‹ Histoire du second empireChapitre 46 sur 176 · LA PRESSE LITTÉRAIRE · texte numérisé non relu

LA PRESSE LITTÉRAIRE

publiaient un plus grand nombre d'articles sur Tindustrie, et consacraient ce qu'on appelle le Premier Paris à des affaires industrielles. 11 lui semblait que par un accord tacite entre la presse et le pouvoir, celui-ci eût offert à celle-là la richesse en échange de la liberté. Les journaux étrangers annonçaient, sans que personne en parût surpris, que l'intention de l'Empereur était de donner une pension à chaque écrivain un peu en vue, et de mettre à la disposition des « écrivains du jour » 5000 francs pour rédiger Y Encyclopédie du XIX^ siècle. La liberté crée l'opinion publique; sans esprit public, point d'esprit individuel. Le Français, si la liberté ne l'aide pas à s'élever au-dessus de lui-même, tombe audessous de ce qu'il ast réellement. La conversation vit de passions et d'idées. La société nouvellement sortie du coup d'Ëtat ne l'alimentait plus que de cancans. Des journaux se fondèrent donc pour recueillir les bruits du jour. La chronique se mit à écouter aux portes, à rôder dans les antichambres, et dans les boudoirs des femmes que leur indignité même aurait dû protéger contre la publicité. Les courtisanes devinrent, grâce à cette presse qui prit si mal à propos le nom de littéraire, l'objet de l'attention, non-seulement du public désœuvré, usé, blasé, qui foisonne dans les grandes villes, riches étrangers, chevaliers d'industrie, faux écrivains, faux artistes, écume des estaminets, des foyers et des coulisses, mais encore des bourgeois honnêtes. L'apathie énerve les ressorts de Tintelligence, une curiosité malsaine les fausse et les rend incapables de servir à un usage sérieux. La société française, ne s'occupant plus des grandes ques^ tioDs poUtiques qui la remuaient autrefois, désintéressée

de ses afihires leg plut imporlantei, ne s'affaiblissait pas seulement, elle se corrompait; uniquement occupée d'oi« sives médisances, de frivoles bavardages, elle passait son temps à commenter la chronique scandaleuse de la villo et de la cour.

L'exemption du timbre accordée aux feuilles littéraires leur permettait de se répandre, Tindulgence inlérefsée du pouvoir leur permettait de déployer parfois sur loi hommes et sur les choges du temps une hardiesae qui dépassait de beaucoup celle des feuilles politiques. La chronique pouvait répondre à cent qui s'étonnaient de son audace : «t Je suis un dérivatif, un instrument de règne ; en fournissant à la France son scandale quotidien je Tempèche de s'ennuyer. Je tiens boutique de révéla^ tiens, jMmprime les mémoires des filles, les lettres de leurs galants, rbistorietle des hommes marquants. Je conduis le public chee eux, il les suit avec moi dans toup les coins et recoins de leur existence intimot car il n'y a pas de mystères pour moi. Cette lettre était destinée à rester secrète, je Timprime, tant mieux si elle force deux hommes honorables à mettre l'épée à la main, je racon^r terai le duel, et je vendrai mille exemplaires de plus de mes feuilles; la vie privée autrefois était murée, aujrarrd'hui c'est la vie publique ; le pouvoir me livre 1% prer mière en échange de la seconde. J'ai patente pour le commerce des scandales, n La chronique allait qud^ (|uefois si loin, qu'il fallait lui retirer sa patente, les trir bunaux se voyaient obligés d'iolervenir, et \ê journal littéraire était menacé de périr étouffé entre deux procès. Souple, insinuant, sachant s'humilier à propos, frappant è toutes les portes, profitant de toutes les oceatHôns^ il paiv

M. DE VILLEMESSAMT KT M. LOUIS VEUILLOT. Sd7

venait à se sauver : le Figaro, sur le point d*6tre supprimé, put se glisser aux Tuileries et déposer dans le berceau du Prioce impérial une demande en grftce qui lui Tut acoordée.

M. de Yillemeaaant, créateur de journaux de modes sous la monarchie de juillet, et de journaux satiriques 8008 la république, légitimiste au demeurant, possédait toutes les qualités nécessaires au Fondateur de cette presse littéraire destinée à prendre un ai rapide développement : l'audace, rexpérience, le frottement de la vie de Paris, et pas de scrupules. Le journal de M. de Villemessant et le journal de M. Veuillot se partagèrent bientôt Tin*flaence sur la société de l'Empire : Figaro était lu dans lei sacristies autant que XUniver» dans les salons et dans les coulisses. Le gouvernement rendit hommage au zèle de H. Ix>ui8 Veuillot en lui offrant une place de congeiller d'Ëtat; M. de Villemessant se contenta de la protection et de la complicité du pouvoir. L'Empire devait bien une lécoropense à ces insulteurs quotidiens des idées et des liommes restés debout en face du césarisme.

Les esprits enclins à la sévérité et au découragement reprochaient au journalisme d'accepter la vie dans depa-railles conditions, de consentir à jouer un rôle dans cette comédie de la discussion; ne valait*il pas mieux, di^ saieot-ils, plutôt que de mener cette vie sans honneur, rejoindre par un suicide éclatant les journaux frappés au 2 décembre? C'était conseiller Tabstention sous une forme particulière. Si la politique repousse I abstention, les intérêts la comprennent bien moins : des journaux nouveaux auraient sollicité les privilèges abandonnés par les anciens; le gouvernement se serait empressé de les accorder. A quoi eût servi leur sacrifice? I^s journaux

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se plièrent donc aux conditions qui leur étaient imposées depuis le coup d'État; les journalistes de Topposition ceux-là même qui se faisaient le moins d'illusion sur leur dure position, s'y résignèrent par honneur : ils avaient demandé à la presse puissante la renommée et Tinfluence, ils ne marchandèrent pas le dévouement à la presse vaincue; dévouement bien méritoire quand on songe que le journaliste, sur une invitation portée par un employé, quelquefois par un garçon de bureau, était obligé de comparaître devabt un fonctionnaire chargé de le rappeler en maître à son devoir; heureux encore quand ce fonctionnaire chargé de lui faire la leçoo n'était pas lui-même un de ces journalistes errants, sous la monarchie constitutionnelle et sous la République, à la recherche d'une position sociale, recueillis par TEmpire et chargés de surveiller la presse qui n'avait jamais voulu d'eux.

Le journalisme retrouvera un jour la liberté et ia cousidération auxquelles il a droit ; mais les journalistes qui ont traversé la période des quinze dernières années garderont comme empreinte de ces tristes temps une tristesse composée d'humiliation et de doute, une crainte vague que la liberté du présent ne devienne encore une fois la déception de l'avenir.

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