‹ Histoire du second empireChapitre 53 sur 176 · M. DE MONTA LEMBERT £ST ÉLU ACADÉMICIEN · texte numérisé non relu

M. DE MONTA LEMBERT £ST ÉLU ACADÉMICIEN

Les ennemis de l'Académie lui ont souvent reproché de ne pas choisir ses candidats parmi les gens uniquement voués à la profession des lettres. Il est facile m prenant, à toutes les époques, dans le théâtre, dans le roman, dans le feuilleton, les quarante auteurs les plus populaires, les jrius connus par leurs succès, de se convaincre des incompatibilités morales qui existent entre la vie privée des écrivains et le titre d'académicien. Ce titre exige des conditions de mœurs, de caractère, de fortune, qui ne sont pas souvent réunies chez les hommes voués aux hasards et aux servitudes de la vie littéraire. Pourquoi d'ailleurs restreindre le domaine de la littérature^ pourquoi se plaindre lorsque TAcadémie nomme un prélat, un avocat, un savant, un orateur politique et même un grand seigneur ? L'éloquence de la chaire, du barreau et de la tribune ne fait-elle point partie de la littérature? Les grands seigneurs ne refn^ésentent-ils pas cet esprit de conversation dont les Français sont si fiers, et qui, disent-ils, contribue tant à la popularité de la langue française en Europe.

L'Académie, fidèle à ces principes, a toujours ouvert avec empressement ses portes aux hommes politiques. « M. de Montalembert avait parlé à l'Assemblée législative d'un radeau sur lequel s'étaient réfugiés les partis monarchiques. Ce radeau c'était l'Académie : légitimistes, fusioanistes, oriéanistes, les vieux partis s'y réfugièrent tous, et y formèrent la majorité. Le premier résultat de leur entente fut l'élection de M. de Montalembert en remplacement de M. Droz, auteur de ÏAri dêtre heureux et d'une Histoire de Loms X\I. Belle occasion pour parler de ia révdution et pour l'attaquer. M. 4e M(m-

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taleij)bert ne manqua pas d'en profiter : il prouva dans son discours de réception que la révolution est incompatible avec le principe nouveau et le principe ancien, et qu'il faut en finir avec elle si Ton veut que la civilisation l'emporte sur la barbarie.

M. Alfred de Musset, reçu après M. de Montalenibert, n'était pas cependant un homme d'opposition. Une pièce de vers publiée par lui et intitulée le Rêve d Auguste, prouve que l'Empire aurait trouvé en lui un courtisan plutôt qu'un adversaire. Ce choix était une satisfaction donnée en même temps aux bonapartistes et à ceux qui pensent que l'Académie n'est faite que pour les gens de lettres. Le nouvel élu, dans son discours de réception , ne crut pas cependant devoir s'abstenir de politique. Il n'avait jamais connu son prédécesseur, M. Dupaty. et il s'en prit aux révolutions <i qui brisent le commerce du monde et les relations aimables des gens d'esprit 9. M. de Musset et M. Dupaty habitaient Paris tous les deux, ils étaient poètes tous les deux, ils vivaient toys les deux en dehors des affaires : quel obstacle les révolutions pouvaient-elles donc avoir mis entre ces deux hommes ?

Ce fut un piquant contraste de voir Alfred de Musset succédant à Dupaty, et l'auteur de Rolla faisant l'éloge de l'auteur des Voitures versées. M. Alfred de Musset eut l'air de réclamer Tindulgence pour sa jeunesse un peu turbulente, et de fournir en quelque sorte des explications sur sa présence au milieu des membres de Tillustre compagnie. Le bon goût défendait à M. Nisard, chargé en quelque sorte de recevoir ses soumissions, d'abuser de cette humilité et de transformer la séance de récep-

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iioD en classe et le récipiendaire eu écolier qui reçoit une réprimande. M. Nisard ne le comprit pas. H protesta en pédant contre les écarts poétiques de lauteur des Contes d Espagne et d Italie^ et trouva moyeu, h propos de Mardoche^ de faire lapothéose de Boileau et de parler des a doctrines sauvages de 18/i8 » . Il félicita ensuite M. de Musset de n'avoir pas voulu être autre chose qu'un homme de lettres, éloge difficile à comprendre. L'écrivain, qu'il soit poëte, historien, philosophe, dramaturge, romancier, journaliste, doit compte de sa pensée à un parti, (^.ette nécessité a donné à la littérature française son cachet particulier d'élévation et d'utilité pratique. Les gens de lettres n'auraient pas sans elle occupé depuis 1789 la première place dans le gouvernement. Le discours de M. Nisard n'était qu'une reproduction des articles de M. Sainte-Beuve, ne cessant de répéter aux gens de lettres : « Ne vous mêlez pas de politique », et jetant le cri d'alarme dans le Comtitulimnel à propos du sujet de concours choisi par l'Académie : L'éloquence parlementaire chez les Anglais,

M. Cousin exerçait une grande influence sur l'Académie. Réconcilié sinon avec le christianisme du moins avec 1 Église, il croyait à la possibilité de l'alliance entre la philosophie et la religion ; Tidée de nouer cette alliance par l'élection d'un membre du clergé à l'Académie ne lui déplaisait pas. M. de Falloux, qui se mêlait de faire des académiciens en attendant de le devenir lui-même, mit en avant la candidature de M. Dupanloup, évê^ue d'Orléans. M. Dupanloup fut le premier prêtre admis à TAeadémie depuis la restauration . il avait commencé sa carrière en ^825 sous les auspices de M. Feutrier, qui

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loi fit donner une place de YÎcaire à l'Assomption, alors une des paroisses les plus aristocratiques de Paris. Le ca* técbisme est après la confession le moyen le plus sûr pour assurer Tinfluence du clergé sur les familles. Ije prêtre, en préparant les enfantsà la première communion, se met en communication avec les parents, et plus lard il renoue avec les jeunes gens les relations d'une sorte de paternité spirituelle. M. Dupanloup, grâce à ses fonctions de catéchiste, prit bientôt une telle prépondérance dans la paroisse, que le curé jaloux demanda le changement de son vicaire. M. Dupanloup, éloigné de F Assomption et nommé chanoine honoraire, entra comme préfet des études au séminaire de Saint-Nicolas. M. Ollivier, curé de Saint-Roch, qui devait, comme évèque d'Ëvreux, être menacé par les ultramontains d'une déposition 9 le prit en qualité de vicaire sur la recommandation de M. de Quélen. Il avait été désigné pour remplir les fonctions de confesseur du duc de Bordeaux-, la révolution de Juillet lui enleva son pénitent; il se tint à l'écart et comme sous l'égide de M. de Quéleo pendant les premières années du règne de Louis-Philippe.

L'abbé Dupanloup avait préparé à la première communion les petites nièces du prince de Talleyrand. L'ancien évoque d'Autun , vieux et presque retiré du monde, ne recevait plus qu'un nombre très -restreint d'amis. La vue d'un visage nouveau semblait lui être désagréable. L'étonnement fut donc très^rand dans son entourage familier quand on apprit qu'il avait invité à déjeuner un abbé nommé Dupanloup. Ce dernier, quoique vivant dans des relations assez étroites avec

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plusieurs persoDDages du moud^ aristocratique, affach tait de les éviter et de ne les accepter que coaime uo devoir inhérent à ses fonctions religieuses. Ce devoir rempli, il se dérobait à toutes les invitations. Il refusa donc celle du prince de Talleyrand. Ce dernier allait se loettre à table avec quelques convives lorsqu'il reçut le billet froid et respectueux contenant le refus de l'abbé Dupauloup. Talleyrand, après l'avoir lu, dit d'un ton bref : « Voilà un prêtre qui ne sait pas son métier. » Les convives se regardèrent; un long silence suivit cette réflexion.

L'abbé Dupanloup, sollicité par les membres de la fan)ille du prince, revint cependant à l'hôtel de la rue Sainte Florentin, et figura bientôt parmi ses hôtes les plus assidus* Sa présence, ses entretiens intimes avec le matlre de cette demeure, devinrent l'objet des plaisanteries et des sarcasmes de M. de Montrond, le familier du prince, qui affectait d'estropier le nom de l'abbé Dupanloup et de le changer en celui de Cantalou. Personne ne sa faisait illusion sur la cause des colloques fréquents entre le prince et Tabbé. Les grands seigneurs du xyu!*" siècle n avaient au fond aucune croyance religieuse; fidèles a un ceilain décorum, ils croyaient convenable et de bon ^oût de mourir en chrétiens après avoir vécu en philo-' sophes* M. de Talleyrand n'entendait pas faire exception à la règle commune des gens de sa caste. Il choisit l'abbé Dupanloup, non pas pour le réconcilier avec l'Église, la chose était faite depuis longtemps , mais pour remplir les dernières formalités de la vie avec un prêtre éclairé et de bon sens. M. de Talleyrand reçut de l'abbé Dupanloup^ à qui il montra le bref du pape qui le relevait dç

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ses vœux et qui sanctionnait son mariage, rabsolution et la communion avec TindifFérence de son caractère, de son âge et de sa maladie.

L'abbé Dupanloup avait été nommé grand-vicaire à Paris par M. de Quélen. Le successeur de ce dernier, M. Affre, lui enleva ces fonctions en lui laissant le titre de vicaire général honoraire; il fut appelé en ISftl à la chaire d'éloquence sacrée à la Faculté de théologie de Paris, et profita de Toccasion pour lancer contre Voltaire une diatribe violente. Le ministre de rinstruction publique suspendit son cours. M. de Falloux, ministre légitimiste d'un gouvernement républicain présidé par un Bonaparte, vint, sept ans plus lard, chercher M. Dupanloup, son ami, au séminaire de Saint- Nicolas pour le nommer à Tévèché d'Orléans; il devint bientôt dans cette ville riche et dévote un évoque selon Dieu, mais un peu aussi d'après Fénélon. M. de Salvandy, qui connaissait son faible, lui dit, en le recevant à l'Académie, qu'il s'était formé à l'école du cygne de Cambray. M. Dupanloup se rangea du côté des classiques contre l'abbé Gaume, c'était un titre pour l'Académie. Son discours de réception se fit remarquer par un éloge éloquent des lettres anciennes : le Siècle le reproduisit tout enlier.

L'élection de M. Dupanloup ne fut pas le seul gage donné par l'Académie à l'union entre la religion et la philosophie : elle partagea ses palmes entre un ancien professeur de philosophie à la Sorbonne, M. Jules Simon, et le père Gratry, appartenant à cette nouvelle école de l'Oratoire qui fait sa part à la raison, et qui, marchant Bur les traces de saint Augustin, de saint Anselme, de

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