RÉCEPTION DE M< BERRYER
saint Thomas, nourris eux-mêmes de Platon et d' Arislote, reste fidèle à Técole spiritualiste moderne de Descartes et de Leibnitz, de Bossuet et d'EuIer. Le prêtre et le philosophe reçurent chacun un prix de 2500 francs : Vun pour son traité de la Connaissance de Dieu^ l'autre pour son livre intitulé le Devoir, M, de Salvandy présidait la séance de la distribution des prix; il annonça que, vu rheure avancée, il supprimerait une partie de sou discours, très-virulent contre Voltaire. L'Académie Tavait prié de la passer sous silence; elle eut de la peine à obtenir ce sacrifice.
M.Berryer, nommé en 185/i, fit quelque difficulté d'insérer dans son discours de réception Téloge traditionnel du chef de i'Ëtat. Le célèbre orateur succédant à M. Henri deSaint-Priest, ancien pair de France, ne pouvait se dispenser de parler de la Restauration, du régime parlementaire, de la tribune, sujets assez délicats à traiter à cette époque. La réception de M. Berryer finit pourtant par avoir lieu le 23 février 1855, au milieu de toutes les notabilités du parti légitimiste. M. Berryer, son cahier à la main, surpris de voir sa pensée présente sans qu il Veut appelée, et embarrassé de lire des phrases qui ne naissaient pas en lui au moment où il les prononçait, resta fort au-dessous de lui-même.
L'Académie nomme ses membres, mais si son choix déplattaugouvernement elle est obligée de recommencer Télection. Le veto royal ou impérial s'exerce rarement, mais la tradition exige que le nouvel académicien, après sa réception, se rende auprès du chef de l'État pour le remercier d'avoir bien voulu lui donner Testampille ; c'est eu quelque sorte le quart d'h3jre de Rabelais des
2b% l*e;iipire.
académiciens de ToppositioD. M. Berryer, daos celte extrémité, écrivit à M. Mocquart, chef du cabinet de FEmpereur :
« Paris, 22 février 1855.
ji Je fais appel aux souvenirs de mon ancien confrère, M. Mocquart> pour réclamer de lui un bon office. Je viens d'être reçu à T Académie française. Il est d'usage à peu près constant que chaque académiciei aille présenter aux Tuileries son discours de réception. La siluali(m particulière qui m*a été faite en décembre 1851 rend cette présentation tout à fait impossible de ma part.
» Je crois avoir acquis, il y a quinze ans, le droit de m' abstenir aujourd'hui d'une formalité dont l'accomplissement ne serait pas pénible pour moi seul. M. Mocquart sait bien que par principe comme par caractère, j'ai autant de répugnance pour le bruit inutile et les vaines manifestations que pour un manque d'égards personnels ; je le prie donc de vouloir bien sans relard faire connaître la détermination qu'un sentiment honorable m'impose.
» Je prie M. Mocquart de recevoir les complîmettts de ma vieille confraternité.
9 Berryer,
• Aiocât, aiici«n membre de TAstemblée )ëf itlathre. ■
M. Berryer ne se bornait pas à négliger robservation d'une simple formalité, M. Mocquart le lui rappela :
( L'ancien confrère s'est empressé de se rendre à l'appel de M, Berryer; la réponse suivante en est la preuve.
» L'Empereur regrette que dans M. Berryer les inspirations de l'homme politique Taient emporté sur les devoirs de l'académicien. Sa présence aux* Tuileries n'aurait pas causé V embarras qu'il semble redouter. De la hauteur où elle est placée, Sa Majesté n'aurait vu dans l'élu de l'Académie que l'auteur et l'écrivain, dans l'adversaire d'aujourd'hui que le défenseur d'autrefois.
> M Berryer est parfaitement libre d'obéir à ce que lui prescrit l'usage ou à ce que ses répugnances lui conseillent. »
. M. Mocquart ajouta :
« L'ancien confrère est heureux, dans cette circonstance, d'avoir pu rendre à M. Berryer ce qu'il appelle, ce qu'il croit un bon office, et il lui offre les compliments sincères de la vieille et cordiale confraternité. >
PROTESTATION Dft M. SAlNTfi-BEOYE. 351
Cette aflhîre,» considérée en dehors des personnes mômes qu'elle mettait en jeu, avait son importance ; elle poumit créer un précédent. L'Académie profiterait-elle de Toocasion pour rendre facultative une démarche qui jusqu'alors avait été considérée comme obligatoire ? Se partagerait-elle désormais en membres visitants et non visitants? La docte compagnie tint à ce sujet plusieurs séances secrètes. M. Sainte-Beuve fit constater, dans le procès- verbal, qu'il protestait d'avance contre tous les précédents qu'on pourrait invoquer par suite de la con* duite de H. Berryer ; M. Nisard accusa M. de Salvandy d'avoir, dans cette circonstance, méconnu ses devoirs de directeur. M. de Salvandy répondit que la demande d'au^ dience avait été adressée au grand chambellan dans les délais ordinaires, mais que, dans l'intervalle, M. Berryer avait jugé à propos de se soustraire à une obligation tou<* jours respectée. Les académiciens timorés s'évertuèrent à montrer les dangers de la situation de l'Académie meuacée d'une dissolution. H y eut vote sur la question, et «l'Académie déclara qu'elle n'entendait pas considérer » ce fait personnel et non approuvé comme l'abandon » de l'usage qui est à la fois un privilège et un devoir » dont elle s'honore x> .
M. Ponsard, appelé à remplir le fauteuil de M. Baour deLormian, appartenait de droit à l'Académie par son talent de poète tragique; quelle fraction de l'Académie allait-il grossir? M. Ponsard, républicain en IS&S, avait, au lendemain même du coup d'Ëtat, accepté la place de bibliothécaire du Sénat; il donna, il est vrai, presque tout de suite sa démission. Son discours de réception, sans couleur politique bien tranchée, mais plein de
beaux sentiments, contenait un éloge de Victor Hugo et de Lamartine, fort applaudi pai* les auditeurs et parles journaux.
M. le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères sous Louis-Philippe, auteur de plusieurs articles publiés dans les journaux et dans les revues, n'était pas membre de FAcadémie française. Elle répara cet oubli dans les commencements de Tannée 1856. Les journaux crièrenl beaucoup contre cette élection et contre Tinfluence que le parti des ducs prenait à F Académie, ils ne purent cependant s'empêcher de louer son discours de réception dont la péroraison produisit une très-profonde impression sur l'auditoire. « L'empereur Sévère, soldai porté au » trône des Césars par la fortune, surpris par la mort » à York lorsqu'il accourait des extrémités de l'Asie » pour repousser une invasion des Calédoniens, disait à » Tami qui, penché sur sa couche, soutenait sa tète acca- » blée : «J'ai été toutes choses et rien ne vaut; ontnia fui » et nihil expedit. » Puis, voyant s'avancer le centurion » qui chaque matin venait lui demander le mot d'ordre, » il se leva sur son séant et lui dit d'une voix ferme : viLaboremus^ travaillons. » Ce fut sa dernière parole.— « Que ce soit aussi la mienne en ce moment, que ce soit » la nôtre aussi longtemps qu'il sera donné à chacun de » nous de vivre et d'élever une voix entendue de noire » pays : Laboremus, »
L'orateur avait malheureusement consacré une partie de son discours a la défense du 18 brumaire. L'Empereur s'en souvint et l'en félicita lorsqu'il vint, selon l'usage, lui présenter ce morceau d'éloquence. M. de Broglie essaya de faire des réserves et d'établir une différence entre le