui redemande le dossier pour le confier à M. Magne. M. Dafoche s était rendu chez le président de la section du contentieux, et sa visite avait suffi pour amener ce brusque 4shangemenl.
Neuf conseillers d'État devaient, dit-on, voter contre le décret; huit en effet déposèrent un vole négatif; le neuvième était M.Waïsse, ancien préfet du temps de Louis- Philippe, ancien ministre de l'intérieur dans le cabinet provisoire de la fin de 1851, on lui fit comprendre qu'il s'agissait d'un acte politique, et qu'il allait se prononcer pour ou contre le prince. Son choix ne fut pas douteux ; il ne tarda pas à en être récompensé par la préfecture de Lyon, et plus tard par le titre de sénateur.
M. Bocher, ancien préfet et représentant du peuple à l'Assemblée législative, appelé à continuer la liquidation et l'administration des biens de la famille d'Orléans, ne pouvait laisser sans réponse les décrets du 2â janvier qui portaient une si rude atteinte à la mémoire de I^uis- Philippe et aux intérêts de ses enfants; il se contenta de réunir en brochure et de publier la lettre de démission que M. le procureur général Dupin avait écrite aussitôt qu'il eut eu connaissance de ces décrets, une lettre de MM. Dupin, de Montalivet, Scribe, Laplagne-Barris, de Montmorency, exécuteurs testamentaires du roi, et une consultation judiciaire signée des principaux avocats du barreau de Paris. Les journaux anglais admis en France avaient donné à ces documents une publicité considérable. M. Bocher crut donc pouvoir les adresser aux principaux membres du clergé, aux chefs de l'armée, à la magistrature et au barreau ; il eut recours pour ses envois dans Paris à une maison dont l'industrie consiste à distribuer des imprimés. M. Bocher fut arrêté au moment où il se rendait chez cet industriel, dont les employés subirent les interrogatoires les plus rigoureux, il comparut en police cor-
PLAIDOIRIE DE M. OBILOIf-BARROT. 149
reelioDneUe pour répondre à la prévention de distribution d'écrits prohibés.
M. Odilon-Barrot, qui avait tant contribué à ouvrir au prince Louis-Napoléon Bonaparte le chemin du trône, défendit avec beaucoup d'éloquence la famille d'Orléans menacée dans sa fortune, dit-ii, « par un... décret, par un... jugement... comment appellerai-je cet acte?» — M. le substitut : « C'est une loi. » — M. Odilon-Barrot vifement : « Non, ce n'est pas une loi, car la loi ne s^ap- B plique qu'à des droits généraux et règle l'avenir. Il » n'y a pas de loi qui frappe préventivement une famille » dans son patrimoine, dans son bien ; ce n'est pas non » plus un jugement motivé, comme le serait un jugement » émané de votre justice, car il manque de toutes les 0 conditions qui constituent un décret judiciaire; il dé- » pouille une famille, il annule le plus respecté des actes B de droit civil : le partage ^'uue succession faite par > un père à ses enfants. . . »
Ce passage de la plaidoirie émut profondément Taudiloire. Le président du tribunal n'avait pas usé du droit dont il était investi par la nouvelle loi sur la presse, d'in« lerdire la publicité de ce procès, mais le soir même un commissaire de police vint prévenir les journaux que toute reproduction des débals entraînerait une suspension immédiate. Le public apprit seulement la condamnation de M. Bocher comme coupable d'une contravention à la loi du colportage. Le ministère public fit appel à minima et la cour aggrava légèrement la peine. Un des membres les plus en vue du parti orléaniste, M. d'Haussonville, fut sur le point de succéder à M. Bocher sur les bancs de la police correctionnelle pour répondre à l'accusation de
i&O L'EMPIRE.
lèse*miQesté. L'aneieh rédacteur du Bultetm franads conduisait son fils au catéchisme. Son fiacre est arrêté au coin du Pont-Royal par la file des voitures des sénateurs et des députés qui se rendaient aux Tuileries à l'ouvertnre de la session. Il se décide à gagner l'église à pied^ et dit en marchant à Tenfaut : <ills font bien de rembarras pour un homme. » Un agent de police l'entend et le dénonce à un sei^ent de ville qui le conduit au poste. Le commissaire de police eut le bon sens de faire relâcher tout de suite le prisonnier.
La confiscation des biens de la famille d'Orléans avait déjà créé de sérieux embarras au Président de la République au moment où il cherchait à convertir d'avance les gouvernemontâ étrangers au changement qu'il méditait dans la forme du gouvernement de la France. M. de Heeckeren était parti de Paris le 10 mai, aprèè la distri* bution des aigles, chargé d'une mission de confiance auprès de l'empereur Nicolas, qui se trouvait alors à Berlin. Il s'agissait, non-seulement de préparer les puissances du Nord à reconnaître prochainement le second empire français, mais encore à consentir à la convocation d'un congrès chargé de la révision des traités de 18i&. Ce congrès devait se charger par surcroît de proelaaier Tabolition du régime parlementaire dans l'Europe entière.
L'étiquette de la cour d^ Russie s'oppose à ce qu'un diplomate étranger soit présenté au czar hors de ses États. M. de Heekeren eut cependant un entretien avec Nicolas, et les journaux bonapartistes signalèrent comme une victoire cette infraction à une règle jusqu'alors trèsrigoureusement observée. Ils n'avaient pas grand sujet de s'ed réjouir au fond ; Nicolas, apercevant M. de Heekeren,
hk PWION. iU
s'était borné à lui dire ? « le veui du bien au prîoœ IiOuis-Napoléon> mm je r^rette que dans sod iutérftt il ait commia une faute aussi énorme que la oonfiacation des biens de la maison d'Orléans, qui lui a fait autant de tort à Tétranger qu'en France. » Le oear se retira sans attendre ude réponse* •
L'opinion publique en France avait en effet manifesté eootre les décrets du 22 janvier une répugnance qui se faisait jour à toutes les occasions. Le procès de M. Bocber en est la preuve, mais la petite agitation qu'il fit nattre ne fut pas de longue durée. L'orléanisme, après ce procès, en fut réduit à recommencer dans les salons une opposition qui n'avait guère plus de portée que celle du parti légitimiste.
Une fraction ilu parti orléaniste et une fraction du parti légitimiste s'étaient réunies pour former un troisième parti connu sous le nom de Fusion. L'origine de ce parti remonte presque au lendemain de la révolution de Février. Les ultra -conservateurs légitimistes et orléanistes, après avoir décidé dans les derniers mois de VAasembléc constituante que la durée de la République était incompatible avec le maintien de la société, se mirent à la recherche d'un principe capable de la sauver : la légitimité leur parut réunir toutes les conditions nécessaires pour remplir cette mission. Ils résolurent donc de rallier autour de ce principe les partisans do la branche aînée et de la branche cadelle do la maison de Bourbon ; mais comment le faireadopter par les orléanistes? Avouer qu'on s'est trompé toute sa vie sur les idées, sur les hommes, sur les faits, renier son passé, c'est dur, et pourtant les orléanistes ne pouvaient pas s'allier
aux légitimistes sans s'infliger à eux-mêmes et à leurs opinions un démenti complet. M. Guizot s'y résignait, M. Duchâtel aussi. La fusion, en effet, pouvait seule les ramener un jour au pouvoir. Le comte de Gfaambord remonté sur le trône ne manquerait pas sans doute de faire au parti orléaniste la gracieuseté d'appeler au ministère les deux membres les plus importants du dernier cabinet de Louis-Philippe, mais il fallait pour entraîner les autres serviteurs de la maison d'Orléans que son chef fit amende honorable à son neveu . Henri Y pardonnerait alors à Louis-Philippe ; il lui rendrait ses titres, honneurs, droits et prérogatives de prince du sang, de sorte que les lois ordinaires de l'hérédité étant observées, il n'était pas impossible que le comte de Paris devint un jour roi de France et de Navarre.
Un ancien ministre de Louis-PhiUppe, rencontrant M. Guizot qui revenait de Londres, lui demanda : « Que fait le roi? » M. Guizot répondit : « Le roi sait bien ce qu'il y aurait à faire, mais il ne le fera pas. » Louis-Philippe en effet n'était nullement disposé à demander pardon de son règne, et à faire amende honorable à la légitimité; «en s'éclairant sur la Révolution, le roi ne s'en était pas entièrement affranchi (1) » . L'affranchissement de M. Guizot, de M. Duchâtel, de M. de Salvandy, de M. Sauzet, était complet ; ils avaient réussi à convertir à la fusion un certain nombre d'anciens serviteurs de la monarchie de Juillet, le général Lamoricière entre autres. Ce dernier, causant un jour avec un de ses collègues au ministère sous la République, lui dit en faisant
(1) Guiiot^ Mémoires pour servir à Vhistoire de mon temps.
LA HAUTE BOURGEOISIE FUSiOMNISTE. 15S
ailusîoii à l'Empire : «Ceci durera-t-il ? je n'en sais rien.
• Vous autres républicains vous ôtes violents, intolérants,
• il n'y a pas moyen de rien faire avec vous; la royauté B seule a des chances, mais la famille royale est représen- » tée par deux branches, par deux chefs; il lui faut un » seul représentant. Or, quel est le chef des deux branches I de la famiUe royale? le comte de Ghambord, n'est-ce B {MIS? Je suis donc pour l'union des deux branches sous
» le comte de Chambord.» Les notabilités du parti lé^timiste, des hommes comme le duc de Yalmy et M. Laurentie, directeur de l'ancienne Quotidienne devenue Y Union ^ partageaient l'opinion du général Lamoricière sur la possibilité de faire vivre ensemble la légitimité et l'usurpation : «Nous avons deux monarchies, la monarchie de droite et la monarchie de gauche, disait un jour M. Laurentie à M. de Valmy ; et, vous voyez ! elles sont éternellement en bataille. Pendant ce temps, la révolution s'avance entre l'une et l'autre, et ceci est sans fin.— Eh bien ! le remède ! demanda vivement M. de Valmy. — Le remède ! il est simple; il s'agit de réunir ce qui est divisé... — Je vais vous embrasser, s'écria le duc de Yalmy, pour cette bonne parole; et tout à l'heure, s'il le faut, je pars pour porter nos conseils à la duchesse d'Orléans. » Les circonstances favorisaient les illusions des partisans du droit divin. Le parti légitimiste semblait avoir gagné en influence sociale ce qu'il avait perdu en force politique. Le comte de Chunibord s'aperçut de l'augmentation de ses partisans au nombre toujours croissant des demandes de lettres de noblesse. La haute bourgeoisie presque tout entière s'était ralliée à la fusion comme à un parti de bon ton : u Votre opposition à la fusion est un crime, écrivait un néo-légi-
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^imiste à un proscrit du 9 décembre, ami de la maison d'Orléans, vous en répondez devant la France ; vous ne comprenez pas la situation, on voit bien que vous êtes un exilé* »
Les idées sentimentales enflamment facilement lèsesprits et les cœurs généreux, mais les hommes de suigfroid n'en sont point dupes. Rien de plus opposé à la fiisioo que la politique de la maison d'Orléans telle qu'elle est formulée par Louis-Philippe lui-même dans le passage suivant d'un petit volume publié le lendemain de sa mort (1) :
, « Les ducs d'Qrléans intriguer ! les ducs d'Orléans conspirer ! Ah ! ça n'a jamais été leur politique, ni dans le présent, ni dans le passé, ni sous la première République, ni sous UEmpire, ni sous la Restauration.
> Leur politique à eux que le hasard de la naissance avait placés à deux pas dû trûne, a toujours été une politique expectaate. Ce n'est pas qu'elle attende dans Tindifférence ou dans l'incurie : loin de là, elle est attentive aux péripéties du présent, et, le regard fixé sur l'avenir, eDe s'efforce de n'être jamais au-dessous ou en dehors des circonstances. C'est cette politique que j'avais coutume de délinir la politique d'idonêUé.
» On peut dire des d'Orléans qu'ils se sont toujours appliqués d'être en mesure de donner à leur patrie, au jour et à l'heure voulus par l'intérêt général, leur dévouement, leur épée, leur intelligence et leur vie. Mais qu'on ne les accuse pas d'avoir jamais hâté ni devaneé les événements, l'accusation porterait à faux. Seulement, quand les besoins et lu volonté du pays réclament les services de la famille d'Orléans, elle esl là. •
Les fils de Louis -Philippe n'éprouvaient pas plus de penchant que leur père pour une alliance intime avec la légitimité. La théorie de ïidonéité contient un fond de républicanisme, puisque, d'après elle, le rôle des Orléans consiste à se tenir à la disposition de la nation et à lecevoir le pouvoir selon sa volonté et dans la forrae qu'il lui plaît de lui donner. I^es partisans les plus fidèles et les plus intelligents de la monarchie orléanisle ne lui sont attachés que parce qu'elle esl le
(i) Abdiùatio» du roi Louis-Philippe racontée par lui-même.
LA mSION. i55
contraire de la monarcbie de droit divin; obligés de choisir entre la légitimité et la république, ils opteraient peut-être pour la république. Quel intérêt les flis de Louis-Philippe avaient-ils donc à une fusion qui les obligeait à remplacer leurs amis dévoués par des amis douteux?
Les hommes n'ont pas toujours l'intention de se tromper les uns les autres, mais ils obéissent souvent à des idées qui les trompent eux-^mèmes. Les partisans de la fbsion étaient certainement de bonne foi, pourtant ils cherchaient Tavantage de leur parti dans celte alliance. M. Berryer disait, en parlant du comte de Ghambord et du comte de Paris : « Donnons un enfant à ce père, donnons un père à cet orphelin. » Paroles touchantes, mais adoption dont les conditions n'étaient pas faciles à régler* Les fusionnistes, en demandant aux fils de Louis- Philippe de renoncer à la politique de l'idonéité, c'està-dire à leurs chances [lersounelles en vue de l'hérédité lointaine et douteuse du comte de Paris, leur proposaient eu somme de s'annuler et de travailler pour le comte de Ghambord.
VAssemèl^ nationale, organe des rancunes et des haines du parti conservateur qui regrettait de n'avoir pu faire à son profit le coup d'État du S décembre, défendait seul, sous l'inspiration de M. Duchàtel, la fusion dans la presse orléaniste. M. de Saivandy, Tun des patrons de cette feuille, esprit chimérique et romanesque, se présenta le premier à Wiesbaden au comte de Ghambord ; il lui offrit son dévouement et son concours pour préparer les voies à la réconciliation entre les deux branches de la maison de Bourbon. M. de Sahandy s'imagina que eeHe réconciliatiou était conclue parce que le
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comte de Chainbord fit célébrer un service funèbre en l'honneur de Louis-Philippe, et qu'il y invita tous les Français présents à Wiesbaden. Un autre événement redoubla cette illusion : le duc d'Âumale, par suite de la mort du prince de Salerne, son beau-père, fut obligé de se rendre à Naples avec sa femme; le duc et la duchesse de Parme firent à la même époque dans la capitale des Deux-Siciles un voyage qu'ils n'auraient pas entrepris sans l'agrément du comte de Gbambord. Le duc d' Aumale et le duc de Parme ainsi que leurs femmes se rencontrèrent dans la loge royale au théâtre d7/ Fundo. Le public napolitain parut vivement impressionné par cette entrevue : c'était la première fois depuis 1830 qu'un prince de la branche atnée de la maison de Bourbon et un prince de la branche cadette se montraient ensemble. M. Berryer, M. Benoist d'Azy, le général de Saint- Priest, ne tardèrent pas à se rendre à Londres pour supplier la reine Marie-Amélie de consentir à la fusion. Le cœur affectueux, l'âme dévote, l'esprit peu politique de la femme de Louis-Philippe, s'y prêtaient dans l'espoir de voir renaître l'union entre les Bourbons. Le membre le plus difficile à convaincre de la famille de Louis-Philippe était la duchesse d'Orléans. Le testament de son mari à la main, elle protestait contre toute idée d'une rupture entre la révolution et son fils ; les conseillers et ses amis, MM. Thiers, de Rémusat, Jules de Lasleyrie, l'encourageaient dans une résistance qu'approuvaient aussi ses beaux*frères le duc d'Aumale et le prince de Joinville. Le duc de Nemours, de son côté, montrait plus d'empressement à se réconcilier avec son cousin. Mais tout était difficile et délicat dans la négociation qui devait amener
DrrftEVUE DU COMTE DE GRAMBORD ET DU DUC DE NEMOURS. 157
cette réconciliation. Les diplomates de la fusion étaient parvenus à décider le duc de Nemours à écrire au comte de Cbambord, mais quel titre lui donner? Mon cousin^ c'était bien froid ; Monsieur le comte ^ bien cavalier; Sire^ impossible. Pendant qu'on cherchait à vaincre la difficulté, le fils de Louis-Philippe fit une démarche directe. L'opinion publique avait conçu contre le duc de Nemours des préventions que rien ne justifiait, assurent ses amis, si ce n'est un port de tête un peu dédaigneux, et une tournure roide quoique distinguée. Les personnes qui ont gardé la mémoire des petits événements du temps du règne de Louis-Philippe, se rappellent sans doute l'obligation de prendre la culotte courte imposée aux personnes invitées aux soirées particulières du duc de Nemours ; cette culotte enleva toute popularité à ce prince. Personne donc en France ne s'étonna en apprenant que M. de larnac, ancien chargé d'affaires de France à I^ndres, s'était rendu à Frohsdorf pour s'entendre avec M. de la Feronnays sur les moyens de conclure régulièrement la fusion. Les deux diplomates essayèrent de jeter sur le pa|Her quelques mots pour servir de base à une sorte, de traité ; impossible d'y parvenir. Il est des choses qui ont besoin d'être brusquées. Le duc de Nemours, pensant que dans la chaleur d'une première entrevue les deux intéressés parviendraient plus facilement à s'accorder, proposa de se rendre chez son cousin. L'offre acceptée, M. Reille, chef d'escadron, son aide de camp, de concert avec M. de Lévis, régla les préliminaires de là visite. M. de Monti, aide de camp du comte de Ghambord, monté dans une voiture royale, attendit le duc de Nemours à quatre lieues de Frohsdorf et le conduisit dans cette résidence. La
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maison du comte de Chambord était réunie pour recevoir le Qls de Louis-Philippe dans un cabinet précédant le ^rand salon; le comte de Chambord en sorlit et s'avançant vers son hôte, il lui prit la main eu disant ; « Mon cousin, combien je me félicite de votre bonne visite.» — A quoi le duc de Nemours répondit : a Mon cousin , je ne saurais vous exprimer combien je suis heureux de cette démarche que je voulais faire depuis longtemps en mon nom et au nom de mes frères ; je vous déclare que nous ne reconnaissons plus en France d'autre royauté que la vôtre* et que nous hâtons de tous nos Vœux le moment où Tatné de notre maison s'assoiera sur le trône. »
L'histoire, eu recueillant cette réponse dans les correspondances des journaux légitimistes, doit faire remarquer qu'elle est un peu .solennelle pour la circonstance; il semble que de pareilles paroles n'aient pas besoin d^ètra échangées, la simple démarche suffit. Les deux princes restèrent seuls eosemble pendant trois quarts d'heure. Le duc de Nemours se retira, laissant son cousin et k comtesse de Chambord ainsi que les serviteurs de la maison enchantés de lui, surtout le comte de Montbd qu'il félicita de sa fidélité, et qui vantait fort l'à-propos avec lequel le duc de Nemours avait rappelé que le jour de Tentrevue était Tanuiversaire de sa nominaiion au grade de colonel de chasseurs par Charles X. Le duo de Nemours demanda, dit-on, à présenter sa femme et ses enfants au comte de Chambord, qui lui répondit s « Nous parlerons à Vienne de votre séjour ici. » Le comte de Chambord ne tarda pas à rendre dans cette ville une visite à son cousin, et, par égard pour lui, il voulut J;)i^n prendre le deuil de la reine de Portugal, sœur de la