LES COMITÉS DE LONDRES ET DE BRUXELLES CONSULTÉS
dû être oubliées dans la commune iurortune. M. Garnier- Pages, voyant qu'on ne parvenait pas à s'entendre, offrit alors de prendre pour arbitres M, Ledru-Rollin et les comités des exilés à Londres et à Bruxelles. La proposition fut acceptée. M. Garnier-Pa$i;ès était à Londres le lendemain matin, et le surlendemain à Bruxelles. Le mercredi 17, il rentrait dans Paris porteur d'une lettre de M. Ledru-Rollin, à laquelle avaient adhéré les républicains de Belgique. Cette lettre se prononçait sans hésitation en faveur de la candidature unique dans chaque circonscription. La question était de savoir lequel des deux partis s'effacerait devant l'autre. Aucun d'eux ne voulut céder. Les élections étaient une guerre civile entre le parti républicain plutôt qu'une bataille contre le gouvernement.
Le scrutin allait s'ouvrir. Le Siècle publia tout à coup la lettre de M. OUivier à M. Garnier-Pagès, et la réponse de celui-ci suivie de cette réplique :
« Monsieur,
I Ua refus précédé d*une injure, voilà votre réponse â une leilre pleine d*effusion et de respect.
» Je n'insisterai pas sur vos procédés. Vous avez sur moi l'avantage de Tige, et bien qu'ayant été fatal au peuple, vous avez eu Thonneur de le représenter.
> Je ne l'oublie pas et je me borne & rétablir la vérité de la situation.
B Ce qu'a décidé votre comité m'importe peu, je n'en ai pas fait partie; et, quoiqu'il contint quelques hommes que je vénère, et d'autres qui sont des amis très-chers, je ne reconnais aucune force à ses déciâoDS par deux motifs :
» 4^ Les candidats dont les noms étaient mis en avant ont assisté aux réunions; vous notamment. Par là, toute liberté a été enlevée aux délibérations ; ceci est élémentaire.
B ?^ Au lieu d'être une large représentation des éléments divers de l'opiaion démocratique, ce comité n'a été que la réunion de quelquesuns de sesgioupes.
> L'autorité de votre comité écartée, que reste- t-il?
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» Quelque chose de bien simple. Avant que votre littê fût pii6{tâf MM. Havin et I^leiTlzer, qu^alors je n*avais pas Tavanfage de connaître, me proposèrent une candidature au nom d'un certain nombre d'élelteurs. On voulait, disaient-ils, honorer en moi la vie de dévouement et de souflrances de mon père, ta mémoire de mon frère, et enfin accorder un encouragement i T avenir et appeler au maniement dea affaires pa« bliqucs un de ces jeunes gens qu'on tient â Târart.
> J*avais écrit dans le Var, dans les BoucliGs-dti-RliÔne, dans 11 Haute-Marne, que je refuserais toute candidature ot que je ne voolin pas me distraire même un instant de mes travaux de jurisconsulte. En présence de telles raisons etde Tinsistance dé ces messieurs, je me sois laissé vaincre et j*ai accepté.
» Deux jours après, votre liste parut.
> Si j'avais été libre, je me serais retiré k l'instant, ne fàt'ceque pour éviter d'aussi misérables déhats.
» J*ai consulté mes amis, ceux qui sont l'honneur et la lumiire de notre foi, ils m'ont répondu : Vous ètet lié. Un des plus disllagiié«, empruntant le langage tbéologîque, est allé plus loin : c Un condls œcuménique lui-même ne pourrait pas vous rendre votre parole. M. Gamier- Pages peut seul voua délier en changeant In titoation par M retraite. »
)} C'est alors que je me suis adressé à vous.
j> Celte conduite est-elle une félonie?
' » Est-ce mal débuter que de prouver à mes amis comme h mes adversaires que ma parole e$t un roc sur lequel on peut bâtir avec confiance?
» Vous me plaignez de mon bel avenir perdu. Vous avez tort. Î4 fidélité à un engagement, dût-elle, en effet, me faire perdre ce que tons appelez un bel avenir, je ne la regretterais pas.
» Mais, à vous dire le vrai, je n*ai pas besoin de ce stoïcisme ; je ne crains rien. On peut contester mon intelligence, mes opinions, mes jugements ; quoique jeune encore, j'ai acquis le droit de le pas redoflter qu'on suspecte jamais mon désintéressement et ma probttA.
» J'ai retenu cette lettre et je auia resté toos Tootrag^ aoisl longtemps qW me réconciliation a été possible; maintenant qaela lettmsri inévitable, je me relève.
• SidM<KIOjaln4851. »
M. Garnier-Pagès attendit le résultat du scruiia. Il avait laissé prendre pendant son voyage beaucoup d*avance à son concurrent.
Le lendeofiain de cette publication , les électeurs de la Seine reçurent à domicile la lettre suivante :
ARRESTATION W ^. GARNIER-PAGÊS. 319
« MkÉVSCTORI DU DiPARTEIIfiNT DE U dfilIfE.
> Paris. 81 juin 1857.
i MoAsieur,
4 Ui ditcliooft des députés au Corpi législatif ont conmencéeo matin.
• Cbacon est libre d'user ou de ne pas tuer du droit qqe la Gonsti- Intimi lui confère; mais alors que certains partis érigent rabstention en i|ilèaie, beaufiQitp d'électeur* regretteraient peat*ètre de s*y trouver associés involonlairement par suite d'un oubli ou de quelque préoocupttion d'affaires.
• Je prends i|#ao la liberté de vous rappeler que le scrutin restera ourert demain lundi, de buit heures du malin à quatre heures du f oijr.
• Recevei, m#nsleor, Tassurance de ma considération distinguée.
» Le préfet de la Seine,
» Q. H. HadscmanH. n
te gouvernement ne se contentait pas de pousser ses partisans au scrutin , il en écartait ses ennemis. Le dimanche matin, premier jour de l'élection, M. Garnier- Pagès, sortant de chez M. Carnot, rqe du Cirque, pour se rendre avec lui et Jean Reynaud dans une réunion d'électeurs qui devaient l'entendre comme candidat, fut abordé par troi? messieurs qui déclarèrent avoir une communication importante à lui faire, et qui le prièrent de monter dans un fiacre. Ces messieurs étaieut an commissaire de police, le secrétaire général de la préfecture de police, et le secrétaire particulier du préfet. Ils annoncèrent à M. Garnier-Pagès qu'ils étaient porteurs d'un mandat de perquisition : « En ce cas, répondit-^il, TOUS pouvez vous rendre chez moi, j'ai une course pressée à faire, je vous rejoindrai aussitôt après. » Le commissaire reprit : « Notre mandat est également un mandat d'amener, vou»D'6tes plus libre, remettez-moi votre portefeu ille . 9
M. Garnier-Pagès, appelant alors MM. Carnot et Jean Reynaud, spectateurs de cette scène, les pria de se rendre
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auprès des élcK^teurs et de trouver une excuse pour son absence, en leur cachant son arrestation.
La voiture partit et s'arrêta un quart d'heure après rue Chaptal, devant la maison de M. Garnier-Pagès. La perquisition opérée par les agents de la police resta sans résultat. Les correspondances relatives aux élections avaient été mises en lieu de sûreté. Les agents de la préfecture de police rendirent à M. Garnier-Pagès sa liberté. II exprima le désir d'être conduit chez le préfet de police pour lui demander Texplication de son étrange mesure. M. Piétri se retrancha derrière Tobéissance qu'il devait aux ordres de ses supérieurs (1). Le bruit de l'arrestation de M. Garnier-Pagès se répandit dans Paris. Il n'était point fait pour rassurer les électeurs. Le 52^c/^ avait été frappé d'un avertissement, le 18, en pleine agitation électorale. Le gouvernement ne voulait pas tolérer qu'il se posât comme Tunique représentant des principes de 89. « Déjà » atteint par deux avertissements, il pourr/iit être sus- » pendu, aux termes de la loi, mais le gouvernement, qui » a laissé à la lutte électorale la plus grande latitude, » ne veut pas frapper, aux derniers jours de cette lutte » même, l'un des organes les plus vifs, les plus agissants » d'une opposition dont l'opinion publique appréciera la » portée. »
Cet avertissement n'en était pas moins une menace redoutable. Le Siècle ne s'effraya pas cependant, et la
(1) Une autre perquisition eut lieu le lendemain des élections chez M. Desmarest, avocat au barreau de Paris, chez lequel était établi le siège du comité électi^ral. 1^ gouvernement espérait cette fois mettre la main sur les lettres et les listes électorales ; il ne fut pas plus heureux que chez M. Gamier-Pagès. Ce dernier reçut une as»iguation pour comparaître devant le juge dHnstmctioo, mais après un premier interrogatoire Taffaire en resta là.
KÉSULTAT DES ËLECTIOMS. 321
Teille de Félection, il pubÛa en faveur de la candidature de M. Emile Oilivier un article suivi de quelques lignes très-chaudes de M. Ernest Picard. L^article du Siècle se terminait par c^ paroles significatives : ^
« ?rétait-ce pas un devoir de préférer ce nom ? Ceux » qui Font exclu de leur liste ne se sont pas sans doute
> rappelé les rapports qu'il avait avec les souffrances de
> Fexil, autrement ils l'eussent recommandé plus que tout
> autre aux électeurs de Paris comme pouvant leur servir » à adoucir de trop longues peines ; qu'il aille, c'est » notre vœu le plus cher, porter au dehors souvenir et » consolation. »
Le gouvernement l'emporta dans la 1'% la 2% la 8% la 9' et la 10* circonscription. M. Carnot fut nommé dans la 5*; M. Goudchaux dans la 6\ Dans la &% la S*' et la 8% il y eut ballottage entre le général Cavaîgnac et M. Germain Thibault, entre MM. Oilivier et Yarin, entre MM. Darifflon et Lanquetin. MM. Gavaignac, Oilivier et Darimon furent élus au second tour de scrutin. Paris, en nommant M. Emile Oilivier, ancien commissaire de la République, fils d'un proscrit, dont la candidature était présentée par le Siècle comme une consolation à Texil , inaugurait donc cette série de choix empreints d'une hostilité particulière, qui à chaque élection sont comme la protestation individuelle de Paris contre le coup d'État.
Le lendemain des élections, le comité de la rue Gaillon publia la pièce suivante :
c La différence des listes de candidats adoptées par le comité électoral démocratique de Paris et par les deux journaux le Siècle et la ^esse ajaDt causé use certaine préoccupation dans le public, le comité a résolu, avant de se dissoudre, de publier la note suivante :
» Dans le courant 'du mois de mai, une réunion de membres du parti
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démocratique s*est formée en vue des élecAion^ de P^rîs, et, di|$| première séance, deux résolutions ont été prises : <• de se rassembler aussi fréi|uaiQm«Di que possible ; %^ de se comlitaer réffiilièremeBt tn comité électoral dès Touverture de la période légale des vingt jours précédant Télection.
» Le i juin, le comité s'est ûonstitué avec TAdjoDction de$ repi^e»* tants des journaux. A la séance du 9, le comité, avec la participation de MM. de Benazé, Havin, Ilusson et Picard, représentant fe journal le Siècle^ et Darimon, représentant le journal U Presse, conseutil, «Tm d'éviter toute difficulté de la part des journaux, à présenier aux élections une liste de transaction. La liste ainsi arrêtée de commun aecord par le comité et les journaux, fut immédiatement tran&mise par le télégraphe dans les départements.
» Le lendemain, sans aucun avertissement au comité, le jenmil la Presse, et le surlendemain le journal le Siècle^ publièrent une autre liste différant notablement de la liste arrêtée de commun accord dans la séance du comité.
» Le comité, délivré de tout engagement par suite de cette rupture inattendue, se résolut immédiatement à présenter au suflrage des électeurs ui^ liste homogène. Cédant à son autorité morale, MU- M^ Bastide, Engi^ne Pelletan, Jean Reynaud, Jules Simon, consentirent i la candidature qui leur était ainsi olterte ; et la liste, adoptée à Tunanimité, fut publiée ee jour même, \ 3 juin, dans le journal VMsktfetk*
» Apres avoir décidé la publication de celte liste par tous les moyens en son pouvoir, le comité, afin de ne pas augmenter les divisions, prit, dans k môme séance, les deux résolutions suivantes : 4® de n^opposer aucune récrimination aux candidats présentés en dissidence par le Siècle et par la Fresne; T de ne porter cefl débats devant le pnbKc qn'i la fm de la lutte électorale.
» Pour le comUé :
» Carnot, F. Hérold, E. Vacherot.
>PwU, leili>intS57. »
Les électiops de 1857 laissèrent subsister dans le {larti républicain à Paris un ferment de discorde qui fît eucore sentir son influence sur les élections suivantes. Les repu** blicains des départements restèrent en dehors de ces luttes. Leur action ne fut pas très-sensible dans les élections. Comment auraient-ils pu lutter sans liberté de la presse, sans droit de réunion, contre les forces du gouvernement dont un voile mystérieux couvrait toutes les manœuvres : télégrammes des ministères, circulaires des
L*AFFAIRB BK KBT3GHATEL. S2i
pr^rts, ftUocYitions des juges de paix , menaces des maires, des commissaires de pcdice et des gardes champêtres, arrestations illégales des citoyens, urnes à doubles clefs, violation des urnes, soupières, bottes, vases et engins de toute sorte à contenir les votes, la pratique générale de Ions ces moyens de fausser le suffrage n'avait rien à ciaiodre de la publicité ; les citoyens en présence des décrets qui mettaient leur liberté individuelle à la merci de l'autorité, et la presse menacée par le régime des avertissements étaient sobres de plaintes et de réflexions. Le gouvernement, libre de tout contrôle, joignant la forcé à l'arbitraire, pouvait se livrer, sans crainte de rencontrer de résistance sérieuse, à cette parodie de l'élection. L'opposition parvint à grand'peine à faire passer six ou sept candidats à Pftris, Lyon, Bordeaux et Lille ; mais l'écrasante majorité obtenue par le gouvernement fut due surtoat aux votes des campagnes. Les villes avaient montré moins d'obéissance aux préfets, un nombre considérable de voix et souvent la majorité attestaient la résistance des grands centres de population à s'abandonner à la direction des autorités de l'Empire; aussi peut-on dire que les élections de i857, malgré leur résultat favorable au gouvernement, donnèrent le signal du réveil de l'opinion pièlique.
Le gouvernement, pendant les élections, mit fin au différend entre la Prusse et le canton de Neucbâtel. Le pa^s de NeuehAtel, par suite des traités de 48i5, était à la fois canton suisse et principauté prussienne ; plus tard il avait brisé les liens qui le rattachaient à la Prusse. Le parti royaliste prussien, croyant le moment venu de l^ndre une revancbe, essaya le 5 septembre 1856 de
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s'emparer de Neuchfttel et d'y rétablir raocien état de choses. L'insurrection ayant été battue, ses chefs pris les armes à la main furent traduits devant les tribunaux.
Le gouvernement prussien consentait à régler cette question, mais à une condition, Télargissement sansjugement des détenus neuchâtelois. Napoléon m appuya cette demande. Le conseil fédéral répondit qu'il amnistierait les détenus si la Prusse s'engageait d'avance à ratifier l'indépendance de Neuchâtel.
Napoléon III avait confidentiellement engagé le général Dufour à user de son influence sur le gouvernement fédéral pour le pousser à un arrangement. Le général Dufour, ayant fait connaître ces ouvertures au conseil fédéral, fut envoyé en mission extraordinaire en France. Il avait pour instructions d'accorder l'amnistie, en échange d'une renonciation sans aucune réserve impliquant une dépendance quelconque vis-à-vis de l'étranger, et la moindre restriction de la législation et de l'administration du canton.
La mission du général Dufour échoua, et la Prusse s'adressa directement au conseil fédéral; son ministre en Suisse reçut Tordre d'exiger d'abord l'élargissement des prisonniers, en ajoutant que là Prusse était prête à entrer ensuite en négociations. Le refus d acquiescer à cette proposition amena une rupture de rapports diplomatiques entre la Prusse çt la Suisse. Les deux gouvernements se livrèrent à des préparatifs militaires. Le conseil fédéral, après une tentative vaine des ministres étrangers résidant à Berne pour opérer une réconciliation, ouvrit un crédit illimité au département de la guerre ; le cabinet de Berlin de son côté prépara le décret de mobilisation de ses troupes