LE JOURNALISME
SoMMAiBE. — La presse devant Topinion publique. — La presse anglaise et la presse française. — Causes du peu de sympathie d'une partie du public français pour la presse. — La presse à bon marché. — L'annonce et la presse.
— Conséquences de la réforme de M. de Girardin. — M. Charles DuTeyrier.
— Il fonde la régie générale des annonces. — Le roman-reuilleton. — La presse au lendemain du coup d*Êtat. — La nouvelle législation sur la presse.
— Précautions prises par le gouvernement contre les journaux français et étrangers. — Les journaux autorisés. — Journaux du gouvernement. — M. Mirés achète le Constitutionnel et à M. de Morny et a M. Yéron leur part de gérance du Constitutionnel au prix de douse cent mille francs. — Êflet produit sur le public par l'cnormité de cette somme. — M. Arthur de la Guéronniére désigné par M. Mirés est agréé par le gouvernement comme directeur politique du Constitutionnel et du Pays, — M. Arthur de la Guéronïiière. — La Patrie. — M. Delamacre rédacteur en chef de la Patrie. — Journaux de l'opposition. — Le Siècle, — M. Havtn directeur politique do Siècle. — Le Journal (h's Débats. — M. Armand Berlin, Saint-Marc Girardin, de Sacy. -— L'Assemblée nationale. — La Gazette de France, M. Lourdoueix.
— W Union, M. Laurcntie. — Journaux religieux : Vdnivers, M. Yeuillot.
— Situation spéciale de la Presse. •— M. Emile de Girardin. — Le journalisme sous le régime administratif. — Le Figaro , M. de YiUemessant. — Rôle de la chronique ci de la presse cléricale. — M. de YiUemessant et M. Louis Yeuillot.
Les petits peuples de Tautiquité, pour être libres, n'avaient besoin que d'une tribune; des nations modernes ne peuvent jouir du même avantage sans le journal. La liberté de la presse défend et propage les autres libertés : liberté indiYidueUe, liberté de conscience, liberté d'enseignement, liberté du commerce et de l'industrie, toutes les libertés reposent sur la liberté de la presse. Cepen-
LÀ PRESSE FifANÇAlSE ET LA PRESSE ANGLAISE. 165
daot ce privilège que s'arroge le premier venu de discuter les actes du gouveroement et des citoyens, paraît exorbitant à ceux qui n'aperçoivent point les relations secrètes tfai unissent la liberté de la presse à la sûreté de la société et à la dignité des individus, ni les compensations par lesquelles l'équilibre se maintient entre ses avantages et ses inconvénients.
La presse française n'a point grandi peu à peu comme la presse anglaise, elle est sortie tout armée du front de la révolution. A peine née. elle se jette dans la lutte, elle attaque les partis et les pouvoirs ; les partis l'attaquent à lear tour, les pouvoirs veulent la dominer; les esprits les plus modérés et les plus violents se livrent aux mêmes colères contre elle. Barnave donne le premier, à la tribune de l'Assemblée constituante, l'exemple de ces sorties contre le journalisme ; le nombre de ses ennemis s'accrott de jour en jour, et leur haine devient si forte, que Lacroix propose à la Convention de mettre les représentants journalistes en demeure d'opter entre leurs fonctions législatives et leurs occupations de «t folliculaires» . Thuriot leur reproche de voler l'indemnité qu'ils reçoivent de la nation, à laquelle ils doivent tout leur temps; Duhem les traite «d'êtres immondes» , et demande que le comité de sûreté générale les tienne en bride ; un de ses collègues consent «à ce qu'on laisse ces vils insectes coasser dans la boue et dans la fange » , mais à la condition qu'on leur enlèvera la place qu'ils occupent à la Convention : « Je viens atta- » quer lès vrais assassins de la patrie, s'écrie Talot, dans la » séance .du 5 brumaire an V, au conseil des Cinq-Cents, » je viens dénoncer une trentaine de gredins qui s'em- » parent de l'opinion publique et déchirent chaque jour
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^ 1q gouveroenoent. • • Les club« oDt rendu des aenioeg » dans les commencements de la révolution, bientôt ils » ont fini par se corrompre et par devenir dangereux; > eh bien ! chaque journal est un club ambulant prè* )> chant la révolte et la désobéissance aux lois. Il eat 1) impossible qu'un gouvernement subsiste et rétablisse x> Tordre au milieu d'éléments aussi destructeurs. Il faut » une loi qui réprime enfin la liberté de. la presse, ou » bien permettre à chacun de se servir de la même liberté . » pour presser les omoplates de son calomniateur, » La haine contre le journalisme et les arguments qu'elle emploie datent, comme on le voit, d'assez loin.
Las partis faisaient porter à la liberté de la presse la peine de leurs propres excès ; ils la traitèrent de telle façoa, que réunir la propriété d'un journal au domaine de TÊtat et en distribuer les parts à ses favoris, conseillers d'État, maîtres des requêtes ^ chambellans, préfets du palais, secrétaires des ministères, etc., parut bientôt un aota fort simple aux yeux de Napoléon V\ Les dons étaieat acceptés parles fonctionnaires de TEmpire avec aussi peu de scrupule que les produits de la confiscation par Iw gentilshommes de l'ancien régime. Napoléon l", qui, dans l'éclat de sa puissance, s'arrogea ce droit d'aubaiue sur la presse, lui fit amende honorable à V heure de ses revers. Les gens qui se partagèrent les dépouilles des juurnalista^ voulurent bien reconnaître plus tard que la propriété d'un journal était aussi sacrée que toute autre propriété : les événements procurent de ces satisfactions aux défensaoni de la liberté, mais elles durent peu, comme toutes les conversions inspirées par l'intérêt, La bourgeoisie parut comprendre l'utilité du journalisme, lorsque, au bout de
REPROCHES ADRHASitS A LA PRESSE. ^^^
C9tte longue carrière de gloire et de revers à laquelle Napoléon V Tavait associée, elle voulut de nouveau prendre part à la direction de ses affaires; la pressa eut quelques beaux jours sous la Restauration. I^ fov^ tune des journaux ne dépendait pas alors de Tan*nonce; leur polémique^ circonsorita aux idées et aux besoins du moment, ne touchait point aux questions sociales, La classe moyenne craignait la révolution, mais ell9 était obligée de la défendre contre l'ancien régime encore debout et menaçant; les journaux rédigés par des hommes sortis de ses rangs, dévoués k ses intérêts, plaisaient à la bourgeoisie plus que la liberté de la presse elle-même. Le bourgeois anglais, familiarisé avec la libre discussion, lit sans s'émouvoir les attaques les plus vio^ lentes des radicaux et des chartistes contre la constitution de son pays ; le bourgeois français se crut perdu parce que quelques journaux e^tposaient sur le rôle de la démcK cratie des idées plus larges que les .siennes. La monarcbk» de Juillet appela beaucoup d'écrivains politiques aux emplois, et cela fît un grand tort au journalisme dam UQ pays comme la France, où la public, poussé par un sentiment très-vif d'égalité, n'aime pas que las fonctionn publiques aient Tair d'être réservées à une saula classe de la société, même quand cette classe est la mieux pré-r parée à les remplir. Les ennemis du journalisme aftsft^ taieut de demander si la pluaie remplaçait le parchemin, et si ta droit de Técritoire était substitué k celui de i* naissance, comma si Ton pouvait être surpris que sous un régime de discussion^ on arrivât à tout pa/ le tajenl de discuter?
Le gouvernement de Louis^Pbiii(^ o^ ma/iquait pa«
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de défenseurs dévoués et honnêtes, il en eut aussi d'un genre opposé. Les gouvernements, de même que les individus, ont leurs haines, leurs passions, leurs rancunes; ils emploient des hommes tarés, corrompus, violents, pour les satisfaire : ceux qui prodiguent Finjure savent se la faire payer. Des subventions sur les fonds secrets, des privilèges de théâtre, d'autres faveurs lucratives, devinrent le prix avéré de certains dévouements. Le mépris mérité par quelques journalistes vendus rejaillit sur le journalisme tout entier, et servit de thème au parti de la réaction, après 18&8, pour faire des lois qui, sous prétexte de moraliser la presse, contribuèrent à la déconsidérer et à la livrer sans défense aux coups du bonapartisme qui la traita, en décembre 1851, comme il l'avait traitée cinquante ans auparavant.
La révolution de Février prouva que le nombre des partisans sérieux de la liberté de la presse n'était pas bien considérable en France. Les violences des journaux révolutionnaires de 1848 en furent, dit-on, la cause. Tous les partis ont montré la même violence dans la presse, et ils lui ont fait porter la peine, de leurs propres excès. Le parti conservateur, après 1848, déploya contre la presse une ardeur aussi passionnée qu'imprudente : il imposa de nouveau le cautionnement et le timbre aux journaux ; il obligea l'écrivain à signer ses articles, obligation rendue plus blessante par les arguments employés pour la soutenir. Le journalisme, disait-on, est un Saint-Wehme dont les juges restent masqués, une barricade derrière laquelle s'embusquent des gens pour tirer sur ceux qui s'avancent à visage découvert, un État dans l'État, un foyer perpétuel de révolutions; les déclamations du parti coq-
LE JOURNALISME E8T MINÉ PAR LA RÉACTION. 16d
senrateiir sur la nécessité de moraliser le journalisme le minaient lentement. Personne ne se doutait en le voyant si YJvant en apparence, au lendemain de la révolution de Février, qu'il était frappé d'une maladie mortelle : « Qui t n'eût écouté que les journalistes eût pu se croire au
• sein delà nation la plus passionnée pour ses libertés, et » la plus occupée des affaires publiques. Jamais leur lan- » gage n'avait été plus enflammé, leurs clameurs plus
> vives, qu'au moment où ils allaient se taire pour quinze » ans. Si l'on veut connaître la vraie puissance de la
• presse, il ne faut jamais faire attention à ce qu'elle dit, » mais à la manière dont on l'écoute. Ce sont ses ardeurs
• mêmes qui quelquefois annoncent ses faiblesses et pré*
> sagent sa fin. Ses clameurs et ses périls ont souvent la
• même voix. Elle ne crie si haut, que parce que son audi- » toîre devient sourd, et c'est cette surdité du public » qui un jour permet de la réduire impunément au » silence (1). » Le coup d'État se chargea de démontrer la vérité de cette réflexion .
Le prix d'abonnement aux journaux, depuis 181/i jusqu'à 1836, n'avait guère varié. L'élévation de ce prix n'empêchait pas le nombre des abonnés de certains journaux d'être très-considérable : le Constitutionnel comptait, sous la Restauration, plus de vingt mille souscripteurs. M. deVillèle, voulant justifier une augmentation de timbre sur les journaux, produisit à la tribune le bilan du Constitua donnelqm accusait un bénéfice de plus de 800000 francs, somme qu'aucune feuille à beaucoup près n'a depuis encaissée annuellement. Le journalisme comme industrie
(i) OEuvreê et corresjtonttances inédites 4' Alexis de TocqneviUe.
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S6 trouvait dans des conditions florissantes et norroalsi qui assuraient son indépendance ; mais Tabonné en avait-il, comme on dit vulgairement, pour son argent? M* de Girardin répondit à cette question par la création de 11 Presse à &0 francs qui repose sur ce système ; regagner par l'annonce ce qu'on perd sur l-abonnement. Les jour* naux actuels sont deux fois plus grands que les journaux d'autrefois, mais le lecteur qui s'occupe de politique, de littérature, d'histoire, n'y a pas beaucoup gagné. U place occupée par les questions politiques, littéraires, historiques, dans les journaui; d'autrefois, est restée presque la même dans ceux d'aujourd'hui; la place ré^ servée aux annonces seule s'est agrandie* Les anciens journaux n'avaient point d'annonces ou très-peu; h Gazette de France donne, à partir de 1818, et seulement deux fois la semaine, ou trois fois au plus, un supplément d'annonces à ses lecteurs. Le journalisme politique mit longtemps son amour-propre à se passer du secours de l'annonce industrielle ; il se contentait de l'annonce de librairie. La Presse à 40 francs comptait au contraire sur l'annonce pour vivre, mais l'exploitation directe de sa publicité par le journal lui-même offrait des difficultés et des inconvénients graves. Comment les éviter ?
M. Charles Duveyrier était un des plus aimables disciples du père Enfantin. Esprit actif, pénétrant, habile à prévoir les situations, philosophe dans l'industrie; industriel dans la philosophie, poète, orateur, publiciste, auteur dramatique, apôtre au besoin, prodigue d'idées, inventeur désintéressé d'une foule d'entreprises qui ont enrichi les autres, Charles Duveyrier, aimable, spirituel, toujours prêt à fonder et à renverser, à réparer et à détruire,
L'AUltONGS. i7i
cherchant aujourd'hui à consolider une dynastie, dentain à créer un chemin de fer, faisant dea drames et des bro<chures, des vaudevilles et des encyclopédies, toujours en train d'enfanter, mourut pauvre des suites de cet apo»^ tolat universel. Charles Duveyrier, portant un jour son regard sur Tensemble des choses humaines, le laissa tomber par hasard sur le coin que l'annonce occupait à la quatrième page des journaux : il se dit que l'indu»* trie française comprenait mal la publicité et qu'il était temps de lui apprendre à user du système anglais qui consiste à résumer l'annonce en quelques lignes, et qui par conséquent en diminue le prix. Duveyrier eut Vidée de traiter, en 1&A5, avec le Journal des Débats^ le Con^ stitutionnel^ la Presse^ et d'affermer leurs annonces. Les frères Pereire et M. Arles Dufour mirent 600 000 francs dans cette affaire. Duveyrier ouvrit soixante bureaux, fit courir dans les rues de petites voitures pour recueillir les annonces anglaises, Le public industriel resta sourd à son appel ; heureusement le succès de l'annonce française ordinaire suffit pour donner des bénéfices à la société, La révolution de Février fut pour elle un moment de crise dont on pouvais la tirer aisément ; mais son direc-* teur, tout entier à la politique au lieu de songer aux aoQonces, ne s'occupait que des moyens de refaire la société. Charles Duveyrier, renonçant de gaieté de cœur à la per^ctive assurée d'une grande fortune, se jeta dans le journalisme et livra son entreprise à des industriels qui en ont fait la grande compagnie qui dispose aujourd'hi\i de la publicité de presque tous les journaux de Paris et des départements.
La diminution du prix de l'abonnement n'a guère
augoienté la fortune et la considération des journaux, quoique^ grâce à elle, le nombre des lecteurs de journaux se soit accru dans une proportion assez grande. Malheureusement, en augmentant le nombre des abonnés, la presse à AO francs n'augmenta pas Tesprit politique en France : elle transforma le journal en cabinet de lecture. Tout journal doit faire une part dans sa rédaction à la curiosité, à Tin formation, à la nouvelle; si toutes ces informations ne mènent pas directement le lecteur à la politique, du moins elles ne l'en éloignent pas; le roman, au contraire, faussa Téducation publique, il fit de plus en plus de la France une nation romanesque, avide d'émotions et de spectacles. Le succès des journaux ne dépendit plus des rédacteurs politiques, mais des romanciers du feuilleton. Un roman d'Eugène Sue, le Juif errant^ remit à flot la barque du ComûtuHonnel sur laquelle s'embarquèrent, remorqués par le roman, M. Thiers et les membres du tiers-parti. La presse, après avoir vécu pendant quinze ans sur l'annonce et sur le ronian, se trouva subitement en face du coup d'État. La réforme de M. de Girardin était jugée î elle n'avait, au point de vue politique, produit que de tristes résultats ; la considération du journal liée à l'annonce avait baissé; l'annonce elle-m^me n'aurait peut-être bientôt plus suffi à faire vivre les journaux, si le décret de janvier 1852, en imposant l'autorisation préalable à tout nouveau journal, n'avait créé au profit des journaux autorisés un monopole qui permit déconcentrer la publicité entre les mains d'une grande compagnie.
Le décret de 1852, sans abroger la juridiction ordi-