CHAPITRE Vffl
fimiUK.^ Mo&tÛêû 4tt «ôrpi âi^lOfllMl^M aux f «IMii to !•' JâAllir tl58« — Dise«un da uonce. — Répoino de rimpereur, — . TranquiUité fteérale àm tê^. ^ AUèaUt d'Oniai. -* Antéeédénti de I*âii(e0f de retteAtH. -«* Oniei ee Antlefeerre. -* U obe^he deà codiplioee.— rebrieatiea de» beodMt. — Orsini et Pieri à Paris. — La police aurait pu les arrêter. — Ûrsini Ûfce le jêw de l'âtlealil Mi ià Jttvler. -** ârnelalieft de Pierl mr le tretloir de k roe Le Peletier. — Cette arrestatioa ne change rien anx dispositions ordinaires de la poliee. -^ U triple explesion. *« L'CmpetfMir, nopérilHM) Il |éa4ral Roguet. — L'Empereur à l'Opéra. — Attitude morale de la foole sur leiboolenrds. — L'Empereur et Tlmpératriee àui Tuilerlei. — < Arrestatteii dsiaeteeff de ratlentat. — FrMèe d'Orsinièt de aee eomplieei. ^ IMn d'Onini à l'Empereur. — A-t-il jamais été sérieusenkeni question de ftlfè fiftae à Ontaif ^ Teetmaeiit d'Orstai. — DerKién littm d'Onlia à Tlii» pereur. ^ Exécution d*Orsini.
Le i^ janvier 1859, l'Empereur répondit aa nonce chargé de lui présenter les souhaits du corps diploma'iique : « Je suis toujours heureux de recetoir les taux du corps diplomatique, faime à croire que Tannée qui s'ouvre, comme celle qui vient de finir, verra se raffermir encore Tunion entre les souverains et la concorde entre les peuples. Je vous remercie de vos souhaits. »
L'Empereur s'approcha ensuite de lord Covrtey, lui senra la main, ainsi qu'à l'ambassadeur de Russie, et passa sans leur adresser la parole devant les ambassadeurs de Turquie et d'Autriche. Celte dernière circonstance n'excita pas beaucoup l'attention ; il suffisait, pour rassurer Topinion publique sur le maintien de la pidt, que le gouvernement parât en bonne entente avec 1 Angleterre et avec la Russie. Les dernières élections avaient donité
une majorité considérable au gouverDement, aucune cause d'émotiou intérieure n*était à craindre; rien ne semblait donc devoir entraver l'essor de la France dans la seule voie ouverte à son activité, celle des affaires, lorsque l'attentat d'Orsini vint montrer au pays sur quelles bases frêles reposaient sa fortune et sa tranquillité.
Orsini avait trente-neuf ans, la taille haute, la figure pleine, Tœil petit mais brillant, les cheveux noirs déjà parsemés de fils d'argent. Fils d'un père tombé en i8â1 sous la balle d'un soldat pontifical dans cette insurrection de la Romagne à laquelle prit part le fils atné de Louis Bonaparte, il entra de bonne heure dans les conspirations. Prisonnier en 1839, dans la citadelle de Civita-Castellano, et condamné aux galères à perpétuité comme conspirateur contre tous les gouvernements de Tltalie, il fut amnistié en 18&6, et erra dans toute l'Italie jusqu'en 18i8. Devenu membre de la constituante romaine, envoyé eo ({ualité de commissaire extraordinaire à Âncône, il souleva les Marches contre les Autrichiens, qui le prirent et renfermèrent dans la citadelle de Muitoue ; il en sortit par une évasion qui semble tenir du prodige. Fixé à Londres en 1855, il revit Mazzini, mais ses relations avec lui cessèrent bientôt à la suite de dissentiments politiques.
Orsini, dans les derniers mois de 1857, semblait uniquement occupé de là correction des épreuves de ses Mémoires, et de la fondation à Londres d'un journal destiné à combattre les idées et la politique de Mazzini. Une lettre de lui, datée du 16 novembre 1857, est rdatire ;à l'impossibilité où il se trouve de publier ce journal
ORSIMI PRÊPAM SON ATTENTAT. 3A5
pour le momeot : « Une crise commerciale sévit en Ângle- » terre, la iMtnque a été autorisée à émettre de nouveaux • billets, le cours forcé est prévu, les faillites se succèdent » sans interruption, on ne trouve d'argent nulle part {non » si bwa danaro di sorta). »
Orsini ajoute que son départ pour les Ëtats-Unis est ajourné, car la situation de ce pays est encore moins brillante que celle de l'Angleterre ; en attendant, il continue à voyager pour affaires commerciales.
Orsini, absorbé par Tidéeûxe de rendre l'indépendance à sa patrie ou de mourir, crut Napoléon \\\ seul capable de délivrer l'Italie ; mais bientôt, voyant se resserrer cbaque jour les liens qui l'unissaient au parti conservateur, il se dit : il faut supprimer cet obstacle : n^Allora dmi fra me^ che bizognava toglierlo di mezzo (1). » Il chercha donc les moyens de tuer l'Empereur. ' Quelques ntfugiés avaient été poursuivis et condamnés à Bruxelles en 185& pour avoir fabriqué des bombes d'un genre particulier. Ces bombes restèrent exposées dans une collection scientifique où Orsini les vit. Il résolut d'en fabriquer de nouvelles.
Orsini était en relation avec un nommé Pieri qui s'occupait de recueillir l'argent des souscriptions pour ses conférences publiques sur la situation de l'Italie; il lui fit des ouvertures ; Pieri les accueillit avec empressement ; ils convinrent que le seul moyen d'opérer un changement eu Italie étant de faire une révolution en France, la mort de l'Empereur pouvait seule la rendre possible ; ils parlèrent de leur projet à un certain Âllsop et au docteur
(i) Cette phrase ne Agure pas dans Tallocution d'Oraini reproduite par le Uaniteur,
'3^6 VfMPttit.
Simon Bernard, ancien chirurgien de marine, aneien rédacteur du journal républicain F Ifutêpendancê d» Pyrénées-Orientales, réfugié en Angleterre (I). Allsop (2) reçut d'Orsini les instructions nécessaires pour la febrication des bombes et les transmit à un ingénieur de Mr^ mingham.
% i 6 octobre i957.
» Faire une boule en fer fondu de la meilleure et de la plus dure qualité, de la dimension exacte du grand modèle; les trous devant être faite de la même dimension et dans la même direction, le haut devaat être fait avec les mèines matériaux et arrangé de manière i visser parfaitement dessus et à B*adapter très-fortement ; une grosse vit po«r le haut devra être faite de manière h s*adapter trèi-exactement et trèsfortement, et faire saillie d^un quart à l'intérieur et è Texlérieur d*une petite rainure, a0n de permettre de la visser très^artemeiit, attendu que la rainure ne se projettera qu'au-dessous de la convexité. Les petites vis devront être également adaptées avec beaucoup de netteté 6t laire saillie d'un quart environ & rintérieur,
1 L'extérieur devra être pareil au modèle ; toutes les petites vis devront être ptn*forées exactement comme celle qui a été envoyée et adaptées avec grande précision at serrées fortameot. On devra liiirè tMStoment de même pour le petit modèle; deux de chaque.
> iV. B, Les modèles devront être êonservés soigneusement et rei^ voyés.
» Trois douzaines de vis en plus pour chaque trou .
» Vk on cheminées semblables a celles des fusils.
9 M. Cr. Allsop,
> Hdtel Gioger, pont de WeBtniiMlar. >
Allsop commanda les bombes à M. Taylor, à Birmingbam, le 5 février 1857 ; cet industriel en fabriqua cinq ou six. Orsini affirme n'en avoir jamais eu que cinq à sa disposition ; les . bombes , transportées en Belgique, furent remises à Bruxelles à un garçon du Cafi suisse,
(1) U daeteitr Simon Beroaté eti présaaté dans raste raedusaHoa ùtmm
l'âme du complot du id janvier. Traduit devant un jury anglais à raisoD des faits que lui reprochait le procureur général Chaix>d'£st-Ange, il fut acqailté.
(2) La police, qui sif^ale AUsop en mèoie temps que Simon Bernard, se put découvrir sa trace. Il ne figura point au procès.
ARRIVÉE D'ORSINI A PARIS. 3ft7
Casimir Zeguers, chargé de conduire le cheval d*Orsini à Paris; il n'en reçut que quatre et la partie supérieure delà cinquième, le reste de la pièce fut porté à Paris par Pieri.
Orsini arriva le 42 décembre dans celte ville, portant dans son sac de nuit les capsules commandées par Âllsop, en même temps que la poudre fulminante fabriquée à Londres et destinée à charger les bombes. Elle était enveloppée de papiers et de chiffons qu'il mouillait de temps en temps. Orsini descendit à Thôtel de Lille et d'Albion, roeSaint-Honoré. Les cinq bombes, déposées par Casimir Zefçuers à cette adresse, s'étalèrent longtemps sur un divan dans l'antichambre de Thâtel.
Orsini ne resta que trois jours à Thôtel de Lille et d^Albion. Se donnant pour un Anglais, il s'installa rue du Mont-Thabor, n" 10, dans un appartement garni où il reçut bientôt les visites d'un soi-disant Allemand nommé Pierey; il prit pour domestiques Gomez, parent de Pierey, et Rudio, qui se disait ancien commis voyageur.
Ces allées et ces venues n'éveillèrent nullement l'attention de la police, fait d'autant plus surprenant, que M. de Momy, dans son discours d'ouverture du Corps législatif, avait dit que le gouvernement savait que les sociétés secrètes des départements s'attendaient, vers le- milieu du mois de janvier, à une catastrophe suivie d'un mouvement. Le Momtei/r^ en outre, a déclaré après Tattentat, que depuis le mois de juin précédent, le gouvernement surveillait la fabrication en Angleterre de bombes d'un genre nouveau, destinées à être jetées sous la voiture impériale ; une dépèebe télégraphique du ministre de France en Belgique avait prévenu le ministre de l'intérieur que le nommé Pieri se rendait à Paris, avec un autre individu,
us L'EMPIRlC.
dans l'inteDtion de tuer l'Empereur. Le préfet de police avait donc prescrit au chef de la police municipale de se livrer à d'activés recherches pour opérer l'arrestation de Pieri. Ces recherches semblaient d'autant plus faciles que Toificier de paix chargé de la surveillance des logements garnis et des réfugiés politiques counaissait Pieri. Cet employé reçoit chaque matin la liste des noms, prénoms, âge, lieu de naissance de chaque voyageur logé dans un garni, ainsi que l'indication de la ville d'où il vient. Pieri avait sa femme et son fils à Paris : l'une habitait la rue du Champ-d'Âsile, à Montrouge, l'autre était en apprentissage place Daupbine. La prévision naturelle que Pieri viendrait les voir aurait dû engager la police à établir autour de ces demeures une surveillance particulière. Elle n'y songea pas.
Pieri et Gomez, partis de Londres le 6 janvier, arrivèrent à Calais à une heure et demie du matin ; ils quittèrent immédiatement cette ville pour aller à Lille, où Gomez attendit le retour de Pieri qui s'était rendu à Bruxelles. Les deux voy^eurs arrivèrent le 8 janvier à Paris. Pieri descendit rue Montmartre, n"* 132, à l'hôtel de France et de Champagne, qui lui avait été indiqué i Bruxelles. Il ne prit d'autre précaution que celle de changer, en se faisant inscrire sur le registre de l'hôiel, son nom de Joseph André Pieri en celui de Joseph Andréas Pierey. Pieri, loin de se cacher, dtnait tous les jours à table d'hôte, prolongeait la conversation après le dioer, lisait les journaux dans la salle commune, fréquentait les cafés, les promenades, les théâtres, allait voir sa femme et son fils absolument comme s'il n'eût pas été placé sous la surveillance spéciale de la police.
ARRESTATION Dfe PIERI. 319
Orsini avait-il eu, comme Va dit Vacte d'accusation, des relations avec un professeur de chimie? est-il rinventeur delà poudre fulminante, ou bien est-ce Allsop qui Ta fabriquée ? Ces points n'ont jamais été bien éclaircis. Il est probable cependant qu'Orsini eut connaissance de certaines expériences sur la poudre fulminante, faites à Bruxelles par un réfugié français, et qu'il en savait le maniement.
Si la police s'était présentée chez lui dans l'après-midi du U janvier, elle l'aurait trouvé, la montre et le thermomètre à la main, faisant sécher près du feu la poudre dont il chargeait ses bombes; une étincelle pouvait le faire sauter, ainsi que toute la maison; Orsini, aidé par Gomez, boucha les bombes à demi remplies avec les vis adaptées à la partie supérieure de chaque projectile. Ce travail terminé, il fut rejoint par Pieri etRudio; ils sortirent ensemble , et se dirigèrent vers l'Opéra portant chacun une bombe et des pistolets. Orsini avait deux bombes. Il pouvait être huit heures du soir. Pieri marchait en avant. Les agents de police l'avertirent plusieurs foisde quitter le trottoir de la rue Le Peletier , interdit pour le moment à la circulation ; il ne tint nul compte de ces avertissements; un agent plus soupçonneux que les autres le heurtant à dessein, crut sentir sous son coude quelque chose ayant la forme d'une crosse de pistolet. L'officier de paix, averti, accourut aussitôt et reconnut enfin Pieri qu'il fit arrêter.
Les autres conjurés aperçurent leur complice au milieu des agents, mais sans comprendre son clignement d'yeux qui voulait dire : je suis pris; ils se rangèrent contre la maison qui portait le n"* 21, derrière la foule, attendant l'arrivée de l'Empereur.
350 VËMPIML
Les quatre brigades des agents de la police politique, la brigade du service de sûreté, la brigade des garnis, reçoivent Tordre, lorsque TEmpereur se rend au théâtre, de se trouver à la descente de voiture. Le chef de la police municipale fait inscrire, sur un carré de papier, l'heure et le lieu où les brigades doivent se trouver : les chefs de brigade signent ce papier et partent pour Tendroit indiqué ; leur consigne est de placer les agents devant la foule. Les projets depuis longtemps annoncés, rarrestalion de Pieri sur lequel on avait trouvé un poignard, un revolver et une bombe, auraient dû conseiller d autres précautions; il fallait faire évacuer la rue Le Peletier, refouler la foule dans les rues adjacentes; le temps ne manquait pas pour cela. Pieri avait été arrêté vingt-cinq minutes avant Farrivée de TEmpereur,
La soirée était douce ^ malgré la saison ; les port^dn Divan à rentrée de la rue Le Pelletier étaient ouvertes; le bruit des roues de la voiture et des chevaux de l'escorte de l'Empereur venait à peine de cesser; tout à coup les habitués de cet éta]>lissement entendirent une explosion sourde et étouffée qui ne ressemblait pas aux explosions ordinaires; elle fut bientôt suivie d'une seconde explosion et d'une troisième; il y eut entre les deux dernières un intervalle plus long qu'entre la première et la seconde; des acclamations suivirent la dernière. Le pressentiment général fut, dès la première explosion, qu'un attentat venait d'être conoimis sur la personne de l'Empereur. Au moment de l'arrivée de la voiture impériale, Gomez en effet avait jeté la première bombe, qui éclata un peu audevant des chevaux. « Jette la tienne » , dit Orsini à RwUo dont la bombe fît explosion même sous la voiture impé-
EXPLOÇIMI Mf^ BOMBES. ZH
riite. La troisième fuMW laocée par Orsioi 7 l'ioâtruo- UoD Taffirme ; Orsini Ta toujours nié.
Lwbomtw avisent porté la mort daos les rangs de la ioul^preiMe aux abords de l'Opéra. L'eitiootion subite du gM radoQbla Tépouvante gônéralei ou crut que les MMttiQS ^oulaiwt coQtiouer leur œuvre de destruction dans les ténèbres, mais bientôt la lumière reparut et wi édairer une scène de désolation : des morts, des blessés» des chevaux, des débris de voiture couvraient le ad ensaoglanté. Le nombre des personnes atteintes s'élevait à l&l , Un projectile avait traversé le cha{>eau de l'Empereuft dont le nez était légèrement écorché par un éolst de vitre ; le général Roguet, son aide de camp, était Méfié*
Oraini, atteint à la figure par un édat de bombe, était panoii les btenés qui reçurent les premiers soins à la, pharmacie Vautrin, rue Laffitte. Un passant lui donna le bras pour le conduire à la plus prochaine station de voitures ; un fiacre le ramena cbest lui, où il se mit au lit. Rttdîo, rentré Clément dans sa chambre, s'était aussi oûuehé. La police, qui se livrait à des perquisitions dans tous les hdiels et les garnis, l'interrogea et le laissa libre. Gooies, soupçonné fdua tard de trahison par ses complices, était entré après l'attentat dans la salle du restaurant Broggî, rue Le Peletier, n^ 19, où il se lamenta avec une véhémence telle sur les conséquences que pouvait avoir Tattentat, que les garçons de l'établissement, étonnés de l'exagération de son désespoir, en conçurent des soupçons; ils les comittuniquè/ent as un sergent de ville. Gomez fut arrêté. Dans son interrogatoire il déclara être le dômestique d'un ttalian nommé Orsini, il donna son adresse.
352 L*KllPm£.
et permit à la police de mettre la main sur le principal auteur de l'attentat.
La triple détonation des bombes répercutée dans la salle de l'Opéra y avait semé une vague épouvante. Les spectateurs s'interrogeaient mutuellement du regard, et cherchaient à se rassurer en parlant d'une explosion de gaz, mais un secret pressentiment leur faisait redouter un autre malheur. Il y eut un moment d*ansiété terrible pour les fonctionnaires, les agioteurs, les industriels, les gens d'affaires de tous les genres, qui représentaient la société nouvelle, et dont la fortune était si étroitement liée à celle de l'Empire. Bientôt l'Empereur et l'Impératrice parurent sains et saufs dans la loge impériale; les spectateurs apprirent en môme temps l'attentat et son insuccès, et ils éclatèrent en applaudissements et en acclamations. Le duc de Saxe-Cobourg, qui assistait à la représentation, se rendit dans la loge impériale pour féliciter Napoléon III et sa femme.
La nouvelle des grands événements se transmet d'une extrémité à l'autre de Paris comme par un fluide mysté^ rieux. Une demi-heure ne s'était pas écoulée depuis l'attentat, et déjà une foule immense, composée en grande partie d'ouvriers, couvrait les boulevards depuis la rue Montmartre jusqu'à la Cbaussée-d'Antin. Ni bruit ni tumulte dans cette foule sérieuse et attentive. Les détails de l'attentat n'étaient pas encore bien connus, ils circulaient de groupe en groupe, et excitaient peu de réflexions. L'incertitude plus que tout autre sentiment se lisait sur les visages. Que serait-il arrivé si la bombe destinée à Napoléon m l'avait frappé mortellement? Un seul cri serait certainement parti des rangs serrés de ce peuple : Vive
L'I^MPËREUR ET L'IMPÉRATRICE AUX TOlLERtES. 353
la République ! Ce cri, il aurait fallu le réprimer à la minute et réteindre dans le sang de viogl mille hommes ou se résigner à l'entendre répété dans tout Paris. L'Empereur sauvé, le peuple se taisait. Un bruit de chevaux et d'armes retentit du côté de l'Opéra vers minuit ; la voilure impériale, entourée d'une forte escorte, suivit le boulevard illuminé jusqu'à l'entrée de la rue de la Paix, eDtre une double haie de spectateurs curieux et silendeux. Un quart d'heure après, l'Empereur et Tlmpératrice rentraient aux Tuileries; la foule regagnait les faubourgs; il n'y avait plus que quelques promeneurs sur le boulevard.
Le prince Jérôme avait été prévenu au Théâtre-Lyrique. Le prince Napoléon donnait une soirée intime à laquelle assistaient la princesse Mathilde et le prince Murât. Mademoiselle Plessy, actrice du Théâtre-Français, jouait devant les invités le proverbe d'Alfred de Vigny : Quitte pour la peur. Le prince Napoléon et le prince Murât coururent à l'Opéra : l'Empereur donna l'ordre au prince Napoléon de retourner auprès de ses invités. La nouvelle de l'attentat parvint à M. de Morny au Cirque : arrivé au château et admis tout de suite en présence de l'Empereur et de l'Impératrice, il les trouva furieux et donnant un libre cours aux émotions qu'ils avaient été obligés de contenir pendant si longtemps. L'Impératrice éplorée accusait le préfet de police qui la gardait si mal. L'Empereur, appuyé sur le rebord de son lit, réfléchissait profondément. Au bout de quelques minutes, il dit au chef de son cabinet, M. Mocquart : '( Qu'on aille me chercher le dossier du procès de la machine infernale. »
Personne ne pouvait dire encore quels étaient les au-
TAXILE DBI.ORD. 11.-23
854 L'EMPIRK.
leurs de Taltentat de la rue Le Peletier, et déjà, comme le premier consul son oncle, Napoléon QI était résolu à en faire porter la peine aux républicains.
L'Empereur, le lendemain, visita le lieu de Tattentat, après avoir reçu les félicitations du corps diplomatique et des grands corps de TÉtat. Les journaux bonapartistes, comme s'ils avaient reçu le môme mot d'ordre, se mirent avec un ensemble effrayant à tenir le langage le* plus menaçant contre l'Angleterre ; la presse officieuse parlait tout simplement d'exiger du gouvernement anglais la transportation de Mazzini en Amérique. Les mesures les plus violentes à l'intérieur étaient annoncées; il était question de convoquer la haute cour, d'interdire la vente des journaux, d'imposer le serment aux rédacteurs en chef et de supprimer l'Institut.
Les auteurs de Fattentat étaient sous la main de la justice. M. Jules Favre avait reçu d'Orsini une lettre qui le priait de se charger de sa défense, mais il hésitait. Il avait trouvé dans le dossier de l'accusé deux lettres destinées, Tune à Berryer, l'autre à M. Lachaud, prouvant qu'il avait aussi songé à les choisir pour défeu* seurs. La façon dont le crime avait été exécuté lui repu*gnait autant que le crime lui-même ; tant de vies sacrifiées pour en atteindre une seule ! mais Orsini exerçait autour de lui une espèce de fascination que M. Jules Favre subit peut-être à son insu. La pensée de l'Italie demandant grâce pour un de ses fils égaré mit surtout fin à ses hésitations. Il consentit, comme il le dit lui-même en parlant d'Orsini, «à l'assister à l'heure suprême, non pour » présenter une inutile défense, non pour le glorifier, » mais pour faire luire sur son âme immortelle unrayon
ORSIMI DEVANT U COQR D'ASSISES. 8d5
» de celte vérité qui peut protéger sa mémoire contre « des accusations imméritées » .
Orsini ,et seà complices comparurent le 25 février devant la Cour d'assises présidée par M. Delangle, pre-* mier président de la Cour impériale; M. Chaix d*Est- Âuge occupait le siège du ministère public; Ofsini fut celui qui dirigea réellement les débats. Il s'insinuait dans le cœur de ses juges par sa grâce italienne^ par l'aisance et la douceur de ses manières, et il les dominait par sa fermeté sans forfanterie et par sa présence d'esprit exempte de finesse ; singulier produit de la vieille civilisation italienne et de la civilisation moderne, homme du moyen âge et de l'ère actuelle, tribun diplomate, Rienzi et Machiavel, moitié condottiere, moitié prêtre, Orsini, sans se draper dans son crime^ le portait fièrement, et parvenait à le faire oublier parfois. Assassin par patriotisme, il faisait moins horreur que pitié. M. Chaix d'Est-Ange n'était pas de taille à se mesurer avec un tel crime et un tçl criminel : il se montra faible et déclamateur dans son réquisitoire. M* Jules Favre prononça un plaidoyer d'une grande éloquence qui, selon le vœu de l'accusé, n'était pas une défense, et qui mérite d'être conservé par l'histoire :
« Messieurs les jurés,
> Je voudrais pouvoir un instant écarter de mon âme les émotions douloureuses qui Vassiégeiit et la dominent, pour rendre un public et sÎDoère horomage au talent de l'orateur éminent que tout venes d'entendre ; il a longtemps illustré notre ordre où sa place est restée vide, sa personne regreuée ; il devait jeter un vif éelat sur les fonctions redoutables qu^il a acceptées et qui empruntent à sa parole un prestige rehaussant singulièrement leur autorité ; et cependant, messieurs les jurés, si un écueil pouvait s'offrir à lui, dans cette cause, c'était de ne reaeontrer aocun obstacle, de se trouver, dans ce lugubre débat, sans adversaire sérieux.
> Il n*avàit pas en effet besoin, messieurs les jurés, de faire devint nous cet appel éloquent à la pitié, cette mâle invocation au respect de la vie humaine, pour que nous fussions comme lui saisi d^liomeur aj récit de la sanglante tragédie dans laquelle tant de victimes sont tombées mutilées ! Qui de nous n*a frémi k la peinture de cette hécatombe dou- ▼elle offerte au fanatisme politique ?
1 Avant d'entrer dans cette enceinte, tous, nous étions prêts 1 déplorer les destinées de notre nation trop de fois exposée au retour de pareils forfaits.
a Certes, on peut ici rencontrer des opinions différentes sur bien det choses, et pour ma part, — que M. le procureur général me permette de le dire, — je suis loin de m'incliner devant tous les principes, tous les actes, tous les hommes qu'il défend. Oui, messieurs les jurés, malgré les temps où nous vivons et qui s*opposent à la libre expression de mi pensée, je n*en conserve pas moins au fond de mon cœur, avec une fierté jsilouse, le dépdt sacré de mes sentiments et de mes croyances, mais leur symbole n*a jamais été le glaive ni le poignard. Je suis de ceux qui détestent la violence, qui condamnent la force toutes les fois qu'elle n*est pas au service du droit. — Je crois qu'une nation se régénère par les mœtirs et non par le sang. — Si elle était assez malbeareuw pour tomber sous le joug d'un despote, ce n'est pas le fer d'un assassin qui briserait sa chaîne. Les gouvernements périssent par leurs propres fautes, et Dieu, qui compte leurs heures dans les secrets de sa sagesse, sait préparer h ceux qui méconnaissent ses éternelles lois des catastrophes imprévues, bien autrement terribles que l'explosion d*uoe machine de mort imaginée par des conspirateurs.
v> Voilà ma foi, messieurs, ma foi profonde, et cependant, quand Orsini m'a appelé, je ne' l'ai point repoussé, j'ai senti le poids de cet horrible fardeau : j'ai mesuré la grandeur de l'effort et sa vanité. J*ai vu se dresser devant moi ces ombres lamentables, dont l'image m'assiège. J'ai deviné toutefois qu'un aussi grand crime ne ponvait avoir pour mobile ni la convoitise, ni la haine, ni l'ambition. La cause d'un pareil attentat devait se trouver dans l'égarement d'un paliiotisme ardent, dans l'aspiration fiévreuse à l'indépendance de la patrie, qui est le rêve de toutes les nobles âmes. — J'ai dit à Orsini : Je condamne votre forfait^ je le proclamerai bien haut; mais vos malheurs me touchent, votre constance à combattre les ennemis de Totre pays, cette lutte acharnée par vous entreprise, ce sacrifice de votre vie, je les comprends, ils vont à mon cœur. Italien, j'aurais voulu souffrir comme vous pour non pays ; m'offrir aussi en holocauste ; verser mon sang pour sa liberté; tout, excepté ces meurtres que ma conscience réprouve. Mais vous confessez votre crime, vous l'expiez, vous donnez votre tête h la loi que vous avez violée, vous êtes prêt à mourir pour subir la peine de votre attentat à la vie d 'autrui ; eh bien ! je vous asàslerai à cette heure suprême...., non pour présenter une inutile défense, non pour vous glorifier, mais pour essayer de faire luire sur votre âme immortelle qui va retourner au sein de Dieu un rayon de celte vérité qui peut protéger votre mémoire contre des accusations imméritées.