LA RÉVOLUTION DE FÉVRIER ET LE CATHOLICISME
temps converti, préparait un projet de loi sur renseignement dont les catholiques ne se montraient pas trop mécontents.
Le clergé, malgré les avances du gouvernement, se rapprochait chaque jour davantage de Rome. L'attitude de Pie IX, récemment élevé au pontificat, était faite pour rassurer d'ailleurs les esprits défiants. Les catholiques saluèrent la révolution de Février avec enthousiasme; cette révolution ne s'était point, il est vrai, dès ses débuts, montrée anti-cathohque coaime la Révolution de 1830 ; diverses écoles, et le saint-simonisme lui-même, avaient infusé du sang catholique dans ses veines. M. Bûchez , passant après la défaite du carbonarisme des émotions de la lutte politique aux méditations de la philosophie et de l'histoire, avait été ramené à la pensée chrétienne et au catholicisme par la lecture du Notweau christianisme de Saint-Simon. Dieu entre Jésus et Robespierre, telle était la trinité Buchésienne, la religion du nouveau rêvé* lateur ; elle enseignait que tout le mouvement civilisateur qui aboutit à la révolution française, n'est qu'un développement de l'idée chrétienne, et que, loin d'inaugurer une civilisation aussi distincte du christianisme, que celui-ci Tétait du paganisme et du judaïsme, la révolution . française n'est qu'une évolution du catholicisme. M. Frédéric Arnaud (de l'Ariége), dévoué comme Bûchez à la révolution, s'était refait Gibelin pour imposer au pape la tâche d'assurer la liberté universelle. Les romantiques, quoique un peu revenus de leur ferveur pour le moyen âge, gardaient au catholicisme un reste d'attachement; les souvenirs de l'Église constitutionnelle, un vieux ferment de jansénisme, poussaient encore la révolution de
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Février vers le sanctuaire et lui faisaient croire que l'arbre de la liberté pousserait mieux arrosé d'eau bénite. L'erreur des républicains ne fut pas de longue durée. Le clergé ne tarda pas de son côté à se tourner contre la République et à seconder les efforts des partisans de la candidature de M. Louis Bonaparte à la présidence. Les catholiques laïques travaillaient également au succès de c^tte candidature. <c M. de Montalembert eut plusieurs entretiens x> avec le prince. Il stipulait là comme ailleurs pour la » liberté religieuse. Toutes les idées patriotiques et sages )) furent agitées dans ces audiences confidentielles ; toutes » les paroles utiles à la France y furent prononcées ; tout » ce qui pouvait naître des préoccupations du présent et » de l'avenir s'y fil jour (1). »
Les chefs de l'ancien parti libéral, dupes de leurs terreurs et de leurs préjugés, ayant déclaré que le rétablissement de Tordre était impossible sbus la république, ne pouvaient manquer de se rapprocher des chefs du parti catholique et de mettre leurs efforts en commun pour sauver la société. Le suffrage universel venait de révéler aux catholiques leur puissance ; ils avaient bien exercé une certaine influence sur les élections censitaires où leurs voix pouvaient décider du résultat, mais qu'était ce faible appoint en comparaison des populations rurales marchant au scrutin précédées 'de leurs curés? Les libéraux, état-major sans armée, durent accepter le mot d'ordre auquel ils s'étaient montrés jusque-là si rebelles: liberté de l'enseignement. M. de Falloux, ministre de rinstruction publique après le 1 0 décembre, se chargea
(1) De Fallouz» Le parti catholique» Parif, 1856*
U LOI SUR L'SMSBlGNeMEMT. SIS
de faire passer dans la pratique ce principe reconnu théo* riqoement par la constitution. M. de Falloux n'était pas homme à se contenter des expédients secondaires, à glisser en fraude quelques jésuites dans l'enseignement, sous le œovert ministériel, à autoriser quelques établissements catholiques ; le Moniteur annonça dès les premiers jours de son entrée au ministère, la formation de deux commissions chaînées de prépaipr une loi sur rinstruction paUique :
Il Les membres de la commission qui avaient professé de tout temps kurs conyictions en faveur de la liberté d'enseignement étaient : M. Fabbé Dupanloup, M. Tabbé Sibour, MM. de Montalembert, de CoreeUes, de Melun. de Riancey, Fresneau, Cocbin, de Montreuil. L'Lmversité était représentée dans cette commission par MM. Cousin, Saint-Marc Girardin, Dubois, Poulain de Bossay, Laurentie, directeur de rrnion, Roux-Lavergne, rédacteur de Vllnixiers. La partie flottante ou neutre de la commission, portant tour à tour son appoint à sa droite ou à sa gauche, comptait dans ses rangs MM. Freslon, ancien Biioistre de l'instruction publique sous le général Gavaignac; Janvier, conseiller d'État; Cuvier^ pasteur protestant; Peupin, représentant du peuple ; Michel et Bellaguet, chefs d'institution du département de la Seine.
B La présidence de la commission était réservée au ministre; la commission nomma M. Thiers vice-président. C'était lui en effet qui devait exercer et exerça réellement Taclion la plus directe sur l'œuvre com- BKme. Assidu à toutes les séances, ardent à toutes les enquêtes, M. Thiers dépbya, durant trois mois, un infatigable dévouement et la dooleor patriotique qui jaillit du fond de son àme révélait un intime sentiment de Fétat moral du pays.
> Assailli en sens contraire par les lumières de son grand esprit et |nr de chères et patemeUes illusions, M. Cousin combattit souvent M. Thiers corps à corps ; néanmoins quand il s'agissait de sonder les plaies de la société moderne, nul ne le surpassa en fécondité d'aperçus et d'éloquence. U repoussait le mode, non le but; en dehors de la commission, il faisait cause commune avec M. Thiers pour la défense du christianisme et pour la défense du saint-siége.
> M. Saint*Marc Girardin n'avait à vaincre ses antécédents ni luimême : c'était le trait d'union de toutes les nuances difficiles à rapprociier, et quand l'esprit de conciliation eut besoin de l'esprit pratique, la délicatesse de ses inspirations ne fit jamais défaut (1). »
(i) De Falloux» U parti catholique. Parii» 1856.
La parti catholique ne se sentait pas encore assez fort pour détruire l'Université ;
(K Substituer brusquement un clergé déshabitué d'enseigner, garrotté d'étroits liens, à une Université largement privilégiée, en possession de longues préparations ; faire soudain apparaître une soutane partout oà il y avait un frac, ce n*eût pas été seulement prendre la forme pour le fond, c'eût été constituer un mal énorme et certain, c'eût été faire calomnier par une imitation trompeuse et informe comme presque toot ce qui est improvisé, l'enseignement religieux tel qu'il peutétro quand le temps et les vocations lui ont prêté leur force (1). >
Le parti catholique se contenta pour le moment de modifier le conseil de l'instruction publique, de créer un recteur et un conseil académique par département. Trois archevêques ou évoques, désignés par leurs collègues, entrèrent dans le conseil de l'instruction publique, révêque ou son délégué fit partie du conseil académique en même temps que le préfet et les conseillers généraux; les grades cessèrent d'être rigoureusement exigibles pour les directeurs d'institutions, pour les collaborateurs secondaires, notamment pour les surveillants. Les chefs de corporations religieuses autorisées par l'État purent créer des instituteurs par lettre d'obédience.
Ce projet de loi, qui assurait au clergé une si large part d'influence sur Tinstruction publique, ne sufiisait pas à r Univers : « Aucune sollicitation, quelque affectueuse » qu'elle fût, aucune séparation, quelque douloureuse » qu'elle dût être, n'eut le pouvoir de l'éclairer ou de le » fléchir. En vain on essaya de lui soumettre les symptômes » évidents du retour vers le catholicisme ; en vain on le » conjura de ne pas entraver par des contradictions de « détail l'ensemble d'un mouvement réparateur ; eo
(1) De Falloux, Le parti catholiqtte, Paris, 1850.
LA LOI sua L'IQISIIGNEMENT. %it
» Yaio on lui rappela quelles tempéraments de Id pru-* » dence consolident plus de victoires que les emporta- » ments n'en font gagner ; toutes les instances furent » inutiles (1). »
Le projet de loi reparut devant TÂssemblée en novem* bre 1869^ dans un moment où T Assemblée, en proie àTaccès de réaction qui Tavait prise après le IS juin, était encore agitée par le cboix de la commission de permaoence durant la suspension de ses travaux, et par une crise ministérielle. Il s'agissait d'abord de vider la ques* lioD du renvoi de la loi au conseil d'État. L'Assemblée, malgré le rapporteur , décida que le renvoi aurait lieu. V Univers se réjouit de ce vote autant que les journaux démocratiques : a .... Nous avons exhorté les représentants catholiques à voter pour le renvoi au conseil d'État.... Plusieurs l'ont fait, d'autres se sont abstenus. Si nous avons pu exercer quelque influence sur leur dé* termination, nous sommes loin d'en éprouver le moindre regret... Nous consentirions de bon cœur à ce que le bulletin, Tunique bulletin qui a formé la majorité fût tombé de notre main. »
M. de Parieu présenta sur ces entrefaites la loi provisoire sur rinstruction publique, et la commission, profitant de l'excitation produite chez les membres de la majorité par quelques lettres d'instituteurs primaires habilement triées, obtint que la première délibération aurait lieu le 14 janvier 1850.
La loi avait contre elle non-seulement l'opposition; mais encore une fraction de la majorité composée de dis-
(i} De FaUoux, Le parti catholique. Paris, 1856,
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sidents du côté de M. Thiers, et de dissidents du côté de M. de MoDtalembert. M. Thiers s'adressa pathétiquement aux catholiques de V Univers et à ses propres amis : a On nous reproche d'avoir substitué Talliance à la lutte. Oui, messieurs, j'ai fait la guerre et je Tai aimée, mais je n'ai pas cru que la guerre fût la première nécessité du pays. Au contraire, j'ai pensé qu'en présence du danger commun, des circonstances si graves et si menaçantes où nous sommes, et en présence aussi (pourquoi ne le dirais*jo pas?) des dispositions que je rencontrais chez des hommes que nous avions été habitués à regarder comme des adversaires, le premier de nos devoirs était de répondre à ces dispositions nouvelles, et c'est à cette pensée honorable que j'ai consacré depuis un an toute l'activité et tout le dévoûment de mon âme. » M. Thiers, à la fin de son discours, conjura ses anciens amis de ne pas l' abandonner: «Maintenant je m'adresse plus particulièrement aux hommes qui m'ont suivi dans ma carrière, qui ont partagé toutes mes opinions, que j'ai vus quelquefois soucieuï du projet que nous proposons, se demander, après avoir entendu tant de fois que la conciliation était impossible, si elle était possible en effet. Eh bien ! oui, messieurs, je crois à cette conciliation.... En présence des dangers' qui menacent la société, j ai tendu la main à ceux que j'avais combattus. Ma main est dans la leur, elle y restera, j'espère, pour la défense commune de cette société qui peut être indifférente à quçlques-uns, mais qui nous touche profondément. )>
La loi fut votée, et ce vole consacra l'alliance entre le clergé et le bonapartisme qui s'apprêtait à lui donner de nouveaux gages.