‹ Histoire du second empireChapitre 63 sur 176 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

SonAns. -^ Assassinat de rarchevêque de Paris. — L'assassin est un prêtre iaterdit nommé Vergés. — Condamnation à mort et exécution de Vergés.

— Dernière session de la législature de 1852-1857. — Le libre échange et la protaetion. — Loi de dotation de 100 000 francs au maréchal Pélissier.

— Révisiou du code militaire. — Rejet des circonstances atténuantes. — Reaouvellement du privilège de la banque de France. — Le projet de loi est faiblement défendu par M. Devinck. — M. Kœnigswaster l'attaque avec ▼ifaenr. — Il est adopté par la chambre. — Les paquebots transatlantiques.

— Loi sur les grands travaux de Paris. — L'impéi sur la propriété immobilière. — Le Grand-Central. — Rachat de Thabitation de Lohgwood. — L^s élections. — Mort de Réranger. — Inauguration du Louvre. — Mort 6w fènéral Cavaignac. — Ouverture de la session. -' Vérification des pouvoirs. —Trois élections conlei^tées. — Procès Migeon. — Fin de l'année 1857.

Les premiers jours de Tannée 1857 furent marqués par l'assassinat de rarchevêque de Paris. M. Sibour recevait depuis quelque temps des lettres anonymes. La veille du jour de Tan, répondant aux félicitations du clergé, il avait fait avec tristesse et mélancolie allusion aux menaces qu'elles contenaient; de sombres pressentiments l'agitaient au moment où il inaugurait, le 3 janvier à Téglise de Saint-Étienne du Mont, la neuvaine de SainleGeneviève.

Les cérémonies venaient de 6nir ; quatre heures et demie sonnaient. L'archevêque, sortant du chœur pour passer dans la sacristie, est arrêté, par un homme qui ^rte sa chape et le frappe au cœur en criant : Â bas les déesses ! L'abbé Surat, grand vicaire du diocèse, accourt trop tard pour repousser l'assassin ; une dame est légère-

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ment blessée en essayant de retenir son bras. L' auteur du crime jette des regards de joie sur Tarchevêque qui tombe en défaillance.

L'assassin était un prêtre interdit nommé Vergés, natif cie Neuilly, attaché à la paroisse de Saint-Germain r Auxerrois, et un moment porte-croix de la chapelle impériale. « J'ai prévenu tout le monde, dit-il plus tard, parquet, police, de mon projet de tuer Sibour ! » Transféré à la mairie du Panthéon, il subit divers interrogatoires du préfet de police, du procureur général, du procureur impérial et d'un aide de camp de l'Empereur. Ses réponses incohérentes se terminaient par des menaces; il répétait sans cesse : Ce n'est pas la fin I ce n'est pas la fin !

Vergés, vêtu en laïque, portait un paletot bourré d'écrits et de brochures, il s'était servi pour commettre son crime d'un couteau catalan acheté quelques jours auparavant chez un coutelier de la rue Dauphine. L'ornement brodéel passementé de l'archevêque aurait amorti le coup, mais au centre était une place unie ; c'est là que Vergés a\'ait frappé. Conduit à la Conciergerie, ses premiers mots en arrivant furent : « Donnez -moi à manger; je suis à jeun depuis ce matin. — Pourquoi, lui demanda le procureur impérial, n'avez-vous pas mangé? — Afin que ma main ne tremblât pas. — Comment avez-vous pu commettre ce crime ? — La faute en est au célibat des prêtres; pourquoi ne voulez- vous pas qu'ils se marient Ti Interrogé sur ce cri : A bas les dée^s ! il répondit qu'il s'adressait à l'Immaculée Conception, contre laquelle il avait prêché, et à la confrérie des Génovéfains. Le mélange d'incohérence et de cynisme dont Vergés

VERGÉS DEVART LA COOR D'ASSISES. 275

fit preuve dès ses premiers interrogatoires s'explique par sa vie. Élevé par le curé de Saint-Germain l'Auxerrois, il répond à ses bienfaits par la plus complète ingratitude ; renvoyé du sémifiaire de Saiut-Nicolas du Chardonnet, puis vicaire à Meaux, collaborateur du cardinal Wiseman pour répandre le catholicisme en Angleterre, curé de Cerris, il <x)nsacre une brochure à la défense d'une empoisonneuse condamnée à Melun et injurie les juges de cette femme. Une instruction à ce sujet est commencée, la justice n'y donne pas suite, mais les supérieure de Vergés le frappent d'interdiction ; il se donne alore- en spectacle sur l'escalier de l'église de la Madeleine à Paris avec un écriteau sur la poitrine portant ces mots : « J'ai faim et ils ne m'ont pas nourri. J'ai froid et ils oe m'ont pas vêtu. Prêtre interdit. » M. Sibour, après avoir retiré l'interdiction qui pesaitsur Vergés, se vit forcé, en présence de ces excentricités, de la rétablir. Le malheureux sachant cette punition définitive s'était vengé.

Vergés, désireux de se défendre lui-même, se pourvut contre l'arrêt de la chambre des mises en accusation, dans l'espoir de faire remettre les débats à la deuxième quinzaine de janvier, mais la cour de cassation, délibérant sur- Iwîhamp, prononça le rejet du pourvoi. Le public, en se présentant le jour de l'ouverture des débats pour occuper la partie de la salle qui lui est ordinairement réservée, la trouva envahie par des personnes munies de billets de &veur. Le nombre des banquettes était doublé et le banc des accusés envahi ; nul ne pouvait circuler dans l'inttrieur du palais s'il n'était muni d'une carie ; des agents postés à chaque porte du prétoire plaçaient les arrivants selon la couleur de leur carle^ comme au théâtre. La

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foute était déjà énorme à huit heures, et la cour n'entrait en séance qu'à dix heures et demie : Tambassadeur turc, le secrétaire des commandements de Tlmpératrice, des chambellans, le prince Murât, des actrices, des femmes galantes, attendaient que le spectacle commençât.

Triste spectacle ! Un petit homme, malingre, assis non loin d'une serviette renfermant les pièces à conviction, Tétole, le surplis tachés de sang, examine les documents de la procédure et de ses mains couvertes de gants de coton blanc les remet à Tavocat qui lui a été donoé d'office, M. Nogent-Saint-Laurens. Vergés a la parole : Tantôt se plaignant d'être une victime de Tinquisition papale et de l'inquisitioa judiciaire qui refuse d'admettre la liste de ses témoins, tantôt protestant contre les coups qu*il a reçus au moment de son arrestation et contre les deux sous que lui a coûtés sa chaise à Téglise de Saint- Etienne du Mont, il laisse échapper de sa bouche m torrent de plaintes absurdes, d'idées sans suite et de menaces incohérentes. Le vicaire de Saint-Germain l'Auxerrois, sur lequel l'accusé a fait peser les plus ignobles calomnies, prête le serment légal de dire la vérité. La colère de Vergés déborde en écoutant sa déposition; il se démène, il trépigne, il écume ; les gendarmes sont obligés de l'emporter hors de ia salle ; il crie : «x Peuple, défends-moi ! » Des voix lui répondent du fond de l'auditoire : Assassin! calomniateur!

Le procureur général menace Vergés qu'on vient.de ramener de continuer les débats hors de sa présence, il réplique : a Je m'en moque ! » Le ministère public ne crut pas nécessaire de prononcer un réquisitoire. M. Nogent- Saint-Laurens invoqua en faveur de son client la circon*

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slance atténuante de la folie; le jury, après le résumé du président Delangle, déclara l'accusé coupable sans circonstances atténuantes, et la cour prononça contre lui la peine de mort. Yergès se pourvut à la fois en cassation et en grâce.

La porte de la Conciergerie donnant sur la cour du Mai s'ouvre le lendemain devant un homme maigre, pâle, les yeux hagards, vêtu de la veste jauue de la prison, et conduit par les gardiens vers la voiture celluhire qui doit le transporter à la Roquette ; cet homme, c'est Vergés. En voyant les curieux rassemblés dans la cour il devient livide et fait un pas en arrière ; il croit qu'on le mène à Téchafaud. Les gardiens le rassurent ; il fait mettre sous ses bras attachés les quatre cahiers de papier noircis par lui dans sa prison : « C'est pour mon frère, dit-il, cela vaut un million ! » Plusieurs personnes s'adressèrent à ce malheureux pour lui demander des autographas.

Le directeur de la Roquette, en faisant mettre la camisole de force à Vergés, permit qu'on lui laissât la main droite libre pour écrire. Le condamné comptait que la peine de mort serait commuée pour lui, d'après ses expressions, en un exil honorable : « Vous n'avez pas le droit de me tuer, cria*t-il, quand on lui eut annoncé la terrible nouvelle, accordez-moi une heure seulement, je me défendrai !» 11 se cramponnait en même temps à son lit; les gardiens l'habillèrent de iorce. Après avoir subi la toilette dans un état complet de prostration, il parut plus résigné en marchant à Téchafaud : il cria sur la* plate-forme, en baisant le cruciûx : Vive le Dieu d'amour! me notre Seigneur Jésua-Christ ! Un instant après, sa tète

tomba, et Ton put écrire une fois de plus que la justice des hommes était satisfaite par la mort de cet halluciné. Les ultramontains laissèreat entrevoir que la fin de M. Sibour était le châtiment de son opposition au dogme lie l'Immaculée Conception. L'archevêque de Paris avait en effet adressé au pape une note contre ce dogme, que le cardinal Gousset lui fit la malice de publier dans un livre sur cette matière. La crainte des ultramontains troubla l'agonie de Tarchevèque de Paris : les quatre dernières lignes écrites par lui du presbytère de Saint«Ëtienne du Mont sont adressées à Tabbé Cognât, rédacteur de Y Ami de la religion. Dans ces lignes, il le prie de voir M. Dufaure, afin que celui-ci prenne en mains sa défense contre Y Univers dans le procès intenté par ce journal à l'auteur de la brochure r Univers jugé par lui-même.

L'émotion produite par l'assassinat de Tarcbevèque de Paris était à peine calmée, lorsque la session s'ouvrit le 16 février. M. Schneider remplaçait au fauteuil prési* dentiel M. de Morny, chargé d'une mission en Russie.

Le libre échange et la protection engagèrent une escarmouche dès les premières séances. Il ne s'agissait que de convertir en lois les décrets rendus en matière de tarifs, décrets dont l'utilité n'était pas contestée ; mais le gouvernement avait trop clairement manifesté l'intention de lever les prohibitions pour que les protectionnistes ne dressassent pas l'oreille. La commission, par rorgane de son rapporteur M. Raiidoing, député de la Somme, crut devoir faire une grande manifestation et protester contre toute atteinte portée au régime protecteur. Le libre échange ne jugea pas à propos d'engager la bataille; l'agriculture se borna, par l'intermédiaire de M. deKer-

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goriay, à présenter quelques observations sur las tarifs des machines à fabriquer les tuyaux de drainage et sur la taxe difTérentielle qui frappait le guano à TimportatioD ; M, de Kergorlay demandait que ces articles fussent admis à de meilleures conditions, et qu'on ouvrtt les portes de k frontière à Texportation de Técorce à tan«

Le minifitre d'État avait présenté un projet de loi relatif aune dotation annuelle de 100000 francs pour le mare** ebal P^issier, duc de Malakoff. L'opinion publique se demandait pourquoi le gouvernement tenait à cœur de récompenser les grands faits de guerre, plutôt que les grands faits de littérature, de science ou d'art. Le gain d'une bataille contribue sans doute à la gloire d'une nation, et met quelquefois en lumière le génie d'un homme, mais à quoi se réduit la question du siège de Sébastopol et de tous les sièges? à faire arriver le plus promptement le plus grand nombre de troupes sur un point, soit pour l'attaquer, soit pour le défendre; le talent des officiers du génie retarde quelquefois le dènoûment d'un si^e, mais ne l'empêche jamais. Or, on savait depuis longtemps que la France et l'Angleterre pouvaient mieux pourvoir aux dépenses d'hommes, de matériel et d'argent nécessitées par les besoins de Tattaque, que la Russie aux frais de la défense; la victoire à Sébastopol n'était qu'une question de temps et d'argent. La Restauration avait pris Alger, et la monarchie de Juillet Anvers, sans décerner aucune récompense pécuniaire aux auteurs de ces grands faits d'armes. L'honneur d'attacher son nom à un siège mémorable devait suffire au maréchal Pélissier, qui d'ailleurs touchait déjà près de 100 000 fri^ncs par an de TÊtat. Ces sentiments, exprimés assez ouvertemen^

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dans le public, ne trouvèrent pas d'écho au Corps législatif. La dotation fut votée.

Les lois pénales militaires appelaient depuis longtemps une révision. En attendant que cette réforme, commencée sous la Restauration, interrompue par la révolution de Juillet, fût menée à bonne fin, les anciennes lois pénales avaient été adoucies. Le meilleur adoucissement c était un code. Le gouvernement en fit élaborer un en 227 articles par une commission spéciale ; une question * des plus importantes aurait pu être soulevée par la discussion de ce code : Le soldat doit-il avoir d'autres juges que les citoyens? mais cette question était d'avance tranchée par la loi qui reconnaît au plus petit fonctionnaire le droit de se soustraire à la juridiction commune; les militaires français ne pouvaient être responsables de leurs crimes et délits que devant la juridiction spéciale des conseils de guerre. Ce privilège n'existe pas en Angleterre, où le gouvernement, chaque année, soumet au vote du parlement un projet de loi autorisant 1^ autorités militaires à appliquer aux soldats certaines dis* positions d'une loi spéciale.

L'ancien code n>ililaire français contenait presque à chaque ligue la peine de mort et les châtiments infamants; ces peines étaient plus rares dans le code nouveau, mais l'arbitraire y tenait toujours une grande place. Le président du conseil de guerre pourra-t-il admettre des militaires au rôle de défenseurs, ou sera-t-il obligé de les prendre exclusivement parmi les avocats et les avoués? Un long débat engagé à ce sujette termina par l'adoption de Tarticle qui sanctionnait le droit du président de choisir des militaires. Le colonel Reguis demanda l'admission

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